Écritures collaboratives en recherche-action, émergence d’un chercheur collectif

 

intervention au séminaire du Prefass limousin[1], « Écrire la recherche en travail sanitaire et social », 10 avril 2014

 

« Je m'efforce d'écrire avec simplicité ce qui est de l'ordre de la complexité »[1].

 

Ce texte est issu d’un travail collaboratif avec un groupe de travailleurs sociaux du Limousin qui se nomme « Groupe d’Action Collective », engagé dans une démarche en recherche-action dans le cadre du PREFASS Limousin. Elle puise à la fois dans les contributions des participants et dans l’histoire originale qui assista à la création du Laboratoire d'Innovation Sociale par la Recherche-Action (LISRA[2]).

Notons déjà que le rôle de l’écriture n’est pas anodin, mais central, aussi bien dans le parcours d’expérience de chacun que dans le développement du réseau d’acteurs-chercheurs qui donna naissance au LISRA. Nous avons donc pu vérifier non seulement qu’il existe un lien entre écriture collaborative et émergence d’un chercheur collectif, mais aussi une synergie entre élargissement d’un espace mental (travail réflexif individuel) et ouverture d’un espace social du commun (tiers espace) avec des dispositifs correspondants (ateliers de recherche-action, cycles de formation-action, laboratoires sociaux, etc.).

Créer un nouvel imaginaire nous paraît tout aussi important que la fabrication d’outils opérationnels pour ouvrir un champ du possible. Pas si simple alors de définir l’espace d’implication de l’écriture collaborative et du chercheur collectif… Est-ce un espace professionnel, militant, subversif, bricolé, scientifique, citoyen ? Est-ce un espace interstitiel, intermédiaire, émergeant, émergé, instituant, institué ? Nous sommes bien dans une complexité puisque chacun des éléments comme l’écriture personnelle peut être considéré comme une totalité et que la totalité que constitue le chercheur collectif n’est pas réductible à la somme de ces éléments.

Les entrées sont multiples, ne serait-ce qu’en matière d’écriture. Il y a différentes raisons et façons d’écrire. Il existe une écriture personnelle ou professionnelle, de journal ou de recherche. L’écriture peut autant correspondre à une obligation qu’à un besoin, sachant que la contrainte peut être intégrée comme une composante de l’exercice. Plutôt que d’opposer contrariété et plaisir, disons qu’il n’y a pas en soi d’écriture « facile » ou « libre », mais des écritures qui facilitent et qui libèrent. Il n’y a rien de naturel ou d’inné, dans l’acte d’écrire, c’est un acquis lié à une culture transmise, mais aussi un choix lié à des stratégies en tant qu’acteur.

Différencier écritures personnelles et professionnelles nous semble factice. À plus forte raison dans les métiers où l’implication humaine est au centre. Concevons plutôt une synergie entre les formes d'écritures. Dans la pratique, l’écriture n’est pas séparée de la vie, elle s’inscrit dans un processus qui se mesure au quotidien. Sinon, ce serait réduire l’écriture à une dimension utilitaire ou instrumentale, sachant qu’une écriture ainsi normée et cadrée à fort peu de chances d’ouvrir de nouveaux espaces dans l’imaginaire comme dans le réel. Autrement dit, nous sommes tous écrits à notre naissance et nous passons notre vie à nous réécrire…

La dimension réflexive

Une bonne entrée pour aborder l’écriture collaborative qui conduit au chercheur collectif est celle du travail réflexif. Même si cette réflexivité se construit et se renforce en cheminant, une écriture et une recherche peuvent difficilement se développer si nous ne sommes pas convaincus de l’intérêt que peut engendrer un travail réflexif aussi bien dans son cheminement existentiel que dans son engagement socioprofessionnel.

Cette prise de conscience ou « conscientisation » disait-on à une époque, prend le temps de l’expérience humaine, mais des outils ou des dispositifs peuvent faciliter le mouvement. Nous pensons notamment au travail de type biographique sur son parcours d’expérience. C’est un exercice difficilement contournable si l’on veut s’engager dans ce processus réflexif. On peut s’aider mutuellement dans cette pratique. L’entretien non directif sous la forme d’un récit de vie sans être une obligation a été souvent un déclencheur préalable d’un atelier de recherche-action. Ce qui ne veut pas dire que provoquer un entretien déclenchera mécaniquement chez la personne un processus réflexif. Beaucoup de raisons personnelles, culturelles, institutionnelles peuvent expliquer que nous n’allions pas plus loin. Le fait que ces entretiens soient systématiquement enregistrés et retranscrits replace là aussi la lecture et l’écriture au centre du processus.

Effectivement, la réflexivité ne procède pas simplement d’une réflexion sur sa pratique, mais de la conscience que dans cet aller-retour entre pratique et réflexion se produit quelque chose, un éclairage, une connaissance qui nous aident à nous positionner dans nos modes d’implication. Ce savoir réinvesti en situation est un levier de changement qui va lui-même être source de nouvelles connaissances dans un processus continuel en spirale. Quels sont ces changements ? Ils sont de différents ordres.

Le travail réflexif permet d’acquérir une liberté de mouvement entre nos différentes postures socioprofessionnelles en interrogeant les notions d’agent (mission dans une structure), d’acteur (capacité d’agir) et d’auteur (référencer sa propre écriture, pensée, paroles). Ces différentes postures sont parfois en contradiction ou en conflit et l’on peut très bien se cloisonner dans l’une d’entre elles ou subir l’injonction paradoxale de choisir entre l’une ou l’autre. La meilleure façon de sortir de cette situation est de provoquer un décalage, un pas de côté qui permet de créer un jeu entre ces postures, c’est-à-dire un espace. Ainsi mise en synergie plutôt qu’en opposition, nous dégageons et valorisons de nouvelles compétences que nous pouvons plus facilement mobiliser et directement réinvestir dans des processus proactifs (expérimentation de nouvelles situations) et projectifs (points de références facilitant l’évaluation des projets).

Nous nous apercevons que ces compétences ne sont pas tributaires du seul statut socioprofessionnel puisqu’elles s’élaborent dans de nouvelles situations rendues possibles par ce décalage entre les postures d’agents, d’acteurs et d’auteur. Nous pouvons de cette manière introduire dans la boucle réflexive de nouveaux profils comme celui de l’ « acteur-chercheur » qui n’est pas un métier ou une mission. Il n’est donc pas lié à un corps professionnel, mais à une démarche existentielle.

Cela conduit directement à la conclusion qu’une recherche-action de type intégral n’est pas une simple méthodologie d’analyse et d’intervention, mais bien une démarche où l’on clarifie sa position, où l’on s’écrit soi-même. Cela n’est pas sans conséquence sur la manière dont on négocie ces espaces réflexifs sur un plan collectif. Il est beaucoup plus facile de « vendre » à une structure une recherche-action participative présentée comme une ingénierie de projet, qu’une démarche existentielle impliquant une transformation sociale.

La dimension instituante

La dimension instituante est donc inhérente à toute démarche réflexive. C’est le cas lorsque nous passons d’une écriture individuelle à une écriture collaborative, d’un chercheur individuel à un chercheur collectif. Nous sommes à la fois dans un processus de structuration individuelle (agents, acteur, auteur), mais aussi dans la négociation de dispositifs collectifs. La forme du « laboratoire social » telle que nous la définition au LISRA est une proposition de légitimer ce processus instituant comme une forme hybride empruntant à la fois à la démarche pragmatique de la recherche collaborative et de la méthode scientifique de l’expérimentation sociale.

Nous dépassons la simple addition des stratégies pour partager un « espace du commun ». C’est un tiers espace[3] entre dimension individuelle et collective, personnelle et professionnelle, sociale et scientifique, informelle et institutionnelle, instituante et instituée, maîtrise d’usage et ingénierie de projet, bricolage et production livrable, etc.

Cette gymnastique perpétuelle de l’intelligible et du sensible induit nécessairement une souplesse incompatible avec les profils psychorigides et les postures ethnocentrées ! Mais si l’intervention en recherche-action peut conduire à des blocages, nous avons maintes fois vérifié qu’elle peut tout autant provoquer des chocs salvateurs bouleversant nos cadres établis de pensée et d’action.

Nous sommes bien dans une forme hybride où ce tiers espace peut accueillir une diversité de posture et de processus puisque ce n’est pas le lieu où la fonction qui qualifie l’écriture, mais le processus collaboratif qui ouvre un espace.

Nous pourrions également convoquer la notion de « contre espace » qui n’est pas « contre » l’institution dans le sens d’une opposition qui deviendrait vite stérile, mais dans le sens d’une articulation qui permet un jeu complémentaire entre les espaces et ainsi offre la possibilité de négocier des nouvelles postures, projet, dispositifs. Comme dans tous espaces « autonomes temporaires », nous sommes dans un jeu d’interaction et de négociation permanente aussi bien sur le plan interne au groupe qu’externe au contexte social et institutionnel.

On peut très bien par exemple négocier un atelier de recherche-action au sein d’une institution ou au contraire le placer comme élément d’un dispositif alternatif au cœur des mouvements émergeant à l’instar de ce qui se passe aujourd’hui autour des « tiers-lieux » de la culture numérique.

Dans l’histoire de notre laboratoire social nous avons pu ainsi tester différentes configurations. Des ateliers publics d’autoformation se sont déroulés à Tulle et sa région autour de pratiques émergentes, de cultures libres « do interstice yourself ». Des « journées interstice » se sont insinuées un peu partout dans plusieurs endroits de France, dans une friche industrielle ou un jardin urbain ou un lieu culturel, participant à cette mise en mouvement des espaces mentaux, sociaux et géographiques. Elles constituèrent également des work in progress où est présentée publiquement l’avancée des travaux de chacun dans un croisement de parcours d’expérience hétérogènes.

Toutes ces rencontres ont fait systématiquement l’objet d’actes (publiés sur la plate-forme recherche-action du LISRA) puisque nous sommes bien dans un processus de production de connaissance au même titre que n’importe quel autre laboratoire.

Ce caractère instituant peut tout à fait se poser en interfaces avec des propositions institutionnelles comme des appels à projets. Ce fut le cas avec la Maison des Sciences de l’Homme Paris-Nord. Nous avons animé pendant deux ans un séminaire sur la « pratique des espaces et l’innovation sociale ». Ce qui permit à des acteurs-chercheurs d’intégrer un cadre universitaire à partir de l’expérimentation sociale. Là encore l’écrit joue ce rôle d’articulation aussi bien avant dans la structuration de l’intervention en séminaire, qu’après dans la diffusion de connaissances. À chacun ensuite de se réapproprier cette maîtrise dans ses investissements socioprofessionnels. Cela a été souvent le cas lorsque nous voyons comment les acteurs chercheurs du réseau ont continué à développer des expérimentations et une production de connaissance sur leur différent territoire.

La dimension collaborative

À la lumière de la présentation des processus d’écriture et de recherche, nous comprenons bien qu’il ne peut avoir de chercheur collectif sans écriture collaborative et réciproquement. L’écriture collaborative fait partie de ces choix à la fois existentiels et professionnels, éthiques et stratégiques. Profitons pour distinguer la forme collaborative de la forme coopérative.

Travail coopératif

  • Basé sur la notion d'équipe, mais ne s’appuie pas nécessairement sur une forme collective.
  • C’est le résultat qui compte en fonction des objectifs initiaux, forme linéaire de type projet.
  • La répartition des tâches est négociée en fonction des rôles de chacun.
  • La forme est un ensemble d’individus dont les compétences et les investissements sont juxtaposés au service d’un projet commun.
  • Le modèle est un entrepreneuriat interdisciplinaire d'ingénierie de projet sollicitant la recherche-action dans son aspect participatif et stratégique.

Travail collaboratif

  • Basé sur la notion de collectif, nécessite un jeu continuel d’interactions et d’auto-ajustement
  • C’est le processus qui compte, la forme collective est un objectif en elle-même, forme circulaire de type écosystémique.
  • Les rôles ne sont pas prédéfinis, chacun prend sa place en situation.
  • La forme est une entité collective cohérente qui dépasse la somme des implications et des intérêts individuels.
  • Le modèle transdisciplinaire s’inspire des logiques open source, bottom to up, il s’appuie sur la maîtrise d’usage d’une recherche-action situationnelle, intégrale, existentielle.

Le mode collaboratif est peut-être plus long et donc plus difficile à mettre en œuvre, mais il semble plus formateur sur le plan de l’expérience humaine et souvent plus efficient sur le plan processuel. On n’a rien sans rien ! Cependant, si l’on adopte le principe du don et du contre-don d’une économie non utilitariste, alors ce que l’on découvre est à l’égal du risque de se mettre en décalage.

Le choix de l’écriture et du type d’écriture n’est donc jamais anodin. Ils déterminent le type de dispositif et ce qu’il produit. Même si certains peuvent ressentir le besoin de se former de manière complémentaire à l’écriture, l’atelier de recherche-action n’est pas un atelier d’écriture où l’on apprend une technique en tant que telle. L’écriture est comprise d’abord comme une ressource, elle apporte des matériaux en termes d’éléments factuels, descriptifs, ethnographiques, monographiques. Elle mobilise et valide ensuite des compétences en termes d’analyse et d’expertise. Enfin, elle constitue en elle-même un outillage méthodologique pour un travail collectif. « Elle se définit comme travail sur soi et pratique de changement. Comme travail sur soi, elle fait appel à la mémoire et à l'histoire personnelle, comme pratique de changement, elle explore des possibles, anticipe, définit les lignes d'un projet »[4].

L’atelier de recherche-action

Le dispositif privilégié pour cette articulation entre écriture collaborative et chercheur collectif est l’atelier de recherche-action. « L'atelier a un double visage : il peut être l'espace où la matière se transforme en objet finalisé, mais il est également un périmètre qui marque les bornes du groupe par rapport à tout ce qui est extérieur »[5].

On sait qu’étymologiquement, atelier vient d’« Astelier » qui était au moyen âge le lieu où l’on travaillait le bois. L’espace de l’atelier était la zone jusqu’où les copeaux débités se dispersaient. Ce n’est qu’à la révolution industrielle qu’il prend le sens d’ouvriers regroupés dans un lieu selon une logique de production.

Revenons à cette définition originelle où l’atelier ne se conçoit pas comme un lieu clos, contraint et institué, mais un endroit où la matière travaillée prend forme. C’est d’abord une configuration humaine et sociales nourrit par des parcours d’expérience et des expérimentations collectives. C’est l’espace de formation qui nous intéresse lorsqu’il s’agit de « faire œuvre ». C’est quelque chose toujours en cheminement, toujours en devenir, jamais abouti, un ensemble de creux (invisibles) et de pleins (visibles). Cette incomplétude nous oblige à perpétuellement nous porter en recherche, créer de la culture, changer notre perception du monde et construire notre réalité individuelle et sociale. Nous portons tous à ce titre en nous une « œuvre » qui n’est pas un objet fermé sur lui-même, mais un espace d’échange où se construit un sens (l‘intelligible) par les sens (le sensible). C’est ce qui caractérise la production de l’atelier de recherche-action.

L'atelier offre une unité de temps, de lieu et d'action avec un rythme de rencontres et se donne un objet limité, défini à partir des pratiques communes aux membres. Ce cadre contribue à structurer la conduite de recherche. Les réunions d’acteurs autour de problématiques communes amènent dans un temps donné à une production collective qui se finalise par un écrit de recherche. L’écrit, quelle que soit sa forme permet de rendre visible ce processus et partager la connaissance avec d’autres. Une publication peut étendre la diffusion et apporte une légitimité supplémentaire validant un processus non académique à travers des supports (articles, rapports, etc.) reconnus par tous les milieux socioprofessionnels.

C’est ainsi que nous avons publié des articles. Certains ont fait l’objet d’une co-écriture avec des praticiens acteur-chercheur comme « Les arpenteurs ouvreurs d’espaces »[6] sur la pratique du parkour en ville. L’article sur « l’art du bricolage »[7] est lui issu de la rencontre avec des artistes autour de leur dispositif d’intervention. Ici, l’écrit constitue une étape et un repère dans un processus en développement pouvant tendre vers un chercheur collectif et un laboratoire social.

Dans d’autres cadres, l’écrit boucle un cycle de rencontres et d’entretiens sans pour autant confirmer un processus de recherche-action collectif. C’est le cas dans certains contextes d’intervention où les conditions de la commande n’ont pu être totalement clarifiées collectivement. Le texte laisse alors la porte ouverte sur de possibles développements. C’est le cas de l’article sur « Les centres sociaux et socioculturels au cœur d’un travail de la culture, tiers lieux de la créativité territoriale »[8] à la suite d’une séance de travail avec les acteurs d’un réseau départemental. De même l’article sur une « apiculture politique »[9] issu d’un travail d’entretien avec des acteurs sociaux et des artistes n’a pu s’engager sur un laboratoire social à partir de la perspective écosystémique proposée.

Chercheur collectif

Quoi qu’il en soit, nous voyons que l’écrit est incontournable dans l’élaboration d’un chercheur collectif dont le processus est de même nature collaborative.

Une des caractéristiques est déjà les modes d’implication où les acteurs-agents deviennent auteurs. Les personnes s’inscrivent dans un temps personnel (bien souvent) ou professionnel (parfois), mais dans tous les cas se positionnent non comme les représentants d’une structure, mais comme les auteurs d’une « parole en acte ». L'écriture constitue l'auteur comme sujet de son histoire et auteur d’une praxis. « L'écriture renvoie à son auteur et le met en demeure de soumettre son expérience d'acteur à l'épreuve actuelle des mots »[10].

Autre caractéristique, s’il existe des initiateurs, des animateurs, des personnes ressourcent, il n’existe pas au sein du chercheur collectif une personne pouvant imposer un point de vue surplombant sur la situation collective dont elle décrète seule le sens et la direction. Il ne peut donc avoir de position hiérarchique entre « acteur-chercheur » et « chercheur-acteur », ni de relation verticale d’apprentissage. L' « apprentissage collaboratif » est une démarche active par laquelle l'apprenant travaille à la construction de ses connaissances. S’il peut avoir des intervenants formateurs, il y joue un rôle de facilitateur des apprentissages « alors que le groupe y participe comme source d'information, comme agent de motivation, comme moyen d'entraide et de soutien mutuel et comme lieu privilégié d'interaction pour la construction collective des connaissances. La démarche collaborative reconnaît le caractère individuel et réflexif de l'apprentissage de même que son ancrage social en le raccrochant aux interactions de groupe. En fait, la démarche collaborative couple deux démarches : celle de l'apprenant et celle du groupe »[11].

Il en découle logiquement pour le chercheur collectif une nature transdisciplinaire, a-disciplinaire, voire indisciplinée ! Nous décrivons ici la capacité de développer une vision qui échappe au cloisonnement sectoriel pour rejoindre une pensée de la complexité ; une capacité d’agir pour une transformation sociopolitique, non pour la simple reconnaissance de son champ d’appartenance professionnelle.

Autre conséquence logique, le chercheur collectif est majoritairement composé de non professionnels de la recherche et peut aussi accueillir des non-professionnels « tout court », de simples citoyens,  usagers ou habitants reconnus non pour leur statut ou leur fonction, mais pour le processus qui les anime. Reconnaissons qu’il existe très peu d’espaces du commun malgré les injonctions à « participer » qui puissent accueillir une telle diversité.

Le chercheur collectif est donc l’entité qui résulte de tous ces processus. Elle ne peut être de l’ordre de l’injonction ou de l’obligation, puisqu’elle ne peut s’élaborer qu’en situation à partir du mode d’implication des acteurs concernés. C’est dans la relation circulaire de ce chercheur collectif avec un contexte social que se forme le laboratoire qui devient une entité sociale nouvelle et autonome se prenant elle-même comme matériaux de recherche.

« Il existe un rapport étroit entre la production de connaissances et la capacité d'un groupe, d'une classe sociale, d'un ensemble professionnel, de se produire comme collectif, c'est-à-dire de se poser à la fois comme sujet, mais aussi comme réalité sociale à reconnaître »[12].

Intelligence sociale

Le chercheur collectif est un groupe-sujet de recherche dépassant l’addition des postures socioprofessionnelles pour construire une position collective négociée tout en permettant à chacun de se réapproprier le fruit de ce travail collectif. C’est en cela que nous construisons une intelligence sociale qui se traduit par la capacité à créer des liens inédits entre parcours d’expérience et compétences afin de comprendre une situation et résoudre des problèmes.

Une expression de cette intelligence sociale est l’innovation sociale, c’est-à-dire la pensée écosystémique qui recombine les éléments d’un contexte pour rechercher des modèles alternatifs. L’intelligence sociale est en quelque sorte le capital social des personnes sans capital économique et offre dans ce sens des ressources bien plus intéressantes pour les travailleurs sociaux que les formes classiques d’accompagnement et d’insertion.

L’intelligence sociale rappelle d’une autre manière que toute formation en recherche-action n’a pas pour vocation de fonctionner en vase clos dans un entre soi confortable, c’est un morceau de société qui travaille sur la société. Nous avons remarqué que les laboratoires sociaux peuvent s’instaurer aussi bien en milieu ouvert ou s’insinuer au cœur des institutions. Nous ne pouvons pas faire l’impasse de cette dimension sociopolitique de l’innovation sociale sachant que les blocages de notre société sont principalement dus à l’absence de renouvellement des modèles de gouvernance.

Ci-dessous un exemple de forme écosystémique d’un programme que nous développons autour du principe de la « rue marchande » avec les récupérateurs-vendeurs appelés « biffins » comme appropriation populaire de l’espace public et lieu d’intégration économique des couches sociales les plus démunies.

Ecosystème de la rue marchande et labo social © Hugues Bazin Ecosystème de la rue marchande et labo social © Hugues Bazin

Provoquer et valoriser l’intelligence sociale, ce n’est pas rajouter une forme supplémentaire à la forme sociale, mais la mettre en correspondance avec la forme scientifique du laboratoire social selon le même principe collaboratif.

PRÉFASS Limousin

Nous avons remarqué que l’écriture collaborative et le chercheur collectif pouvaient correspondre à différentes configurations.

La première question se pose si le groupe constitué est un simple assemblage d’intérêts individuels qui trouve ici l’opportunité de se croiser ou si nous participons progressivement à la création d’une culture commune (culture de l’interstice, de l’incertitude, du bricolage, de la maîtrise d’usage) qui forge ce que l’on appelle une « communauté de destin ». C’est-à-dire un groupe qui n’est pas défini par une origine « derrière soi » tributaire de son appartenance culturelle et socioprofessionnelle, mais par sa capacité à projeter une origine « devant soi », à forger ainsi dans la confrontation avec l’altérité individuelle une nouvelle forme collective.

C’est peut-être ce qui est enjeu dans la formation d’un chercheur collectif à travers ce « groupe d’action collective » au sein du PREFASS Limousin. Évidemment se posent les questions inhérentes à toute dynamique de groupe : le rapport de l’individuel au collectif, de l’intérieur à l’extérieur, du militantisme au professionnalisme, la capacité à provoquer des relations égalitaires horizontales, etc.

L’élément de la diversité est un facteur fondamental pour favoriser un fonctionnement écosystémique. L’intérêt du travail social c’est qu’il offre justement cette multiplicité dans les cultures socioprofessionnelles, les cheminements individuels, les missions de travail. Plus les personnes sont différentes, plus la forme collaborative est riche. Ce qui n’est évidemment pas sans poser quelques problèmes liés au départ à la juxtaposition des attentes et des demandes. Sommes-nous dans l’addition de texte ou dans une articulation intertextuelle autour d’une trame collective ? Chacun formule sa problématique de travail au regard de son investissement socioprofessionnel avec son propre outillage conceptuel.

L’élaboration d’un glossaire commun peut être utile lorsqu’on évoque par exemple les notions de groupe, d’équipes, de collectif, de coordination, d’action collective, participation, gouvernance, démocratie sociale, etc. Ce qui ne veut pas dire nécessairement adopter une même définition, mais s’interroger sur les représentations de chacun. La reconnaissance de cette pluralité peut faciliter la mobilisation des compétences de chacun au service d’une situation commune.

On peut imaginer d’autres méthodes, mais cela reste des techniques. Ce qui demeure incontournable, c’est le passage d’une réflexion professionnelle à une réflexivité situationnelle où l’on met de côté ses « habits civils » coutumiers pour adopter la posture d’acteur-chercheur. D’ailleurs « acteur-chercheur », est-ce un état d’esprit, une dissidence, un engagement, un mode d’application, une démarche… Sans doute un peu de tout cela. Car c’est à partir de cette posture qu’une hybridation est possible et que nous pouvons assister à la formation d’une nouvelle entité collective. C’est dans ce sens que nous avons invité à partir d’une consigne d’écriture autour de la relation entre « agents, acteur et auteur ». C’est non seulement un moment de respiration, mais un facilitateur pour engager un processus réflexif en jouant sur les différentes postures socioprofessionnelles.

La possibilité de couvrir un espace intermédiaire de recherche-action dans un dispositif réglementé comme le PREAFSS offre une possibilité assez rare dans les milieux socioprofessionnels d’acquérir une relative stabilité et donc d’envisager une durée en termes de cycles processuels.

Déjà dans une logique de formation-action le chercheur collectif permet de répondre à des questions spécifiques en milieu professionnel sans être réductible à des techniques de management. Nous restons dans une posture réflexive pour comprendre ce qui se passe lorsque nous introduisons ainsi une démarche transformatrice au sein d’une structure normative. Autrement dit, il s’agit de ne pas laisser seules les membres du groupe, et de les accompagner dans leurs tentatives d’expérimenter en milieu professionnel.

L’« apprentissage expérientiel » est l’une de ces passerelles entre recherche-action et formation-action. Elle facilite cet équilibre tendu entre implication et distanciation. Son principe, « agir pour comprendre, comprendre pour agir » s’appuie sur des cycles alternant action et réflexion initiés par David Kolb[13] : partir de l’expérience concrète, puis l’observation réfléchie, puis la conceptualisation abstraite, puis l'expérimentation active pour revenir à l’expérience concrète.

Le séminaire public participe à un work in progress où chacun peut solliciter un retour sur ses travaux au-delà du cercle initial.  L'étape suivante pourrait être une publication collective pour partager plus largement  la connaissance produite et valider le processus d’écriture collaborative.

C’est l’occasion de poser des enjeux inhérents et peut-être urgents pour le travail social quant à la place et rôle de la recherche à la fois comme validation d’une qualité d’expertise issue de l’expérimentation sociale et comme production de connaissance interrogeant au-delà des corps professionnels concernés, les sciences sociales sur la capacité aujourd’hui à décrire et comprendre les mouvements sociaux et les transformations sociétales.

Le laboratoire social et la figure du chercheur collectif sont à prendre comme un « idéal type », c’est-à-dire une référence vers laquelle tendre et qui permet d’évaluer le changement d’une situation collective entre un moment T1 que constitue par exemple la formation du groupe et un moment T2 qui peut être constitué d’une expérimentation sociale. Puisque nous sommes dans l’ordre d’un processus et qu’il n’existe pas de situations objectivables comme un « début » et une « fin », l’idéal type permet de mesurer l’écart entre deux situations et ainsi d’avoir un recul sur l’évolution des processus en cours. Nous ne sommes donc pas dans une logique de projet qui s’évalue en termes de réussite ou d’échec en fonction des objectifs initiaux, mais plutôt dans une maîtrise d’usage qui mesure la capacité des acteurs à s’approprier les processus et comprendre le sens de leur production.

L’idéal type n’est pas un modèle reproductible c’est à chaque situation collective de créer ses propres repères en fonction de son corpus de connaissances, de son outillage conceptuel et méthodologique, du contexte social, professionnel et territorial, etc.  Ci-dessous la représentation schématique d’une évaluation en spirale d’un processus de recherche-action.

 

Processus d'expérimentation sociale © Hugues Bazin Processus d'expérimentation sociale © Hugues Bazin

 


[1] René Barbier, « Le journal d'itinérante », PEPS No 44, Association Paroles Et Pratiques Sociales, p.20

[2] www.recherche-action.fr/labo-social

[3] Voir à ce propos l'article : Hugues Bazin, « Les figures du tiers espace : contre-espace, tiers paysage, tiers lieu », document électronique in http://biblio.recherche-action.fr, 2013.

[4] Jean Luc Dumont, « L’écriture comme pratique de suture », PEPS No 44, Paris : Association Paroles Et Pratiques Sociales, p 12.

[5] Philippe Crognier, Précis d'écriture en travail social : Des ateliers d'écriture pour se former aux écrits professionnels, ESF, 2011, (Collection : Actions sociales/Pratiques).

[6] http://biblio.recherche-action.fr/document.php?id=632

[7] http://biblio.recherche-action.fr/document.php?id=607

[8] http://biblio.recherche-action.fr/document.php?id=629

[9] http://biblio.recherche-action.fr/document.php?id=586

[10] Jean-Luc Dumont, op. cit.

[11] France Henri, Karin Lundgren-Cayrol, Apprentissage collaboratif à distance : pour comprendre et concevoir les environnements d’apprentissage virtuels Québec : PUQ, 2001

[12] Pierre-Marie Mesnier, Philippe Missotte, La recherche-action, une autre manière de chercher, se former, transformer, Paris : L’Harmattan,2004,  (Coll Recherche-action en pratiques sociales).

[13] David Kolb, Experiential learning: Experience as the source of learning and development, Englewood Cliffs New.Jersev, Prentice Hall, 1984.

 

 

 

 


[1] Pôle Resource Étude Formation en Action Sanitaire et Sociale du Limousin (www.prefass-limousin.fr)

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