Comme chaque hiver depuis trois ans, le Sommet Grand Continent réunit dans un hôtel splendide du Val d’Aoste près de deux cents « personnalités de haut niveau issues du monde politique, économique, intellectuel et artistique ». L’événement est placé sous le « haut patronage » des deux présidents de la République, italien et français. Un patronage hautement symbolique puisque le premier n’a jamais eu aucun pouvoir et que le second n’en a plus guère. En revanche, ce sont des vrais « chefs de gouvernement et d’institutions de l’Union », des « dirigeants » que les organisateurs se flattent d’accueillir au pied du Mont Cervin, mais aussi des « intellectuels », des « écrivains et scientifiques » - et même des « astronautes »…
Tous sont appelés à débattre de l’intitulé volontariste et quelque peu énigmatique choisi pour cette édition : « what we want ». En consultant le site officiel du Sommet, on est bien en peine trouver la liste des personnalités qui comptent assez en Europe pour discuter et décider de « ce que nous voulons ». L’accès au programme et aux noms des intervenants est, de fait, réservé à celles et ceux qui ont le privilège de participer à ce Davos de la géopolitique. Ce qui est sûr, c’est que nous n’en faisons pas partie.
En revanche, la liste des partenaires (autrement dit, les financiers) de l’événement est aisément consultable et on y trouve, entre autres, un groupe d’assurance (Axa), un gestionnaire d’actifs dédié à l’hydrogène (Hy24), une multinationale de l’eau et des déchets (Veolia), le premier acteur européen de la bourse (Euronext) et même une société européenne de fabrication de missiles (MBDA). Il fallait bien ça pour tenter de « frayer une voie commune dans les impasses du contemporain », « dans une vallée — au cœur des Alpes et au sommet du continent ».
En quelques années, le Grand Continent s’est imposé dans le paysage de l’expertise géopolitique en France et en Europe. Il émane d’un Groupe d’études géopolitiques, créé en 2019 par un trio de jeunes élèves de l’Ecole normale supérieure. Ce « centre de recherche indépendant » publie une revue en ligne qui a vocation à « enrichir les questions techniques du politique contemporain avec une exigence intellectuelle adaptée aux singularités de l’environnement européen ».
A l’issue du Sommet du mois de décembre, la revue a révélé le contenu de quelques-unes des sujets de « conversations » (sic) qui ont eu lieu dans les salons et salles de conférences du Grand Hotel Billia. Sans grande surprise, l’agenda stratégique de l’Europe, la guerre russo-ukrainienne, la situation aux Etats-Unis et l’avenir de la relation transatlantique, les défis de l’intelligence artificielle et le secteur de l’armement ont largement occupé les esprits (Le futur des pays du Sud global - et un conflit aussi mineur que celui de Gaza - ne méritait manifestement pas l’attention requise cette année). Ces sujets très sérieux ont mobilisé les compétences de personnalités aussi prestigieuses que le Premier ministre croate, le ministre espagnol des affaires étrangères, un ancien Premier ministre français, le ministre estonien de la Défense, le conseiller de Volodymyr Zelensky pour l’industrie de défense, au milieu d’économistes et universitaires européens de renom. Bref, un véritable sommet international plus que la réunion annuel d’un think tank d’intellectuels.
Ce casting XXL de dirigeants manquait sans doute d’esprit et de fantaisie. Ce qui justifiait sans doute une « conversation » moins technique à défaut d’être moins grave. Afin d’éclairer les temps sombres que nous vivons, les artisans du Sommet Grand Continent ont donc fait appel à un panel d’écrivains pour méditer une phrase sibylline que Khrouchtchev aurait adressée au président américain Nixon : « Si les gens pensent qu’il y a une rivière invisible, ne leur dites pas qu’elle n’existe pas. Construisez un pont invisible. » On fera grâce aux lecteurs des considérations vagues et pontifiantes sur le pouvoir des poètes et de la littérature énoncées, entre autres, par Charlotte Casiraghi, héritière de la famille royale de Monaco et l’écrivain Emmanuel Carrère - il peut les trouver aisément sur le site de la revue.
On ne sera pas surpris de la participation à cette « discussion » de l’incontournable Giuliano da Empoli, qui a pu réitérer ses grandes formules valéryennes sur le déclin des civilisations, en particulier la nôtre, menacée par le trumpisme triomphant. On l’écoute même risquer une comparaison entre la « promesse » des « prédateurs » au pouvoir aujourd’hui à Washington et… les miracles que Dieu fait, « miracles qui enfreignent les lois et les règles normales de fonctionnement du monde pour produire un effet sur la réalité ». Pourquoi pas une « divine surprise» tant qu’on y est ? Ce genre de parallèles élégants et passablement acrobatiques, ne servent en réalité à pas grand-chose, sinon à défendre vaguement, comme le fait Empoli, qu’il s’agit « d’être plus ambitieux nous-mêmes », Européens, face à ceux qui enfreignent les règles.
Surtout quand ces « prédateurs » sont aussi des « joueurs », comme Trump et les autres seigneurs de le Tech formés aux jeux vidéos. Empoli semble être convaincu qu’il n’y a plus guère de place pour les gens sérieux (comme lui) dans ce monde nouveau : « Je ne pense pas que de tels gens sérieux puissent imposer leur vision aujourd’hui. Même si nous le faisons encore pour essayer de déjouer les joueurs aux commandes, je ne pense pas que nous puissions y parvenir aujourd’hui sans jouer le jeu, avec une forme de ludisme dans nos actions. » On n’en saura pas plus, et on se demande bien ce que pourrait bien concrètement signifier pour nous, Européens, « jouer le jeu » imposé par la bande de cinglés lunatiques qui sont aux manettes de l’autre côté de l’Atlantique.
Giuliano da Empoli est, de longue date, et très régulièrement, associé aux activités du Grand Continent. Il a assuré la présentation des deux derniers volumes collectifs publiés, dont celui du printemps 2025, L’Empire de l’ombre. Guerre et terre au temps de l’IA, consacré aux utopies « techno-césaristes » nées dans les cerveaux dérangés du monde de la Tech qui ont trouvé un allié puissant avec Donald Trump revenu à la Maison Blanche.
L’auteur des Ingénieurs du chaos acte dans son texte un « basculement irréversible d’une époque » et le début de la guerre menée par les grandes plateformes, il anticipe les ravages la « machine à chaos des réseaux sociaux » gonflées à l’IA qui menace de détruire les fondements des démocraties libérales. Au petit jeu de la description superlative du chaos du monde, Giuliano da Empoli excelle.
Dans sa présentation, il déploie une prose élégante jamais avare de formules bien tournées et de références lettrées au grands classiques, d’Aristote à Rilke, en passant par le Cardinal de Retz et le Lauréat, le célèbre film avec Dustin Hoffman. De fait, l’écrivain n’est jamais aussi bon que lorsqu’il s’agit de décrire le pire, et de broder sans fin sur les scénarios de l’Apocalypse à venir. Son écriture très Grand Siècle fait écho aux envolées du Président Macron sur le « retour du tragique dans l’histoire ». (Personne de sensé n’avait noté que « le tragique » s’était absenté de l’Histoire, à part les apôtres de la « mondialisation heureuse » qui ont fini par déchanter.)
Quant à la réponse à apporter à la menace qui vient, elle est celle d’un bon représentant de sa classe - les libéraux modérés partisans de l’Union européenne. Giuliano da Empoli vient en défense de l’« humanisme », et de la « souveraineté européenne », et de cet « art de vivre qui permet aux individus, plus que n’importe où ailleurs, de cultiver leur singularité ». Il n’est pas certain qu’avec de si belles phrases, l’Europe puisse faire le poids face aux projets des oligarques de la Silicon Valley.
Ce genre de prose à base de grands mots ne donne, surtout, guère à penser. Non seulement le lecteur n’y apprend pas grand-chose, mais il se rend vite compte que ce qu’il lit sous la plume des universitaires et journalistes du monde entier a souvent le mérite d’être plus précis et plus informé. Le magazine libéral-européen L’Express l’a bien compris, il a préféré prudemment ranger l’auteur des Ingénieurs du chaos dans la catégorie pompeuse des « visionnaires ».
Il faut dire que Giuliano da Empoli n’est pas seulement un chroniqueur solitaire de notre temps. Ce visionnaire est aussi à la tête d’une sorte de think tank présent à Milan, Rome, Bruxelles, « un accélérateur d’idées », un « rassemblement unique de personnes issues de cultures, professions et mondes différents qui sont unies par la conviction que la meilleure façon de prédire l’avenir est de l’inventer ». Pourquoi pas ? Mais la simple consultation de la liste des membres du comité exécutif de Volta laisse un peu rêveur : on y trouve en effet, entre autres, un journaliste culturel, une dirigeante de fondation qui collabore avec une entreprise milanaise de distribution de vêtement par internet, un dirigeant d’aéroport régional (et consul honoraire d’Israël pour la Toscane et la Lombardie), le directeur de la Poste italienne, un incubateur de start-up, un philosophe de plateaux télés, une historienne de l’art, un écrivain-chanteur ou l’ancien patron de Telecom Italia. On peut douter que ça suffise à trouver pour l’Europe « à s’orienter dans les enjeux du XXIe siècle ». Volta appartient en réalité à cette nébuleuse de think tank, incubateurs et autres laboratoires d’idées plus ou moins bidons qu’on a vu surgir ces dernière années. Ils permettent surtout d’accroître, par des jeux de participations croisés, la notoriété et la surface sociale de leurs membres.
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L’histoire de notre présent et de notre avenir se raconte désormais sous la plume de Giuliano da Empoli, cet écrivain raffiné qui fut conseiller de responsables politiques italiens avant de se reconvertir en chroniqueur lettré des périls de l’époque. Cet homme qui fréquente depuis longtemps toutes les allées du pouvoir, ce « Machiavel moderne », comme on a pu le surnommer, aurait pu rester un homme de l’ombre. Mais le succès planétaire de l’un de ses livres, Le mage du Kremlin, l’a projeté au centre de la scène publique et fait de lui un expert de la géopolitique mondiale, consulté comme un oracle. Le hasard fait parfois bien les choses, et les explique parfois tout aussi bien : Le mage du Kremlin est sorti en avril 2022, deux mois après le début de la guerre en Ukraine, mais l’auteur avait rendu son texte au début de l’année 2021. Comme l’écrit un magazine, « l’auteur avait en fait un an d’avance sur l’Histoire ».
Le petit monde des experts qui se font fort de prédire où va le monde s’agite sur un marché très concurrentiel. Et l’événement vient toujours auréoler de gloire l’heureux élu qui a vaguement annoncé ce qui a fini par arriver. Celui à qui l’histoire a donné raison bénéficie alors quelques temps d’une sorte « rente de situation » qui fait prendre tous ses propos comme les paroles d’un prophète, ou d’un voyant. Quant aux autres, ils devront reprendre le harnais, se creuser les méninges pour trouver à annoncer quoi que ce soit sur les plateaux télé : la guerre avec (le pays X), l’effondrement régime ou de l’économie (du pays Y), le jour où (le pays ou le continent Z) s’éveillera ou encore le début de la prochaine guerre mondiale, qu’on annonce à peu près tous les mois. En espérant tirer le gros lot - comme on dit à la Française des jeux, « tous les gagnants ont tenté leur chance ».
Le Mage du Kremlin est un récit imaginaire de la rencontre du narrateur avec un personnage inspiré de Vladislav Sourkov qu’on présente souvent comme l’intellectuel organique du président Poutine, surnommé le « Tsar » dans le livre. Le propos, passablement démonstratif, charrie tous les poncifs culturalistes sur la Russie, notamment son goût prononcé et atavique pour la violence - le portrait de la maîtresse du mage, la belle et féroce Ksenia, qui « dégageait la beauté d’une armée déployée en ordre de bataille », vaut le détour. Ceux qui ont (bien) lu le livre ont aussi senti poindre cette curieuse fascination d’Empoli pour son personnage maléfique qui court tout le long du texte - l’homme du Kremlin est un vrai mage dont nul ne peut échapper aux sortilèges. Et comme l’écrit la chercheuse Cécile Vaissié, « la reprise, sans analyse, des propos des idéologues est plus qu’inadéquate : elle est dangereuse, car elle contribue à renforcer la propagande du Kremlin ».
« Mon livre est vraiment imprégné d’une certaine littérature française, qui a sa place à l’Académie depuis longtemps, et qui décortique le pouvoir, qui l’observe ». De fait, la littérature du pouvoir de Giuliano da Empoli s’apparente surtout à une sorte de littérature de cour, où tout l’enjeu est de faire approcher le lecteur au plus près des puissants de ce monde, et de leurs éminences grises plus ou moins occultes - dans cette histoire de valets de chambre, les frissons sont garantis. Dans le monde de Giuliano da Empoli, du Mage du Kremlin à L’heure des prédateurs, ce sont les conseillers des princes qui font l’Histoire, et ce sont les conseillers des princes qui la racontent, la boucle est bouclée et on tourne en rond dans le même (petit) bocal. Comme disait méchamment Goethe, « les valets de chambre ne savent apprécier que leurs pareils ».
La lecture plaisante de son dernier ouvrage, L’heure des prédateurs, vient confirmer l’art et la méthode de l’observateur du pouvoir. C’est ainsi qu’il raconte le jour où il accompagne le Président Macron qui doit s’entretenir avec le Président Biden, dans un hôtel proche du siège des Nations-unis à New York : « Nous débarquons dans le hall du Barclay, atmosphère derniers jours avant la chute de Saigon. Des militaires, des diplomates, des hommes de main, des businessmen, des espions. Un bar, des verres de whisky, quelques bières, des Coca zéro, après tout il n’est que trois heures de l’après-midi. » On croirait lire du Gérard de Villiers, ou du Bernard-Henri Levy dans ses grandes heures. Invitant une nouvelle fois le lecteur dans le secret des alcôves, Giuliano da Empoli alterne portraits saisissants et et saynètes évocatrices, où l’on retrouve ces « conquistadors de la Tech » et leurs alliés politiques, ces « nouveaux Borgia » bien décidés à terrasser tous les tenants de la démocratie. Tout à son obsession, Empoli n’accorde pas une phrase de son livre à la Chine ou l’Inde qui semblent ne pas avoir leur place, ni leur mot à dire, dans ce nouveau désordre du monde… bien occidental.
Les lycéens français se sont pris de passion pour la géopolitique depuis son inscription dans les programmes de terminale (dans l’enseignement de spécialité d’histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques-HGGSP) en 2018. Une étape importante dans la reconnaissance de cette discipline dont l’un de ses historiens, Florian Louis, reconnaît le caractère de « science problématique » (pour aller vite, en raison de sa proximité avec le pouvoir d’Etat, on y reviendra).
On espère que les lycéens et étudiants, mais aussi les diplomates du quai d’Orsay et les conseillers de l’Elysée, ont d’autres lectures de chevet que les livres de Giuliano da Empoli. Quant à ses lecteurs, on leur souhaite de ne pas se laisser trop prendre par ce genre de récits lettrés qui leur donne l’illusion d’avoir accès à l’arrière-boutique de l’Histoire en train de se faire.
[À suivre]
Texte également publié dans la newsletter « Le temps des salauds » à retrouver ici.