La gauche manque de pensée, d’une pensée capable d’endiguer la déferlante droitière. Le matérialisme historique a fait long feu. Jaurès n’a su proposer qu’un amalgame « christiano-socialiste ». Yvon Quiniou a échoué dans sa proposition de morale matérialiste. Son ami et contradicteur Patrick Tort a proposé une théorie de l’évolution susceptible de vaincre ceux qui prétendaient fonder sur l’idée de sélection naturelle la domination des forts. Cette théorie, celle d’un effet réversif de l’évolution sélectionnant l’homme solidaire à l’encontre de l’homme fort n’a pas pu s’imposer.
Cardons de l’épisode une précaution. Cessons d’opposer le fort et le faible La force sera aujourd’hui préférée à la faiblesse et la parole de Lacordaire : « entre le fort et le faible, c’est la liberté qui opprime et c’est la loi qui libère », cette parole apparaît chimère. Opposons le pacifique et le violent, le bienveillant et le dominateur, l’avide et cupide au désintéressé … Trouver le bon mot.
Patrick Boucheron dans sa leçon inaugurale au Collège de France a invité à : « Faire front à l’entreprise pernicieuse de tout pouvoir injuste, consistant à liquider le réel au nom des réalités ». Il a un temps était annoncé comme le penseur que la gauche attendait. On voit très bien quelles sont ces réalités. Ce sont celles que ce pouvoir désigne comme incontournables mais qui résultent des règles qu’il instaure. Mais l’auteur de ces belles paroles a été incapable de désigner dans notre présent ce Réel qui serait liquidé et quelles sont ces réalités pernicieusement déclarées sans alternative.
Une pensée de gauche parce qu véritablement progressiste est celle qui démontrera que donner à tout humain sa pleine liberté, le soustraire à toute espèce de domination, est la seule voie qui peut assurer la survie de l’espèce et l’épanouissement de tous. Le Réel est cette liberté exercée par des individus ouverts à l’universel.
Prétendre que l’atteindre est un objectif chimérique car trop haut situé est assurer la poursuite de la dérive où s’est engagée l’humanité, dérive droitière et naufrage certain. L’homme doit changer. Qui criera à une énième version de l’homme nouveau doit entendre qu’il ne s’agit pas d’un dressage afin de le faire rentrer dans le rang mais d’une restitution de l’homme à sa liberté et comprendre que celle-ci a une dimension spirituelle.
L’objectif n’est pas d’imposer une norme qui aurait un caractère divin ou proviendrait de la décision d’un clan, mais de démontrer que l’homme est une subjectivité libre. Cette liberté le constitue et il ne parviendra à sa taille humaine que par son plein accomplissement. Cette liberté n’est pas la possibilité de satisfaire des envies, souvent contradictoires à la satisfaction identique recherchée par tout homme, mais l’invitation à prendre une grande distance avec son ego et à s’ouvrir à l’universel. L’ouverture à l’autre n’est pas alors le résultat d’une brimade, d’un bridage, mais d’un agrandissement de soi.
Une pensée forte. Une telle pensée doit prendre en considération que la vie humaine a plusieurs dimensions. Ayant abandonné, à l’instar de beaucoup, la dimension surnaturelle, ces dimensions sont pour le moins duales.
Le vivant a notamment fait l’objet d’un livre qui a fait date, « La logique du vivant » (Gallimard, Tel, 1970) de François Jacob. Il fait état de deux mondes. Celui où nous vivons, le monde macroscopique. Une multitude de déterminations que l’on n’aura jamais fini de découvrir, de contraintes qu’il s’agit de dissiper, s’y rencontrent. Un monde microscopique constitue son sol et son sous-sol. « Une extrême simplicité de moyens » le caractérise, des processus qu’il s’agit d’interpréter (p. 320).
En ce qui concerne l’humain, Hanna Arendt me paraît une excellent jalon. Dans La vie de l’esprit 1) La pensée 2) Le vouloir, Puf 1992 et1993) elle nous invite à distinguer deux mondes, celui auquel nos sens accèdent, le monde sensoriel, reposant sur un monde qui en assure les fondations. Celles-ci notamment donnent la signification du monde sensoriel.
Dans Le temps du monde (fayard sept 2023) Francis Wolff se livre à une énième variation sur la temporalité. Il distingue deux temps, le temps du monde, dont il traite, et le temps de la nature, qu’il rejette comme inopérant.
Sur le temps - Le temps de la nature doit selon moi être considéré. Il y a bien dualité de temps, mais pas des temps. Qu’il soit UN, mais sous deux versions, est l’immense paradoxe que nous n’aurons jamais fini d’explorer et que la théologie chrétienne a échoué à résoudre en ne parvenant pas à répondre à la question « pourquoi la terre puisque c’est le ciel qui compte ».
La différence entre les deux moitiés de temps ne peut tenir à une différence d’effectivité. Elles ont toutes les deux bien réelles. Le temps du monde, en tant qu’il en rythme le cours. Le temps de la nature en tant que, par une présence plus ou moins forte, prégnante, animatrice, il est celui où l’être (le verbe, qui n’a pas nécessité de se faire chair) vit au cœur de l’Existant qui lui est attentif.
La différence tient donc à leurs modes d’existences. Le temps du monde est imperceptible. Il est su parce que les jours s’écoulent, les horloges tournent. Le temps de la nature s’écoute. Alors que le temps du monde ne peut recevoir de définition. le temps de la nature peut être défini, et, comble de surprise, c’est F. Wolff qui nous la livre, certes au détour d’une négation, et bien des physiciens y adhéreraient.
Cette définition est magnifique : « LE TEMPS DE LA NATURE EST LE DEVENIR PASSE DU PRESENT » (Wolff, p. 184).
Levez en vous tout doute. Le maintenant (terme qu’utilise Enstein pour dire la richesse du présent, laquelle le fascinait, v. Wolff p. 11et 12) nous appartient. Il aura mille lendemains. Notre devenir est déjà écrit, si nous usons de notre liberté pour être libre, et notre présent est si plein d’avenir qu’il ne s’aperçoit pas qu’il est déjà passé.
L’ontologie
La philosophie s’est donné pour principe l’être. L’ontologie est sa branche consacrée très spécifiquement à l’étude de l’être. Il avait été bien établi que l’article (l’) n’avait ici qu’un caractère explétif, de manière que « être » ne soit pas substantivé et demeure un verbe. Or il a été substantivé, et déjà avec la notion de Dieu, l’Etre suprême. L’ontologie n’est plus qu’une ontique, étude des êtres. Tristan Garcia le constate : dans cette prétendue ontologie : « la vraie question ontologique est éclipsée par les questions de savoir ce qu’il y a en réalité » (Laisser être », p. 25). Notre époque a succombé au scepticisme, est livrée au mensonge, le vrai lui fait peur.
Le billet du 15 février 2024 rassemble le moins mal les éléments disséminés dans ce blog qui traitent de cette ontologie et qui me paraissent apporter à celle-ci une crédibilité très forte.
Cette ontologie permet de sonder les fondations que Hannah Arendt et d’accéder au temps de la nature tel que défini par F. Wolff. C’est pourquoi dans le paragraphe qui, supra, est consacré à ce temps j’ai pu parler de « être », on n’ose plus mettre d’article !
Etre , c’est n’avoir ni commencement ni fin. C’est pourquoi j’ai dans ce paragraphe parlé de ce temps, temps de l’être, comme s’il était infini, éternel. Mais nous touchons là un aspect de cette ontologie qui la rend d’accès difficile alors qu’au contraire il devrait lui permettre d’exercer une séduction décisive et mobilisatrice.
L’accès est difficile car ce qui résulte de cette ontologie, que nous soyons appelés à vivre dans l’infinitude, est complètement contre-intuitif. Il s’agit d’une révolution complète. La pensée dominante impose d’affirmer la finitude et, à l’échelle de quelques siècles, nos pratiques s’emploient à ce que cette pensée soit confirmée par les faits. Le XXe siècle sera spirituel ou ne sera pas, a dit une grande voix. La spiritualité, selon la conception qui guide mes écrits, résidant tout entière dans l’ouverture à l’autre, s’est complètement absentée chez nos géopoliticiens, je veux parler de ce que l’on appelle l’élite, la multitude ne voit pas d’autre voie que la suivre. S’il n’y a pas un sursaut immédiat l’humanité ne pourra à la fin de ce siècle qu’être proche de la déliquescence.
L’annonce que l’infini nous est ouvert devrait cependant être une information qui mobilise. Il s’agit de la rendre recevable et d’accepter la contrepartie, la renonciation à toute relation de domination. Tout cela est très rationnel.
Curieusement nous surpasserions Jaurès qui dans un discours à la Chambre apostrophait l’Eglise catholique, lui disant que si elle avait les paroles de la vie éternelle, nous socialistes avions les solutions pour ce monde. Car voici que conservant la faculté de proposer ces solutions nous pouvons dire que, celles-ci appliquées, la vie éternelle nous serait donnée par surcroît.
L’inouï est toujours possible.
La conclusion paraîtrait incroyable s’il ne s’agissait pas d’un savoir mais d’une croyance. Elle peut paraître invraisemblable, mais elle est vraie. Si l’on était capable de regarder en face le désastre qu’est en train de vivre l’humanité et d’avoir conscience de l’immensité du potentiel humain ainsi gâché, il ne serait pas possible de la rejeter sans examen. Je souhaiterais qu’elle soit soumise à des experts ayant qualité pour l’apprécier, l’évaluer.
Face à cet être qui est un état sans commencement et nous situe donc dans l’infini l’alternative est encore plus extravagante : notre univers issu de rien, une génération spontanée, et retournant à rien. Mais cette alternative n’a pas besoin d’être pensée, il suffit de laisser faire. C’est ce que doit refuser le socialisme. Il est appel fait à l'homme de, par sa volonté libre, se maintenir debout.