Un destin commun - 3 - Enthousiasmante apocalypse

Bien voir les choses "rien n'est plus subversif". Et plus réconfortant.

 

            Qualifier d’apocalyptique et à la fois d’enthousiasmante la situation que nous vivons n’est pas que provocation. La part que prend celle-ci n’a même pas à s’abriter derrière une autorité, celle de Bruno Latour en l’occurrence, qui retient la qualification dans « Le Monde » du 1er juin. Chez celui-ci elle se colore d’un optimisme bourguignon qui la rend réellement encourageante. Ma part flamande la rend, comme dit la chanson de Brel, moins souriante, un peu lointaine. Dans les deux cas, elle « positive », et s’annonce un recommencement.

            « Les marges de manœuvre sont nombreuses, les innovations aussi » nous dit Bruno Latour, qui ajoute : faut se mettre au boulot. Je ne démentirai pas, j’ai déjà parlé du « il est encore temps », mais je ne vois pas les signes d’une mise au boulot mondiale suffisante et sur l’urgence l’accord est quasi unanime. Je crains donc le seuil où les rétroactions, les emballements vont devenir non maîtrisables. Que dirait Péguy, si cher à Bruno Latour, et sa pensée de l’incarnation ? Renoncerait-il à celle-ci pour nous voir vivre désincarnés si par malheur mes craintes étaient fondées, ou «  visionnerait-il », d’une autre manière que la mienne, une nouvelle incarnation ?

            Mon radicalisme, celui que j’exposais dans le dernier billet, entend compenser et au-delà, un double pessimisme. Celui qui vient d’être exposé, un sursaut qui, même encouragé par l’annonce apocalyptique, serait trop tardif. Engendré par la peur, il risquerait de n’avoir pas la qualité assurant de lendemains heureux. Celui également considérant que « l’esprit collectif » auquel s’accroche l’espoir d’un John Dewey est trop abîmé par des siècles d’abandon aux instincts qui constituent maintenant le socle des néo-libéralismes. Sans compter la démographie qui obère lourdement « le boulot » à entreprendre.

            L’humanité doit effacer les traces laissées par les violences sur lesquelles elle s’est construite. La radicalité est tout le contraire de la brutalité, le temps est pris d’une adaptation harmonieuse. Une rébellion efficace, nous dit Patrick Boucheron, doit être puissante, ce qui n’a rien à voir avec la violence (« Comment se révolter ? ». Dans le prochain billet nous aurons à conjuguer flux et stase. La radicalité repose sur la confiance et implique patience et constance.
            Confiance en la renaissance ce l’humanité  si elle doit être lavée par une disparition apparente mais décapante, comme le passage par un  trou noir où tout s’abolit mais, espérons-le, ne s’oublie pas.
            Patience et constance pour un nouveau parcours, comme il devrait en être s’il s’agissait d’un parcours continué par une humanité réparée. La réforme est l’étape d’une révolution, laquelle est, selon la catégorie proposée par Cynthia Fleury, est, quand le passé manifeste un complet dévoiement, une abolition (billet du 18 février). L’âge de la soumission, de la subordination est terminé. Celui du mensonge également. Mentir et se mentir condamnent.

            C’est à une première sincérité qu’invite Bruno Latour : bien voir les choses et bien les décrire, car nous dit-il « rien n’est plus subversif », et c’est le premier pas pour espérer retrouver « un espace vital », « une assise », « un monde commun ». Mais cet «espérer » est incertain et doit se conforter par une sélection des survenances : « parfois les losers gagnent à la fin… ».

            Je m’appuis sur une hypothèse solide : il n’y a pas de fin, et quand les losers auront gagné, dans un parfois qui arrivera, ils seront collectivement invulnérables. Les épreuves endurées n’auront pas été subies pour relever d’une chute, pour une quelconque nécessité, de constitution ou de rachat, mais parce que tel est le parcours et l’exercice d’une liberté invincible.

 

            Ce blog n’est que l’infime trace de cette invincibilité. Trace invisible dans la cacophonie ambiante. La radicalité réfléchie, puissante mais patiente, n’a pas été représentée, « présentifiée », dans les élections européennes récentes. « La conscience collective » en est très éloignée. Gros boulot pour qu’elle se reconstitue, dans le rappel de « l’acte d’être ».

           

 

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