Héritiers d’une grande intuition, celle de Ricoeur et Mounier créant la Revue Esprit, laquelle est entrée en léthargie, avons une responsabilité. Le Dieu personnel qui conduisait à la notion de personne a été liquidé et n’a pas été remplacé. Il nous faut tenter de réinsuffler l’esprit dans un siècle qu’une grande voix a dit en avoir nécessité. Il est vrai, il est en perdition.
L’esprit, avant que Martin Buber et son accès à la Présence me soit ouvert, il y a si peu, n’était pour moi qu’un objet très mal identifié, simplement défini en creux comme ce qui manque au physicaliste pour comprendre le monde. Un tableau me l’avait cependant manifesté ( Billet de blog du 15 mai 2021, reproduit dans mon essai Être Liberté). Elément immatériel qui avec son indissociable élément matériel apparaît être un constituant de l’univers il est maintenant l’Instituant du fait que nous est ouvert le grand chemin pour ÊTRE.
Une simple anecdote ajoutera aujourd’hui une touche au tableau.
Marcel Légaut fut fin des années 60 un rénovateur du christianisme prisé dans le Mouvement Vie Nouvelle. Un groupe de disciples lui offrit l’animation d’un stage au Saulchoir, haut lieu du progrès dominicain, qu’est venu rejoindre un groupe de religieuses facétieuses. Ce mot, écrit, est instructif : l’esprit est facétieux. Les petits Légaut ont pris des cheveux blancs. Les religieuses leur ont appris qu’un horizontalisme d’élévation l’emportait sur une verticalité sclérosée. Le stage s’est terminé par un spectacle de marionnettes orchestré religieusement. Précurseur des techniques modernes M. Légaut s’était dédoublé. Orant à la chapelle il était à la scène une marionnette hilarante.
Opposé à Denis Vasse Légaut ne faisait pas le poids. A ma grande stupeur, je n’ai plus de livre de lui. J’ouvre, de Vasse, Le temps du désir dont s’inspiraient les religieuses afin de retrouver la date, 1969, au Seuil. L’heureuse surprise est qu’il s’ouvre sur un exergue tiré de Les Récits hassidiques … de Martin Buber, l’homme de la Présence :
« C’est Rabbi Nahman de Bratzlav qui nous rapporte cette pensée de son arrière-grand-père, le saint Baal-Shem-Tov : Hélas ! Hélas ! le monde est tout entier plein de mystères grandioses et de lumières formidables, que l’homme se cache avec sa petite main ».
C’est ça l’esprit : ce qui ouvre les yeux et le cœur.