1 – La dérive - L’humanité s’est enlisée. Son horizon s’est obscurci. Elle est sans cap. Aussi bien n’a-t-elle jamais trouvé la Voie de son épanouissement.
Mais le jour où ses errements vont trouver leur sanction, la disparition dans le précipice ouvert, le trou noir, se rapproche.
Il y a quelque 2500 ans, depuis Parménide, les philosophes avaient bien situé le principe vers lequel elle devait se tourner afin que la Nature dont elle était la conscience s’accomplisse en toutes ses virtualités. Ce principe a été nommé l’Etre. La branche que la philosophie consacrait à l’étude de ce dernier s’est appelée l’ontologie. Celle-ci était-il précisé s’attachait à l’être « en tant qu’être ». Elle n’est guère allée beaucoup plus loin dans le passage de la forme substantive, l’être, à la forme verbale : ETRE.
Or cette dernière forme seule convient à la question réellement posée et qui a été éludée, apporter un éclairage sur ce constat, sur le « il EST » qui lui est central : il pourrait n’y avoir rien, or il y a quelque chose, disons de l’existant, il EST quelque chose. Que veut dire ETRE ?
La question a été longtemps occultée dans un paysage culturel dominé par la croyance et où l’ontologie est devenue « onto-théologie ». Dieu étant défini comme « celui qui est » et dont procède l’existant, la création, l’ontique est devenue la succursale de la théologie et celle-ci a été le véritable lieu d’une authentique ontologie. Alors que l’ontologie laïque aurait pu se ressaisir de son véritable objet elle a continué à n’être qu’une ontique. Etienne Gilson le constate dès la première page de son grand œuvre « L’Etre et l’Essence » : les philosophes ne se sont préoccupés que des êtres régionaux, propres aux diverses secteurs de la connaissance, « l’être-en-général » leur a échappé.
La pensée philosophique s’est donc développée comme si le verbe être redoublait le verbe exister, comme si être n’ajoutait rien à exister. Elle s’est ainsi privée du seul repère qui peut lui désigner la fin ultime à réaliser dans nos vies et lui insuffler l’énergie pour agir. La recherche d’une radicalité ontologique par une part importante des philosophes montre que cette privation préoccupe.
2 – Redécouverte d’une radicalité ontologique » - Le discrédit apporté à l’ontologie, seule branche légitime peut-être de la métaphysique, n’était pas pour déplaire à E. Gilson bien qu’il ait situé à cet endroit l’échec de cette métaphysique. Cela lui permettait de restaurer l’onto-théologie dans les nouveaux développements que lui avait donnés Thomas d’Aquin. Ce qui demeurait de la métaphysique et qui tenait de la croyance allait être pulvérisé par l’empirisme qui n’entendait connaître que l’expérience. Etait livrée à la critique décisive des Lumières « l’attitude de croyance aveugle que le théologien ou le métaphysicien attend de ses ouailles » auxquelles ils inculquent des notions qu’ils veulent faire passer comme « des vérités intrinsèques » (Stéphane Madelrieux, « Philosophies des expériences radicales » Seuil, octobre 2022, page 13).
L’ouvrage important de S. Madelrieux jette un éclairage suggestif sur un courant remarquable de la pensée française du XXe siècle. Les expériences décrites sont exceptionnelles et sont opposées à l’expérience ordinaire et commune. Elles seraient radicales car extrêmes sans doute, mais ceci parce qu’allant à la racine et ne pouvant alors transiger avec la teneure de celle-ci afin que la plante puisse atteindre toute sa luxuriance. Six philosophies sont étudiées, celles de Henri Bergson, Jean Wahl et Gilles Deleuze qui recherchent la radicalité dans le pur, celles de Georges Bataille, Maurice Blanchot et Michel Foucault qui la découvrent dans l’intense.
Qu’il ait fallu tant de réflexions savantes pour retrouver cette radicalité que l’ontologie paraissait si appropriée à discerner dit le manque résultant de n’avoir su décliner cette dernière. D’autant que ces travaux laborieux se maintiennent dans l’ontique pur et n’atteignent que l’ersatz du Réel qu’elles prétendent dire en s’octroyant « une valeur ontologique » et par là trouver le lieu où se discerne notre « fin ultime » et se fonde « une autorité morale supérieure » (op.cit. p.13),
A l’encontre de ce courant philosophique S.Madelrieux défend un pragmatisme ne concédant pas à une radicalité qui pour lui ressuscite par un biais la vieille métaphysique dualiste qui sépare esprit et matière, naturel et surnaturel, profane et sacré, ordinaire et exceptionnel. L’ontologie proposée ici, et dans l’ensemble de ce blog, devrait répondre à ses critiques. Elle relie l’être à l’existant et non à une essence divine. Etre n’est pas l’apanage du divin, c’est bien l’existant qui est. Elle a pour vertu d’unifier. L’humain qui les vit n’est pas l’intermittent de ses expériences mais la personnalité qui reliée vit des périodes de repos et d’activité, vit un état et non des états segmentés. Dans l’œuvre de Michel Terestchenko « Un si fragile vernis d’humanité » (La Découverte 2005), le Pasteur André Trocmé est d’une fermeté morale inébranlable car il s’éprouve comme ayant « un diamant spirituel au centre de sa vitalité » (p.217). Que l’être dont il se sent investi le soit à raison d’une foi importe peu dès lors qu’il vit cette foi de façon authentique, humaine et intégrée à sa personnalité. L’adhésion à la conception de l’ontologie proposée garantit la réalité de cet être. Dans un autre ordre d’idée, Hilda, la passionaria du Diable et le Bon Dieu de Sartre est un brasier qui, même en sommeil, s’enflamme à la moindre étincelle. Par contre le Nerjine du Premier Cercle de Soljenitsyne, parangon de l’intégrité, échoue par excès de rigidité.
3 – Donner chance à la liberté - L’ontologie est bien de la métaphysique car elle explore un espace que la physique ne peut atteindre et que l’empirisme ne peut nier qu’en postulant que ce monde expérimentable surgit du néant, ce qui est encore une thèse métaphysique. Il est possible de se dispenser de capturer des essences supra ou infra sensibles, il ne l’est pas de s’abstenir de faire une hypothèse sur le comment de l’existence, hasard et pure contingence d’un côté, être et non-contingence de l’autre, insignifiance ou sens. Dire que l’existence est n’est pas lui attribuer une surnature mais simplement dire qu’il est de la nature de l’existence d’être. Et être oblige. Il serait curieux que le non-conscient soit soumis à des normes : rationalité mathématique, tropisme ou instincts, et que le conscient ne le soit pas au moins à celles inhérentes à la valeur liberté et qui vont être retrouvées.
Le livre de S. Madelrieux s’ouvre sur une citation de Richard Rorty : « Les pragmatistes exaspèrent parce qu’ils affirment que nous ne serons jamais purifiés ni transfigurés, mais seulement, avec de la chance, un peu plus mûrs ». Etre adepte d’une ontologie n’est prétendre à aucune transfiguration. C’est s’étonner avec bonheur que les pragmatistes concèdent l’idée qu’il y a des degrés dans la maturité mais c’est également s’affliger de devoir à la chance et non à son agir libre l’accès à une plus grande maturité.
La liberté habite l’être car pas davantage que lui - pure figure - elle ne peut être octroyée ou précédée. Elle est originaire ( billet du 20/02/2019) et dans un paysage sans origine cela la reconduit au toujours.
4 – Le principe libérateur - Concevoir l’être, ETRE, comme un attribut, une qualité, voire une propriété de l’existant, sans substantialité propre, c’est concevoir cet existant comme n’obéissant pas à un principe causaliste comme il en est d’une création mais à un principe libérateur. Libérateur d’un potentiel sans limite, infini, comme en témoigne l’existant grandiose que nous contemplons et dont a charge la liberté devenue valeur en l’humain conscient.
Contrairement à l’être divinisé, substantialisé, considéré comme immuable, cet existant obéit à la muabilité. Ce n’est pas l’acquis qui se transmet, c’est le gène inventif qui par sélection naturelle triomphe de l’immobilisme. La liberté qui ne peut survivre que rassembleuse est également porteuse d’individuation. Concilier sa générosité multiplicatrice et sa polarité unitaire est sa mission impérative. Simondon l’a souligné (billet du 10/08/2021).
Mais à la défaillance des philosophes incapables de penser l’être s’est ajoutée la démission complice des juristes prompts à complaire aux puissants en donnant à la force la consécration du Droit. Alors que le juste ne peut naître que d’un accord des libertés, ils ont appelé droit cette imposture qu’est cette emprise sur les choses qui se nomme propriété, faisant des « droits réels » une catégorie de droits subjectifs opposés aux « droits personnels », seuls à mériter la sanction du Droit (voir notam. billets des 7/11/2020, 21/06/2022, 31/08/2022). Ainsi s’est perpétué ce que Simone Weil a qualifié « d’absurdité radicale du mécanisme social », un monde ayant fait de la violence son Droit, et dans lequel se constate un phénomène dont aucune réflexion ne peut s’accommoder : « la soumission du plus grand nombre au plus petit », immortalisé par E. de La Boétie sous le nom de servitude volontaire (S.Weil,Œuvres,Quarto Gallimard, 1999, p.489,491).
Etre est l’exigence légitime de chaque homme, et rien n’indique qu’il faille en exclure le non-humain. Ne pas parvenir à penser ce qu’est « être » retarde la percée de la conscience dans le parcours cosmique. L’esprit religieux a détourné les hommes de leur vocation première. En tentant de pallier le manque d’être « l’esprit propriétaire » bloque l’avancée de l’humanité.