Paul contre le mccarthysme

Paul McCarthy a annulé ses entretiens et ne s'est pas pointé à la conférence de presse organisée avant le vernissage de son exposition Chocolate Factory à la Monnaie de Paris, polémique anale-intégriste oblige, mais il n'a pas tardé à venir incognito pour faire quelques changements minimes de dernière minute.

Paul McCarthy a annulé ses entretiens et ne s'est pas pointé à la conférence de presse organisée avant le vernissage de son exposition Chocolate Factory à la Monnaie de Paris, polémique anale-intégriste oblige, mais il n'a pas tardé à venir incognito pour faire quelques changements minimes de dernière minute. Ne pas se fier aux apparences : cet homme de 69 ans, pas très grand, à la moustache blanche, cache un furieux artiste issu des contre-cultures de Los Angeles, de la bande de feu Mike Kelley.

L'énorme plug anal vert de McCarthy, inspiré de La Colonne sans fin de Brancusi, n'était que le sapin qui cachait la forêt déployée à la Monnaie de Paris, où des Pères Noël et des plugs en chocolats sont produits à la chaine, pour être exposés ou vendus. En créant « une usine dans l'usine », comme il dit, l'artiste se joue de la production de monnaie, du marché de l'art, dézingue les rituels familiaux, tout en ciblant les vices de notre temps : surconsommation, surproduction, diktat de l'hygiène, malbouffe, spéculation, mécanisation gestuelle des humains travaillant à la chaîne comme des pantins au service d'un système qui fonce dans le mur.

Installer un business en guise d'expo ? L'artiste avait déjà proposé cette idée pour l'Exposition universelle d'Hanovre en 2000, concept refusé puis mis en œuvre dans la galerie Maccarone à New York, en 2007. « On a produit 17 000 Pères Noël. Nous les avons tous vendus, mais au final, je suis juste rentré dans mes frais, j'ai du gagner 60 dollars. » Avec les sept tonnes de cacao du Venezuela commandées par l'artiste, l'entrepreneur dont les produits dérivés sont présents aux Galeries Lafayette et chez Colette pour les fêtes de fin d'année, fera sans doute de bien meilleures affaires.

Chocolate Factory, Paul McCarthy Monnaie de Paris - photo :Marc Domage   © Paul McCarthy et Galerie Hauser & Wirth Chocolate Factory, Paul McCarthy Monnaie de Paris - photo :Marc Domage © Paul McCarthy et Galerie Hauser & Wirth

Shit Factory. Une fois passée la forêt de godemichés gonflables, colorés, surdimensionnés et bruyants (écho aux décors des parcs d'attraction), on assiste à un bal de machines et de performeurs déguisés qui s'actionnent pour mouler des Pères Noël et des plugs en chocolat, ambiance abattoir. « Chocolate as Shit, Shit as Chocolate », esquisse l'artiste. Du Père Noël à la merde Noël, McCarthy n'est pas le premier artiste à se salir les mains dans la scatologie (cf. Sade, Manzoni, Wim Delvoye…).

Héros de l'exposition Chocolate Factory, papa Noël n'est pas qu'une ordure : c'est un mignon pervers. Dans sa main droite, un sapin-godemiché. Entre les jambes, une grosse cloche en érection qu'il astique, tout content. On retrouvait déjà la figure du Père Noël satanique en 1996 (Tokyo Santa) et en 1997 (Santa Chocolate Shop). S'il récuse l'idée que ce Père Noël est aussi son portrait craché, il expliquait aux Inrocks, dans un entretien mené en 2000 par Jade Lindgaard (passée depuis à Mediapart) : « Incarner le Père Noël, c’est reprendre à son compte une identité universelle, dans le contexte du spectacle. C’est une figure patriarcale, un leader politique, un grand-père… Le Père Noël, c’est aussi la société de consommation. Le spectacle de Noël. Pinocchio, lui, c’est un héros adolescent. Son histoire dit beaucoup de ce que l’on cherche à inculquer aux enfants. »

Chocolate Factory, Paul McCarthy Monnaie de Paris - photo :Marc Domage © Paul McCarthy et Galerie Hauser & Wirth Chocolate Factory, Paul McCarthy Monnaie de Paris - photo :Marc Domage © Paul McCarthy et Galerie Hauser & Wirth

Retour à la Monnaie. Derrière une porte, on plonge dans une succession d'espaces de stockage sans artifice : les Pères Noël et les plugs sont à la queue leu leu sur des étagères, ils fondent en attendant leur destin au milieu de cartons et de bassines. Au cœur du parcours, un Père Noël géant sort de son moule. Ligoté dans les airs, la scène a des allures de crucifixion tendance bondage (on imagine à quoi se réfère ici le chocolat blanc). Des lits entassés ou en croix perturbent parfois le passage, comme pour nous dire que tout ce que nous voyons n'est peut-être qu'un cauchemar. Une sensation oppressante, accentuée par la réjouissante vidéo réalisée à la dernière minute et projetée en boucle sur tous les murs, qui sauve son exposition un peu trop clean. McCarthy écrit rageusement les mots prononcés par son agresseur.

« ARE YOU THE ARTIST ? FUCKING AMERICAN. STUPID ARTIST. FRANCE. » Réponse de McCarthy : « FUCK YOU, FRANCE, INSULTING, ASS HOLE, EAT SHIT EAT MY SHIT. » Écriture énervée, bande son en transe, crissement de marqueur… Toutes les pages noircies sont désormais scotchées sur les murs de l'exposition. Dernier acte : une boutique de souvenirs avec livres et produits dérivés. L'illusion et les valeurs du système reprennent leurs droits.

Paul McCarthy - pour l'exposition "That's Chess Amazing" (2009) © CB2 / ZOB / WENN.COM / SIPA Paul McCarthy - pour l'exposition "That's Chess Amazing" (2009) © CB2 / ZOB / WENN.COM / SIPA

L.A underground. Paul McCarthy est né en 1945 à Salt Lake City (Utah), éducation à la mormon. Il s'est pourtant imposé dans l'art depuis les années 1970 avec des performances radicales – en live puis filmées dans des décors – où il prenait un malin plaisir à replacer le corps en action et les aliments au cœur de la création, à l'époque où l'art était plutôt minimaliste ou conceptuel. Influencé notamment par Yves Klein dont il rejoua dangereusement, sans trucage, Le Saut dans le vide, et dont il repris l'idée de se servir du corps comme pinceau, Paul McCarthy s'est rapidement attaqué à l'histoire de l'art et au puritanisme americain. Performances extrêmes, orgies baroques et loufoques d'aliments liquides connotés pipi-caca-foutre, humour obscène, décors précaires de sitcom dans lesquels il y aurait eu un carnage ou des séquestrations : bienvenue dans le monde impur de désillusion orchestré par Paul McCarthy.

Véritable manifeste pour une histoire de l'art crade et enragée, l'artiste souillait sans remord les beaux-arts qui distinguaient pompeusement le bas du haut. Face à ses propres tabous, le public n'était pas non plus épargné. Quant au marché qui lui tournait le dos (cette époque est révolue), l'artiste lui montrait son cul, souvent recouvert de ketchup, de mayonnaise, de moutarde, et d'autres aliments qui pour lui ne sont pas innocents.  En témoigne l'œuvre Painter (1995) :

Paul McCarthy: "Painter" (1995) © PERFORMANCELOGIA Performance Art Archive
Il s'explique, toujours en 2000 dans Les Inrocks : « L’utilisation de la nourriture s’est produite d’une drôle de façon. J’ai assez tôt, dès les années 60, eu recours à d’étranges matières dans mon travail. De l’huile de moteur usagée en guise de peinture noire (c’était beaucoup moins cher !), de l’essence, de l’eau, du beurre dans mes peintures, du ketchup dans mes performances… Mais ce n’était pas que de la fausse peinture. J’étais conscient de ce que représentait le ketchup : le sang, le faux sang, le sang d’Hollywood, mais aussi l’aliment, une image de la culture occidentale. Il y avait aussi la forme phallique de la bouteille, qui fait du bruit quand on la débouche, comme pendant un orgasme. La mayonnaise pouvait être utilisée comme de la peinture, mais aussi comme du sperme. Les pots de mayonnaise ont un large orifice, dans lequel il est possible d’insérer la bouteille de ketchup. La moutarde peut faire office de merde de bébé… Et tout cela parle de l’Amérique. Ketchup et mayonnaise sont sur toutes les tables de toutes les familles américaines. Ça parle de la psychologie familiale. Toute la question du corps. » McCarthy balance la Sauce, en 1974 :
Paul McCarthy: "Sauce" (1974) © PERFORMANCELOGIA Performance Art Archive

Home sweet Home : le cauchemar de McCarthy, obsédé par l'envie de dévisager l'image puritaine et bien-pensante de nos sociétés du spectacle. Beckett, McLuhan, Debord et les situationnistes sont dans les parages. Hollywood est une machine factice du rêve américain qu'il faut démonter et corrompre. McCarthy en connaît bien les rouages et les trucages grâce à sa double formation en arts plastiques et cinéma qui l'a conduit à devenir assistant de la photographie et des effets spéciaux dans le premier Star Trek, en 1978.

White Snow Dwarf (Dopey #1), 2010 - photo par Fredrik Nilsen © Paul McCarthy White Snow Dwarf (Dopey #1), 2010 - photo par Fredrik Nilsen © Paul McCarthy
Disneyland est une propagande politique doublée d'un business mondial. Ses icônes sont censées promouvoir la prétendue innocence de l'enfance. Alors McCarthy carbonise et libère les démons enfouis dans Blanche Neige, Popeye, Mickey, Pinocchio (qui a comme une pine entre les yeux), ou encore le Père Noel. L'artiste explique dans « Tracks », en 2011 : « C’est plus difficile d’être subversif aujourd’hui. (…) Disneyland m’intéresse à plein de niveaux. D’abord parce que c’est un monde artificiel en vase clos, un monde faussement parfait et fermé. Les gens partent en vacances à Disneyland comme s’ils allaient dans un autre pays, et même comme s’ils quittaient la Terre et partaient vers une autre réalité. Une réalité habitée par des extra-terrestres qui sont Donald et Mickey. Ce côté paradis artificiel m’a toujours intéressé. » Quel serait donc le vrai visage de l'Amérique contemporaine ? La sculpture Pig Island et ses dérivés (entre 2003 et 2013) donnent le ton : Bush sodomise deux cochons.

Paul McCarthy Train, Mechanical AKA George W Bush and a pig, at Hauser & Wirth London, Savile Row © ilesmarkart

Polémique. L'art et l'architecture regorgent d'allusions et de formes phalliques. Le gros Tree vert de McCarthy a pourtant du mal à passer chez certains culs-serrés / culs-bénis : il nous rappelle que la liberté des artistes – bons ou mauvais, en forme ou raplapla – dérange. À l'ancienne, les sexes nus en peinture classique étaient recouverts de drapés. Ceux photographiés et filmés par Larry Clark sont souvent interdits aux mineurs dans les salles de cinéma, ou lors de sa rétrospective au Musée d'art moderne (2010). Une censure qui s'expliquait par le traumatisme de l'affaire Présumés innocents, nom d'une exposition du CAPC de Bordeaux en 2000 suivie de dix années de procès polémiques avec une association catholique intégriste. Les mêmes types de censeurs qui hystérisent le débat public et hurlaient au sacrilège devant les expositions Koons et Murakami à Versailles (2008 et 2010), qui vandalisaient l'œuvre Piss Christ de Serrano (2011), ou perturbaient les représentations de la pièce Sur le concept du visage de Dieu au Théâtre de la Ville (2011).

Récemment, le maire FN de Hayange faisait repeindre en bleu marine la fontaine d'un artiste qu'il ne jugeait pas à ses couleurs. Et la pétition de SOS éducation contre l'exposition « Zizi sexuel » à la Cité des sciences a déjà été signée par plus de 40 000 personnes. Éric Zemmour vient de se réjouir de la disparition du Tree de McCarthy place Vendôme, louant « la réaction saine des populations face à cette fumisterie ». Avec sa vidéo, ses collages papiers vengeurs et sa chocolaterie infernale, l'artiste souhaite à tous ces mccarthystes de l'art, un joyeux Noël avant l'heure.

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Mediapart devait filmer Paul McCarthy avant que l'artiste ne décide d'annuler ses quelques entretiens avec la presse.

Paul McCarthy - Chocolate Factory  / Monnaie de Paris - 11, quai de Conti, 75006 Paris, du 25 octobre au 4 janvier 2015

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