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Billet de blog 2 avril 2024

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LA  FIEVRE  4e EPISODE Banalité de la violence

Les prochains épisodes seront ce que nous en ferons

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

            Petit bourgeois de quatre vingt douze ans un peu sourd j’ai concédé à la mode et regardé hier soir ce quatrième épisode de la série de Benzekri. Il m’a paru bien chaotique et sans grand intérêt. Au réveil, grand penseur devant l’éternel, je lui ai trouvé un étroit rapport avec ce que je vis, cette rage que je décris dans mon billet du 17 mars. Et m’a paru très justifiée cette relation de Marjolaine  Jarry, introduisant la série dans le Telerama du 18 mars, et en disant son « très fort unisson avec nos inquiétudes ».

            Ce matin je me vois un peu comme Sam. Toute idée de hiérarchie est ici exclue. Comparaison n’est pas identification. Les savantes explications de Sam, la communicante anti-crise, ont échappé à mon ouïe, et presque autant à ma compréhension. Je n’ai pas le sentiment qu’elles ont été entendues par son entourage. L’enfermement de chacun dans sa bulle est la caractéristique de l’époque et n’est même plus perçu. Cet enfermement que je déplore et dénonce dans mon billet du 17 mars comme quatrième cause de la dérive de l’humanité.

Banalité du mal.

              Sam voudrait que les raisons, les causes, du chaos soient élucidées, mais tout le monde s’en fiche. Chacun fonce dans sa trajectoire. Mais pour élucider les raisons il faudrait penser, et personne ne veut plus penser ou rectifier sa pensée dans le débat. Marx lui-même a abandonné en 1845. Je propose dans ce blog des « idées », et mieux que des idées, des propositions « pensées », argumentées. Mais je ne suis pas Hegel, ni même Feuerbach, et si Marx a renoncé à trancher entre le ciel de l’un et l’incarnation du second, qui écoutera celui qui a droit de penser mais nul endroit pour que quelqu’un qui voudrait tenter également de penser se joigne à lui. Un philosophe émérite a fait retour à un message mais sans répondre à la question posée. Le simple retour cependant est chose rare et tout ce qui est rare est cher.

            J’ai récemment commencé à lire l’ouvrage de Hannah Arendt « La vie de l’esprit -  1 la pensée », puf 1981. Un second tome est consacré au vouloir. Cet ouvrage exprime bien ma propre conception des choses, ma « Weltanschauung », et me permet de la résumer. Penser, c’est la méditer.

            Elle peut se dire en quelques mots.

           Nous vivons le monde tel que nos sens peuvent le connaître, le monde sensoriel, en rectifiant nos sens quand ils peuvent nous indiquer deux visions différentes et que la rectification est simple : par exemple que c’est la terre qui tourne et non le soleil. Y consentir est déjà un peut sortir de soi, se « désenfermer ».

           Nous sommes entrain, avec difficulté et déchets, de nous défaire de l’idée qu’il existe un monde  supra-sensoriel, un monde de pur esprit, sans élément physique, un monde supérieur dont nous dépendrions.

         Une énigme demeure sur la raison qui fait que ce monde sensoriel existe. Il existe un monde que j’appellerai subsensoriel, le socle sur lequel le monde sensoriel repose. Celui-ci seul se connaît, le second se scrute, ne peut se connaître, être l’objet d’un savoir mais apporte le sens, une signification et une direction. Parce que cette direction repose sur une signification qui peut être universellement reconnue elle n’est pas dogme mais lumière. Parce que cette direction ouvre à des choix multiples, elle ne brime pas notre liberté, mais l’éclaire. La liberté n’est plus celle négative de ne pas avoir à obéir à  des contraintes, mais celle positive de s’ouvrir à la liberté de tous les humains, de tout l’humain.

          Arendt écrit : « Toute pensée qui englobe deux mondes implique qu’ils soient indissociablement liés » (p.26) Matière et immatériel coexistent, physique et esprit. Ils coexistent dans la poule comme dans l’œuf, lesquels coexistent et sont , énigmes de cet existant qui est et qui d’être, existe.

           Arendt est célèbre pour avoir décrit ce qu’elle a nommé la banalité du mal, notion devenue par elle une catégorie clef. Cette banalité, dit-elle, est due « à un manque de pensée » (p. 19). Penser serait donc l’antidote au mal, et à la violence qui en est un symptôme.

 Etre

            L’enfermement que dans le billet du 17 mars j’ai à la suite de Peer Gynt nommé « l’enfermement dans le tonneau de soi »,  j’en ai injustement débité les philosophes, déplorant en terminant ce billet que : « deux mille cinq cent ans après que Parménide ait mis au principe de la philosophie l’être, le fait d’être,  ouvrant la voie à une discipline, l’ontologie, appelée à répondre à la question « qu’est-ce que être », le renoncement à répondre est quasiment général ». Les philosophes ne sont hélas pas les seuls à y succomber. Si je m’en suis pris à eux c’est que je suis fort demandeur d’une explication de l’abandon de l’ontologie et que j’ouvrais tout juste un ouvrage qui me paraissait la trahir radicalement : « Le temps du monde », de Francis Wolff, Fayard sept. 2023.

            L’ontologie est définie généralement  comme devant répondre à la question : « Qu’est-ce que être » et s’oppose alors à l’ontique, laquelle répondrait à la question : « qu’est-ce que l’être ». La première s’attacherait à donner une explication au fait qu’il existe quelque chose, la seconde décrirait ce qui existe. En définissant l’ontologie comme répondant à la question : « qu’est-ce qui existe ? » l’auteur s’affranchit d’un langage commun lui qui entend s’attacher à édifier un monde commun.

            Il y aura lieu de revenir sur cet ouvrage par ailleurs remarquable et qui m’apprend beaucoup. Il construit une ontique séduisante qui, ne serait-ce que par contraste, dit beaucoup de l’ontologie authentique.

Vers une baisse de la température

            Revenons-en à notre Série. Sam a su désamorcer quelques pièges tendues par Marie. Mais elle se rapproche de l’asile. Où en sera le thermomètre à l’épisode 6 ? Le numéro d’influenceuse de Marie, magnifique lors du premier épisode, devient cacophonie. Les vociférations de l’assistance couvrent sa voix, la précède même, suffisent à l’excitation des foules. La partie de la société qui tente de s’opposer à la violence n’écoute plus Sam, chacun suit son impulsion. Les uns se réfugient dans le déni, croient que les excès de Marie vont la tuer alors qu’au contraire, ils s’entretiennent. D’autres font croire que le jeu, ici le foot, va être aimé pour lui-même et non pour l’argent. D’autres s’échauffent à l’idée que la solidarité est belle, la savoir vitale car inscrite dans nos gènes motiverait vraiment. L’émotion est versatile. La pensée nous dira Hannah Arrendt ouvre au vouloir, à cette volonté politique dont l’absence est si souvent déplorée.

            Pensée et volonté sont le doliprane social.

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