Privés de soins : le faux départ du télésoin en kinésithérapie ?

Un arrêté a été publié pour permettre la réalisation du télésoin. Cette mesure n'est pas à la hauteur des enjeux. Après expérimentation, nous, kinésithérapeutes, avons mis en commun notre expérience afin de rédiger cette tribune. Nous avons recueilli 267 signatures: 250 professionnels de santé et des patients touchés par cette problématique.

Privés de soins : le faux départ du télésoin en kinésithérapie ?

Depuis quatre semaines nous, kinésithérapeutes, prenions bénévolement des nouvelles de nos patients. Nous les guidions de loin suite à la fermeture de nos cabinets. Le risque sanitaire l’exigeant, nous avions réservé les visites à domicile aux cas les plus urgents, inquiets pour tous les autres. Le 6 avril1, les instances ont enfin annoncé la mise en place du télésoin en kinésithérapie. Celui-ci fut acté le 18 avril2 par arrêté, soit cinq semaines après la modification des règles de téléconsultation des médecins, premiers professionnels de santé dont l’activité fut adaptée à la crise sanitaire liée au Covid193.

Il était inadmissible qu’on nous laisse continuer à soigner à distance, bénévolement et hors du cadre légal couvert par les assurances professionnelles, les patients dits “non-urgents” douloureux, isolés, inquiets ou craignant de voir leurs progrès ralentir. Ces patients qui sont pour la plupart conscients de la nécessité de repousser les soins présentiels mais qui n’ont pas miraculeusement cessé de souffrir ou d’être malades pour autant.

Le texte a donc été publié “dans l’urgence”.
Dans l’urgence, le recours au télésoin est autorisé, mais seulement pour la durée du confinement, et après une première séance en présentiel.
Donc seulement pour les patients déjà engagés dans un parcours de rééducation, et non ceux qui déclarent un problème de santé du ressort du kinésithérapeute que le confinement ne manque de provoquer. Faut-il rappeler que nous exerçons sur prescription du médecin qui aura réalisé les examens physiques nécessaires à l’élimination des possibles contre-indications ? Nous pourrions, le temps de la crise, favoriser l’accès aux soins à tous et garantir aux patients de pouvoir les réaliser avec le praticien de leur choix.

Dans l’urgence, mais sans inclure certaines prises en charge, comme la rééducation de la sphère pelvienne, ou en diminuant arbitrairement la rémunération pour les prises en charge de patients atteints des affections neurologiques les plus graves.

Dans l’urgence, mais pas trop non plus, le temps de réfléchir à ce que peuvent offrir les kinésithérapeutes à distance.
Que sont-ils sans massages, sans lasers brillants, sans courants électriques tendances ou pire, sans manipulations spectaculaires ? Que peuvent-ils faire sans leurs mains ?

Impossible pour nos décideurs de concevoir que le cœur de notre métier puisse résider ailleurs ? C’est justement l’effort que nous demande le télésoin : revenir aux fondamentaux de notre métier. Un bilan de qualité, un temps d’écoute central en télésoin, entendre la problématique du patient, mais aussi le vécu de son handicap, ses attentes et les ressources dont il dispose sur le lieu de son confinement. Un entretien assez riche pour nous permettre de le guider, le conseiller sur mesure, proposer des exercices adaptés et redonner au patient les clés de son propre corps. Un traitement par le mouvement et un accompagnement qui ne sont pas des outils moins nobles. Ces outils s’appuient aujourd’hui sur un corpus de preuves scientifiques bien étoffé4,5. Les résultats de la recherche ne cessent de montrer à quel point les prises en charge actives et éducatives partiellement voire totalement réalisables en télésoin sont non seulement bénéfiques pour les patients, mais aussi pour le système tout entier6,7,8,9.

Non contents de s’être laissé le temps de la réflexion, nos décideurs nous ont imposé que la première séance ait lieu en présentiel, entraînant dans de nombreux cas une balance bénéfice/risque défavorable, assouvissant leur besoin viscéral de maîtriser le coût de la kinésithérapie.

Malgré l’autorisation par le conseil de l’ordre de rouvrir nos cabinets, sous réserves d’application stricte de mesures d’hygiène draconienne10, les soins réalisables à distances doivent être privilégiés. Il est fort probable que cette préconisation soit maintenue au-delà du 11 mai. Peu de prises en charge justifient le risque d’exposer les patients à un virus dont on sait déjà qu’il va changer nos modes de vie durablement.

Dans certains secteurs, le matériel de protection minimal est tout simplement introuvable.

En nous refusant le bilan en télésoin, le gouvernement a incité les patients à avoir recours à des prétendus soignants, non professionnels de santé, dont les pratiques thérapeutiques ne sont pas validées par la science et potentiellement à l’origine de dérives thérapeutiques identifiées11.

Par le délai de publication de l’arrêté et son manque d’ambition, par la restriction de prise en soin des patients, par le manque de confiance envers nos compétences et l’omission de la littérature scientifique, le gouvernement nous méprise, mais pire, il méprise les patients. Il nie la souffrance de tous ces patients en attente de soins, supportant parfois difficilement la situation. Il occulte la nécessité de se projeter au-delà de ce confinement.

Ainsi, nous demandons dans l’urgence la modification de ce texte :
Nous voulons prendre en soin sans distinction les patients par l’intégration du bilan kinésithérapique dans les actes réalisables par télésoin.
Nous voulons co-construire une alternative fiable, complète et exhaustive à la réduction de l’offre de soin présentielle, durant la crise actuelle et à venir.
Nous voulons pouvoir nous organiser pour garantir aux patients une réelle continuité des soins quelles que soient les contingences extérieures.

Notre objectif est de participer à la création d’un système de santé efficient, solidaire et équitable, à la hauteur de notre pays. Dans ce contexte de pénurie de matériel de protection, le télésoin nous semble un outil pertinent pour satisfaire aux besoins de l’ensemble du territoire. Les insuffisances de l’arrêté publié, notamment en refusant d’initier la prise en charge à distance ne nous permettent pas de répondre à ces besoins. Nous avons l’espoir que les institutions sauront entendre et réagir positivement à notre appel.

 

 

Vous trouverez ci-joint, le lien d'adhésion à la tribune


Contacts presse :

Vincent GIROD, kinésithérapeute - vincent.girod@gmail.com - 0624953946
Kevin MARGOTTAT, kinésithérapeute - kevin.margottat@icloud.com - 0675601365


Comité de rédaction :

Albert CHIV, kinésithérapeute
Hugo COMPAGNON, kinésithérapeute
Marlène DI CARLO, kinésithérapeute
Vincent GIROD, kinésithérapeute
Sophie GORCZYCA, kinésithérapeute
Benjamin HENG, kinésithérapeute
Antoine LABLAUDE, kinésitherapeute
Johann LAVALLÉE, kinésithérapeute
Kevin MARGOTTAT, kinésithérapeute
Philippe MEIDINGER, kinésithérapeute
Marie MILLER, kinésithérapeute
Émeline PRAT, kinésithérapeute

 

Sources:

1 Officialisation par Olivier Véran, ministre de la Santé et des Solidarités, du télésoin en kinésithérapie
2 Arrêté cadrant le télésoin en kinésithérapie dans le cadre de l’urgence sanitaire
3 Arrêté de modification de téléconsultation des médecins dans le cadre de l’urgence sanitaire
4 Acceptability, benefits, and challenges of video consulting: a qualitative study in primary care
5 The Feasibility of a Telehealth Exercise Program Aimed at Increasing Cardiorespiratory Fitness for People After Stroke | Galloway
6 The diagnostic accuracy of telerehabilitation for nonarticular lower-limb musculoskeletal disorders.
7 Agreement between telehealth and in-person assessment of patients with chronic musculoskeletal conditions presenting to an advanced-practice physiotherapy screening clinic.
8 Telerehabilitation services for stroke - Laver, KE - 2020
9 A Telephone-based Physiotherapy Intervention for Patients with Osteoarthritis of the Knee
10 Les kinésithérapeutes peuvent reprendre progressivement une activité dans leur cabinet
11 AVIS – CNO n° 2018-02 DEONTOLOGIE AVIS DU CONSEIL NATIONAL DE L'ORDRE DU 27 SEPTEMBRE 2018 RELATIF A L'OSTEOPATHIE VISCER, AVIS - CNO n°2016-01 _ CNO DES 23 ET 24 MARS 2016 RELATIF A L'OSTEOPATHIE CRANIENNE

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