Mélenchon, Macron, Le Pen : La difficulté de gouverner

A eux trois, plus des trois quarts des électeurs potentiels. Macron, Le Pen, Mélenchon grondent aux portes du pouvoir et la probabilité que l'un d'entre eux se retrouvent au premier tour est presque vérité. Leurs présences au deuxième round sonnera la glas du bipartisme français et d'une nouvelle alternative politique.

Respectivement Macron, Le Pen et Mélenchon Respectivement Macron, Le Pen et Mélenchon

L'alternance - "La France Insoumise" et "En Marche !" ont le mérite d'être les précurseurs de la refonte de l'échiquier politique trouvant leur place pour ce premier de dissidents du Parti Socialiste et du Parti Communiste et pour ce second du même Parti Socialiste purgé jusqu'au craquellement et de rebelles "Républicains" ne voulant pas de Fillon. Ces mouvements bien qu'ils ne se classent pas plus que ça à gauche ni à droite sont cependant opposés voire concurrents ils sont bien propulsés dans la même dynamique: celle du nouveau. Un mouvement nouveau qui plaît et séduit à une heure où les français ont fait les mêmes constats que les espagnols en n'ayant plus confiance en leurs politiques. Que les mots "socialisme", "libéralisme", ou "conservatisme", ne sont plus l'objet d'enthousiasme pour certains partisans et électeurs. D'ailleurs, on pourrait même voir dans leurs yeux le regard qu'ils portent pour la politique espagnole qui a mis fin à son bipartisme grâce à "Podemos", mouvement de gauche semblable à "Syriza" en Grèce et "La France Insoumise", et "Ciudadanos" le mouvement de centre-droit qui se revendique ni de gauche, ni de droite et au-dessus de tout clivage: cela nous rappellerait-il pas un certain Macron?

Quoi qu'il en soit et quelque soit le résultat du 23 avril au soir, "La France Insoumise" et "En Marche !" feront partis du paysage politique français pour les prochaines années. Ils gronderont et monteront leurs gros bras en passant du néant politique voire de la méprise des grands éléphants de la politique à des élections les affichant comme troisième au quatrième parti de France. Mais comme l'UDF l'a été dans le passé, les socialistes et les républicains continueront de dominer les élections puisque la popularité en marche et insoumise n'est due qu'à la purge du PS, à l'effondrement des "Républicains" suite à l'Affaire Fillon, un centre-droit de l'UDI réduit en toutou de services de ce dernier, et un "MoDEM" à la dérive. D'ailleurs, on imaginerait presque "En Marche !" devenir l'UDI-bis. C'est-à-dire un parti d'apparence propre, jeune, avec des idées assez communes mais qui ne tardera pas à faire pschitt à cause d'alliances électorales dont le capitaine-chef sera le Secrétaire Général des Républicains. Ou bien, "En Marche !" fera son chemin seul mais en politique ne faut-il pas créer des alliances pour l'emporter ?

Enfin bon, il est tout de même étonnant de voir qu'aucun sondage n'est recensable sur "La France Insoumise" et "En Marche !" en vue des législatives qui est d'autant plus importante que la Présidentielle. Le "Front National" est cependant donné qualifié dans 398 circonscriptions pour cette même élection au second tour qui aura lieu en juin. Et finalement, si c'était un parti vieux de 45 ans qui créé l'alternative? D'extrême droite certes. Mais numériquement, le résultat est là. Le parti de Le Pen s'est imposé dans plusieurs régions aux élections régionales à en devenir le seul parti d'opposition (PACA, Les Hauts-De-France). Aujourd'hui, le "Front National" pourrait être crédité de 50 à 60 sièges à l'Assemblée Nationale contre 2 actuellement. Bien que le terme ne soit pas français ça serait une remontada. Une soixantaine de sièges perdus par le FN c'est autant de voix perdus en faveur de projets de lois des autres: non-négligeable. Et puis, cela donnerait de nouveau de l'eau au moulin au "Front National" qui ferait une percée électorale et verrait son influence grossir: minimiser la montée en puissance du parti relève de l'insouciance.

C'est d'ailleurs sur ces élections-là législatives que nos regards doivent se tourner. On a beau élire un candidat "En Marche !" ou la "France Insoumise", se féliciter de sa victoire, y voir un changement, mais s'il n'a pas la majorité parlementaire nécessaire cela pourrait être tout l'inverse. L'utopie durera-t-elle? Dans les deux prochaines semaines, nous élirons donc notre prochain monarque qui est pour le moins sûr d'être au mieux chef des armées et au pire d'être jeté pendant cinq ans dans les placards dorés de l'Elysée. Au mieux, oui. Puisqu'il se pourrait donc que le 7 mai au soir nous ayons un nouveau président qui soit plutôt iconique, ou honorifique, que politique. Il faut dire que la possible élection de Mélenchon, Macron ou Le Pen, qui génèrent à eux trois respectivement 18% et 24% d'intentions de votes nous amènerait, que l'on adhère ou pas à leurs idéologies, à un pas vers l'inconnu voire le début d'un imbroglio made in France en l'absence d'une majorité parlementaire ce qui semble certains.

Législatives: Adroite la droite

Christian Jacob actuel Président du Groupe Les Républicains à l'Assemblée Nationale © © RFI Christian Jacob actuel Président du Groupe Les Républicains à l'Assemblée Nationale © © RFI

Au moins, les atouts-faibles de la 5e République demeure bien ce problème de double élections nationales que nous évoquions jusqu'ici: l'élection présidentielle et législatives. Ou du moins leur manque de cohérence puisqu'elles ne sont directement pas liées offrant de nouveau à une cohabitation politique: c'est-à-dire à un Président Insoumis, En Marche ou Frontiste avec un gouvernement autre et possiblement de droite.

Ce genre de situation-là, la France l'a vécue à trois reprises et rien ne nous dis dans ce contexte politique de cette "folle campagne" que cela se reproduise d'ici juin. Une première fois sous Mitterand en 86 avec Chirac comme chef de gouvernement, puis sous la même Présidence en 93 avec Balladur et en 97 avec Jospin. Une cohabitation politique qui fut possible pour cause de la non-cohérence entre les élections présidentielles et législatives. Ce n'est qu'en 2002 que Chirac inaugura l'alternative du quinquennat présidentiel/législatif pour y mettre fin. Les deux élections se trouvant raccord devaient permettre, sans changement profond de la Constitution, d'avoir à coup sûr la même étiquette politique gagnante. Mais "rien ne se passera comme prévu", comme le titre Mediapart, non pas pour faire du putaclik mais parce qu'il y a bien ce risque et ce déphasage entre mai et juin.

La ligne semble pourtant déjà toute tracée par les sondages. Marge d'erreur ou pas, la tendance est là : "Les Républicains", bien que mal-en-point, semblent pouvoir s'imposer. De quoi leur permette d'obtenir la majorité nécessaire pour gouverner sans aucune alliance ce qui entraînerait le basculement du gouvernement à droite puisque l'Assemblée contrôle cette dernière? On s'interroge. Puis, avec une opposition quasi nulle, une telle situation serait digne d'un régime dictatorial pourtant nous sommes bien en démocratie. Une démocratie lessivée par le temps et vétuste qui risque d'avoir un changement profond avec un nouveau système inédit qui sera ni plus ni moins qu'un grand Gloubi-Boulga.

Pour parler plus à droite de l'échiquier politique, c'est là où on voit l'incohérence de Macron et Le Pen ou bien qu'ils ont une sacrée d'ose d'optimisme. Grands défenseurs de la 5e République, la question reste de savoir comment vont-ils gouverner avec un Premier Ministre nommé François Baroin ? C'est la seule question que nous nous poseront le soir du 7 mai, quitte même dès dimanche prochain si les deux sont en tête. La chance qu'ils raflent aux élections des centaines de sièges relèvent à deux mois de l'élection de l'impossible. "Les Républicains" savent qu'Affaire Fillon ou pas, ils redeviendront le parti gouvernant. Il n'y a rien qu'à entendre les médias parler aussi de la "chute de la gauche" pour constater que malgré cela la droite est en hausse. Elle l'a déjà prouvée en raflant les municipales et régionales, et compte bien continuer sa remontada jusqu'en juin.

Enfin, pour virer au centre, les utopistes Macroniens pourraient-ils croire en un ras-de-marée d'"En Marche !" aux législatives ? Bien que l'ancien Ministre d'Hollande ait annoncé présenter 577 candidats pour chacune des 577 circonscriptions, on ne lui donne peu cher pour chiper aux socialistes très ancrés dans l'Ouest de nombreuses circonscriptions ni de sièges au très à droite PACA. Macron vit son succès présidentiel de la désolidarisation de socialistes d'Hamon, de républicains de Fillon, et de l'abandon de Bayrou: un candidat qui ne vit que sur l'échec des autres. Une stratégie qui ne sera pas viable ad vitam d'autant qu'avec des législatives nous changeons d'ampleur avec la difficulté de s'adresser à des électeurs plus restreints divisés en circonscriptions.  

"En Marche !": le jeune pouce en manque de maturité

Emmanuel Macron, candidat "En Marche !" Emmanuel Macron, candidat "En Marche !"

Et puis, pour ne parler que de lui, dans l'hypothèse hypothétique qu'"En Marche !" ait la majorité à l'Assemblée Nationale, Macron devra composer avec une seule chambre ayant sa couleur politique. En effet, il faudrait à Emmanuel Macron plusieurs années avant d'obtenir une majorité de siège au Sénat traditionnellement de droite. "En Marche !" qui est en démesure total. Cette dernière chambre n'a comme sénateurs constitutionnellement que des élus ayant déjà exécuté un mandat local. Ce qui imposerait donc qu'"En Marche !" remporte d'ici cinq ans les élections alternatives que sont les municipales, départementales et régionales. On peinerait donc à voir de si tôt toutes les propositions d'Emmanuel Macron passait avec l'aval des deux chambres.

Après, le candidat d'"En Marche !" serait aussi le plus apte à gouverner avec le futur Premier Ministre de droite : lui qui est ni de droite, ni du centre, ni de gauche mais tout simplement … lui-même. Oui, lui, Macron, ce gamin d'Amiens, qui se proclame comme un héritier du Gaulliste-Pompidiste-Giscardien-Mitterandien-Chiraco-Hollandisme. Et même un bout de Sarkozysme par la mise en scène de sa vie privée et son semblant de force régalienne. A lui seul il se revendique comme la somme des sept derniers présidents. Le compte y presque bon puisqu'il en aurait même oublié Alain Poher, qui fut président par interim lors de la démission de De Gaulle et la mort de Pompidou. Comment oublier Alain Poher: qu'il s'en inspire puisqu'il risque de connaitre les mêmes fins présidentielles que ce dernier ! Poher, ancien candidat à la Présidentielle, qui n'a gouverné que trois mois cumulés en étant le passe-plat de deux drames politiques des années 60 et 70. Le futur de Macron ne serait-il finalement pas cela: le même que Poher celui de passer les plats ? Passer les plats de deux quinquennaux ayant provoqué la montée plus importante que jamais du populisme. A moins que Macron ne se greffe lui-même au moule du populisme. N'y est-il pas déjà?

Le plus inquiétant chez Macron sont ses relations entre la gauche et la droite: qui osera-t-il prendre en Ministre? Il développe l'obscurité autour de son futur gouvernement. Pourtant ce ne sont pas les soutiens de grands ténors qui lui manque: Bayrou, Valls, Royal ou encore Le Drian. Contrairement à Mélenchon et Le Pen, Macron est sûrement le plus apte à avoir le plus de pointure. Mais l'expérience politique fait-elle la qualité du bilan politique? On en croirait presque que l'ancien Ministre de Bercy organiserait déjà son petit mercato politique lui fan de foot, supporter de l'OM.

Mélenchon/Le Pen: deux futurs clans opposés, le parlement vs le président?

Marine Le Pen, cadidate FN à la Présidentielle © © FTV Marine Le Pen, cadidate FN à la Présidentielle © © FTV

Quant à l'hypothèse que Le Pen soit élue n'en parlons pas. C'est bien cette dernière qui aura le plus de difficulté à gouverner. En démesure avec la droite sauf sur l'immigration et le souhait d'une France plus conservateur. Non ne parlons par de mariages homosexuels, ni d'euthanasie. Que la Vierge Marie nous épargne de cette satanité ! Main dans la main, ils nous pondront une "union civile" qui n'a aucun sens. Après, le Président garde l'avantage de choisir lui-même son Premier Ministre parmi les prétendants de l'opposition lors d'une cohabitation.

Une France sous Le Pen et pourquoi pas une Morano à Matignon? Après tout, l'ancienne Sarkozyste n'hésitera pas à faire de nouveaux ses courbettes pour prendre sa nouvelle fonction dont la place est déjà chaude et chauffée. Sur la forme elles sont différentes, mais sur le fond? Une élection de Le Pen aura au moins le mérite de nous en faire voire de toutes les couleurs: premièrement par une cohabitation alors que le référendum sur le quinquennat nous a promis que cette situation serait éradiquée, et deuxièmement par le parlement qui renversera le gouvernement en place qui gouvernera avec Le Pen puisque cette dernière choisira forcément quelqu'un qui lui ressemble chez Les Républicains comme Premier Ministre: Morano, on vous dit, attention à Morano (en dérision) ! On en oublierait presque la suite qui serait celle cette fois-ci d'un renversement de l'Assemblée Nationale par Le Pen. On laisse peu cher pour que "Les Républicains" s'effondrent en cas de cohabitation avec Le Pen. Il faudra que les soutiens de Fillon joue sur la dextérité et la finesse afin que Le Pen choisisse un Premier Ministre capable de gouverner avec un Président Frontiste sans que le parti n'implose et qu'une partie ne vire plus à droite que la droite.

Enfin, on comprend aussi les arguments de Mélenchon souhaitant instaurer une 6e République qui soit parlementaire : par cet intermédiaire-là il ne risquerait pas de cohabiter. Encore moins avec la droite. Au niveau de l'Etat il n'y aurait qu'une élection et pas deux. Pourtant, la France se tourne pour la première fois depuis l’installation du quinquennat et de cette fameuse cohérence vers deux résultats différents entre les deux élections. Et puis, pour être objectif, il faut dire que c'est bien lui, le candidat de la France Insoumise, Mélenchon, qui serait dans la meilleure position pour donner un truc sympa dans ce futur désastre. Populaire et agissant au nom du peuple (note: n'y voyait ici aucune référence avec un slogan frontiste), il userait de son pouvoir de référendum pour instaurer sa 6e politique tant voulue. Comme l'a fait de Gaulle pour la cinquième: "Le Général" consulta le peuple qui dit "oui" à notre 5e Constitution.

Rapidement, on comprend que politiquement parlant ne serait-on pas mieux dans une Présidence Fillon? Puisque c'est le seul à avoir la certitude d'avoir une majorité parlementaire nécessaire pour gouverner et appliquer son projet. D'autant que Fillon part avec l'avantage d'avoir dans sa poche le Sénat qui est de droite depuis 2014. Ou bien croire en Hamon qui ne serait pas si abattu que ça avec le PS? Avant 2015, les socialistes dominaient la quasi totalité des régions sauf l'Alsace. Après tout, lors des régionales il y a deux ans on s'attendait à ce que le parti perde la quasi totalité de ses régions comme la droite gouvernementale en 2010 pour cette même élection. Le parti a tout de même réussi à sauver les meubles en sauvegardant la précieuse Bretagne, la stratégique Aquitaine et donc aussi le Poitou-Charentes et le très socialiste Limousin, mais encore la Bourgogne/Franche-Comté, Midi-Pyrénées et Languedoc-Roussillon. La perte de l'Ile-de-France, PACA et Rhône-Alpes n'a pas été à son avantage mais le parti a su résister sur ce plan-là.

Et au fond, si on se tournait, à cause de l'Affaire Fillon vers une égalité de sièges entre le Parti Socialiste et Les Républicains? Opinon-Way pointe cette possibilité en créditant la gauche à 200 sièges et la droite de 260 élus. Ce qui au passage ne permettrait possiblement pas à la droite d'avoir la majorité absolu c'est-à-dire plus de 50% des voix à l'Assemblée Nationale puisque pour atteindre ce stade il faut recueillir au moins 289 députés. Et puis après tout pour qu'il y est cohabitation il faut qu'il y ait une majorité de siège pour un parti. Sans ça comment cela s'organisera? Le flou est là est n'est pas près de se dissiper. Les résultats électoraux de mai et juin l'amplifieront ce flou mais pas sur qu'il disparaisse de si tôt.

Bien sûr ici, nous n'avons évoqué que des stratégies politiques gouvernementales futures et non des hommes-mêmes, des programmes-mêmes ce qui changera sûrement la donne lors des quatre scrutins de cette année.

H.D.

Pour Les Décodeurs de la semaine / Mediapart

Distribué en CC-BY-NC-ND-SA

 

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