Aimez-vous les uns les autres ou bien disparaissez
Juliette Greco
Je tiens d’abord à restituer l’idée de la formule inspirée qui fait le titre de ce texte à l’auteur d’une carte aperçue à la vitrine d’un Tabac. L’auteur conclut qu’alors c’est la terre qui éclairerait le soleil. Je dirai plus positivement que si tous ceux qui aspirent à un monde meilleur avaient l’intelligence du sens du monde dans lequel ils vivent, de sa signification profonde, de ce qu’un physicien, Bernard d’Espagnat, partant à sa recherche, a appelé le Réel, ils seraient des fluorescents pas cons. Ils ne se disputeraient pas des prééminences vaines et vaniteuses mais marcheraient de conserve heureux que les qualités du compagnon d’à côté enrichissent la démarche commune. Ils se verraient dans une Nature somptueuse dont la Vie est venue entamer l’entropie et dont la Pensée, et un Esprit encore atrophié, permettent d’entrevoir la pérennité. Face à une réalité mensongère, souffrante, menaçante et triste, ils travailleraient dans une détermination calme mais ferme, une conviction, élaborée dans la sincérité d’un dialogue, dans la confiance, pour se replacer dans le sillage ce Réel, de ce Vrai. Ils permettraient alors de faire face à la menace et créeraient les conditions d’une vie d’amitié et de bonheur.
Je me suis éveillé, et c’est ce qui me fait maintenant écrire, à ce qui se produirait si des élections législatives devaient avoir lieu aujourd’hui avec une Nupes éclatée faute d’avoir pu se forger un langage commun. Cela par manque de réflexion pour accéder à un minimum de savoir, le mot doctrine peut paraître un peu fort, de savoir du Réel. Une certaine radicalité serait alors le ciment de leur unité. Non pas cette radicalité qui se manifeste par le bruit et la fureur, mais celle qui comme on le dit est retour à la racine, ce qui suppose l’effort pour retrouver celle-ci, et l’écoute mutuelle pour lui donner l’expression juste.
Il s’agit alors de prendre distance avec l’esprit de chapelle. Le matérialisme historique n’a pu qu’un temps fournir l’illusion d’une découverte scientifique de cette racine. Le réel attachement d’un Robespière à la liberté surfait trop sur l’air de l’époque pour avoir besoin de se ressourcer plus profond. Le barbecue du dimanche est un slogan démagogique peu propice à faire avancer le savoir révolutionnaire. L’écologie ne contient pas tout. Comme tout particulier elle enferme l’universel, il faut le découvrir au sens premier du terme. L’universel sera d’autant plus universel qu’il se manifestera au travers de nombreux particuliers. François Gémenne, conseiller de Yannick Jadot a un jour à la radio exprimé exactement le rôle de cette écologie : constituer conjoncturellement, en l’absence de tout autre, le seul repère existant actuellement pour mener le combat de la gauche. C’est dire l’urgent besoin de ce repère. Je me permettrai de penser que sous l’impulsion notamment de Corinne Morel Darleux s’était élaboré au sein du Parti de Gauche un solide dossier définissant un éco-socialisme conséquent.
Il est également possible d’espérer que mieux éclairés par la réflexion et davantage ancrés sur des arguments d’une solidité éprouvée les hommes et femmes porteurs d’un véritable progrès feront preuve d’une conviction plus forte et entraineront même leurs élus à une fidélité minimum à leur engagement. Le grand nombre de ceux qui ont soutenu François Hollande soutiennent maintenant E.Macron, fossoyeur du socialisme. Partie de ceux qui s’abstiennent d’un tel reniement refusent d’accorder qu’ils sont allés très loin dans ce reniement ont contribué à mettre à la tête du parti socialiste un groupe de militants voulant quitter la Nupes. Ceux-ci, légitiment choqués par les jeux de pouvoir au sein de la Nupes , les ont accueillis au nom d’une préférence pour l’unité avec eux plutôt que pour une clarté seule garante cependant d’une fidélité. Il est grand temps pour qu’un ressaisissement s’opère. Les authentiques ferments de gauche sont dans la Nupes.
Il convient de bien noter que ce qui est dit ici l’est à partir d’un minuscule endroit du globe mais vaut, mutadis mutandis, pour le globe entier, dont nous dépendons.
Je me limiterai ici à rappeler quelques éléments que ce blog s’est efforcé de développer pour fournir un sol ferme à toute démarche militante.
En premier lieu, dans un domaine qui est de mon ancienne compétence, le juridique, il est possible d’affirmer que nous vivons dans des institutions injustes. Dans son ouvrage « Théorie pure du Droit » Hans Kelsen a démontré, quasi scientifiquement démontré, que la propriété n’était pas un droit, que lui accorder la qualification d’être un droit tenait de l’idéologie. Il peut être précisé d’un coup de force, les dominants imposant leur idéologie. D’un coup de force illusionniste, perpétuant le caractère sacré que la propriété avait revêtu dans la mentalité primitive. Et quand les deux premiers procédés ne suffisent pas, d’un coup de force sanguinaire. La propriété serait un droit portant directement sur la chose, res, un droit réel. Or il n’est que des droits personnels, des droits tenant à la qualité de sujet de droits, et ne pouvant naître que de la convention que ces sujets concluent entre eux.
Un socialiste, un homme de gauche, ne peut accepter le droit de propriété. Il ne peut être qu’anticapitaliste. Cela fait parti de la radicalité fondatrice de toute Union des gauches. Il peut, et même doit, accepter de participer à un gouvernement en régime capitaliste. Il faut bien voir qu’alors il joue une partie d’un jeu dont il rejette le règlement. Léon Blum a ici conçu une heureuse distinction. Il exerce un pouvoir mais « le » pouvoir ne lui appartient pas. Sous un régime de propriété accumulatrice et donc capitaliste le pouvoir appartient à l’argent.
Exercer le pouvoir est un compromis. Ne pas transformer celui-ci en compromission est un exercice difficile qui demande des hommes de grande qualité, des hommes fluorescents.
En second lieu je me suis penché vers la philosophie, vers sa branche métaphysique, la philosophie dite première, et plus particulièrement vers l’ontologie, étude de l’être, qui me paraît concentrer ce qui peut prétendre encore à un dire métaphysique, tout simplement un dire qui considère que le physique n’épuise pas le Réel, que la science ne peut pas tout connaître, que notamment la question de l’origine lui échappe. Un dire certes spéculatif mais fondé sur une démarche rigoureuse, sur une extrapolation partant d’un examen soigneux de l’existant pour cerner l’être qu’il implique et pour éclairer les lacunes évidentes du discours qui actuellement se prétend ontologique.
Aussi bien convient-il de reconnaître que tout homme agit sous l’empire d’une métaphysique au moins implicite. Se refuser de s’y livrer explicitement, est s’abandonner au physicalisme régnant, lequel relève d’un choix métaphysique, l’affirmation que le physique, la matière rend compte de tout. Si j’ai la témérité, n’étant pas philosophe, de proposer ici une autre métaphysique. je le fais avec modestie Il ne s’agit que de la proposition d’une hypothèse. Je me borne à souhaiter que des philosophes acceptent de s’y intéresser, s’impliquant dans un débat ayant pour objectif de contribuer à « changer la vie », slogan qui nous a fort occupés dans les années précédant 1981. Ceci plus de quarante ans plus tard à une époque où l’hégémonie idéologique de la droite peut l’emporter bien que reposant sur des bases non seulement erronées mais construites sur le mensonge.
Je ne peux ici que résumer les conclusions les plus marquantes auxquelles je suis parvenu.
La première conclusion porte sur la constitution de ce qui existe, univers ou multivers. Sur ce que Claudine Tiercelin nomme l’ameublement ontologique du monde qu’elle décrit en distinguant ce qu’elle appelle des realia » (Le ciment des choses , p.348)». Sur les trois realia qu’elle cite j’en retiendrai deux : le sensible, disons le physique, et l’intelligence, celle notamment d’un sens, de l’immatériel donc, de l’esprit. L’existence d’une telle catégorie a plus particulièrement fait l’objet de mon billet de blog du 15 mai 2021. Celui du 20 février 2019 peut également être visité. A l’intelligence peuvent être ajoutées la pensée consciente, la conscience morale et cette rationalité mathématique qui informe toute la réalité cosmique. C. Tiercelin invite à discerner le lien « entre ces ordres catégoriels aussi réels qu’irréductibles », bien qu’en rapport intime. Ceci peut être de grande conséquence pour l’élaboration d’une éthique de la liberté.
La deuxième conclusion concerne un retour sur l’ontologie visant la définition de l’être dont celle-ci est l’étude et qui est l’objet principiel de la philosophie. L’ontologie devrait se distinguer de l’ontique qui est l’étude de l’existant, de l’étant, de la chose mais il na guère été parvenu à une distinction claire. Elle n’a tenté de répondre qu’à la question de l’ontique : qu’est-ce que l’être, mais n’a pas répondu, par un manque d’audace, une retenue, qu’il s’agira d’expliquer, à la question qui lui est propre : qu’est-ce que être. E. Gilson a vu dans cette dérobade la raison de l’échec et du quasi abandon de la métaphysique. Ce qui est regrettable si une bonne métaphysique est nécessaire, comme je viens de le suggérer, au parcours de l’humanité.
Etre, sous sa forme seulement verbale comme il se doit, est dépourvu de tout contenu réel comme le souligne Kant. Il n’est qu’un prédicat de l’existant, signifiant que l’existant EST. Prédicat certes prestigieux et sublimant ce qu’il qualifie. Cet existant est devenu quelque chose d’inexpliqué, vécu à l’horizon d’entreprises de court terme, comme un accident auquel donnent sens le désir pour les plus fortunés, pour les autres le besoin voire l’instinct de survie. D’être lui donne un sens, une mission, celle de persévérer dans cet être dirait Spinoza, de l’accroître et puisqu’il est essentiellement porté par une force libératrice, émancipatrice, devenue à l’étape où la Nature a vu naître une pensée consciente, LA LIBERTE, la mission est de vivre par et pour celle-ci.
C’est là la grande nouvelle, tout l’avenir du monde, son devenir est remis à l’exercice ce cette liberté. Celle–ci est originaire (v. billet du 20 février 2015), c'est-à-dire non précédée et non pas origine, puisque sans commencement. Un toujours n’a pas d’origine. De ce fait elle participe de l’être. L’être-liberté n’a pas de cause, dispense de Dieu qui se définissait comme étant celui qui, précisément, est, et par création, transmettait l’être. L’être-liberté » ne prétend pas être cause, n’a nullement besoin de l’être puisque il est un simple dynamisme ayant pour fonction de libérer de développer, d’épanouir le potentiel infini dont la constitution fait l’objet de la modélisation qui précède.
L’exercice de cette liberté est remise à chacun afin qu’il s’y réalise lui-même pour sa part d’être mais également par sa participation à l’émancipation de tous et trouvant dans la libération de sa solitude égotiste l’horizon d’une joie que son partage épanouit.
X X
X
Il est peu probable que les mutations culturelles, véritables révolutions, impliquées par ce texte, interviennent suffisamment tôt pour éviter la quasi, voire totale, disparition, de notre séquence d’humanité. Que ses préconisations servent au moins à ce que les terribles épreuves que va subir l’humanité soient vécues dans la dignité et la solidarité et permettent de bien augurer de la construction de ce nouveau monde qu’implique la pérennité d’un existant qui n’ayant pas de commencement ne peut avoir de terme. Il est écrit en le fait d’être, et d’être liberté, que tout renaîtra. Abrégeons les souffrances.