Un destin commun - 4 - Métaphysique de l'adaptation

Seule une ontologie peut apporter au pragmatisme de John Dewey les moyens de triompher des divagations libérales de Walter Lippmann en ce qui concerne l'interprétation de Darwin. Le processus cumulatif d'accroissement que promet l'évolution ne peut s'articuler que sur un Principe libérateur.

 

Ce blog se fonde sur une métaphysique réaliste ancrée sur une ontologie reposant sur ce fait premier que je nomme maintenant « acte d’être », « être-liberté ». Je reprendrai  ce  sujet déjà amplement traité dans le billet initial du 13 février 2019. Le prolongement de l’écho ici fait au livre de Barbara Stiegler « Il faut s’adapter » se limitera à ce qui peut éclairer cette option ontologique et en étayer la pertinence.

Un constat de ce livre est celui «d’une  situation pathologique de désadaptation» de l’espèce humaine (p. 39). L’inadaptation principalement visée est celle de l’incapacité d’une grande partie des populations à suivre les changements de mode de vie et leur accélération. Ces changements, encouragés par les libéralismes économiques, violeraient des rythmes évolutifs naturels. L’homme doit-il s’y adapter et comment ou, et dans quelle mesure, convient-il de les mieux adapter à l’homme ?

J’entends par métaphysique l’exploration de l’épaisseur de l’existant qui échappe à la science, plus particulièrement ici, en sa branche ontologie, celle d’une origine antérieure au temps de la physique. La métaphysique ouvre alors sur ce qui, sous le nom d’infini, est l’illimité, l’insaisissable mais non point l’ineffable. On en peut parler et, de même que pour Hawking le temps naît avec ce dont il peut parler, le bing bang, l’hypothèse ici défendue le situe aux confins infinis où l’acte d’être mobilise l’existant. Il donne direction à l’infini. Le temps apparaît alors comme le dompteur de l’infini. Il lui concède d’être lui-même infini, éternel, sans se nier.
            La métaphysique ici retenue est réaliste. Elle affirme bien sûr la réalité du temps comme il résulte de ce qui vient d’être dit, la pleine densité de l’Histoire. Elle reconnaît plus généralement l’extériorité d’un existant assumé par le mental mais non fabriqué par lui. C’est sur l’exubérance de cet existant que peut se fonder la reconnaissance de la grandeur du principe qui en est la source.

La métaphysique dans le livre de Barbara Stiegler se rencontre notamment à trois endroits où elle se montre instrumentalisée par Lippmann, reniée par Dewey et enfin idéalisée par le premier.

 

I -  Un différend métaphysique est invoqué  pour situer le conflit de nature politique qui oppose Walter Lippmann à John Dewey. Le premier considère que les masses sont amorphes, passives, incapables par elles seules de comprendre les évolutions touchant leur milieu de vie et de les guider. Le second pense au contraire qu’une intelligence collective peut élever les masses vers leur auto-adaptation. Un dualisme « d’origine métaphysique entre activité et passivité » chez Lippmann, une essentialisation de ces deux pôles (p.99), une option non dualiste, articulant les deux comportements, chez Dewey (p.102), expliqueraient le différend.
            On voit mal ce qui relève ici de la métaphysique, à moins de retenir une acception péjorative de celle-ci, n’y voyant que des élucubrations mal fondées. Des disciplines expérimentales peuvent apporter au débat des éléments de jugement, telles la sociologie, la psychologie sociale, la biologie, l’interprétation de l’évolution darwinienne, celle-ci étant « importée dans le débat politique » (p. 28).

Aussi bien, si Dewey paraît scruter avec sincérité l’évolution, le préjugé politique qui va dicter l’interprétation de Lippmann ne l’épargne pas. Chez celui-ci le préjugé est d’ailleurs variable et l’interprétation plurielle. Les faits consacrent la faillite des deux opinions. L’intelligence collective n’a pas permis  aux masses ni de s’émanciper, ni d’éviter à l’homme la destruction de son habitat. Les « élites » ont été les auteurs les plus ardents de celle-ci. Leur déviance prédatrice a complètement supplanté leur vocation à favoriser l’élévation des masses.

            Une véritable métaphysique, une ontologie, aurait seule, à mon sens, permis d’adapter l’homme à la grandeur de son destin. D’une part en encrant l’évolution à son  principe, elle aurait pu éclairer la manière la plus convenable pour les hommes qui en sont devenus les auteurs les plus importants d’en orienter le cours. D’autre part elle aurait pu répondre à l’inadaptation primordiale de l’homme, laquelle tient à son rapport à lui-même. C’est sur ce dernier point que je veux m’arrêter.

II - L’homme ne s’est pas trouvé, en la plénitude de son être. L’image de la division, de la schizophrénie, peut qualifier la chose. Un abîme est dressé entre la parole et l’acte, la première honore la vertu que trahit le comportement ; la liberté, son principe constitutif et qui l’exalte, est confondue

avec l’intérêt et l’abandon à la passion qui, se subordonnant l’autre, la nient. L’image du vernis également. Michel Terestchenko, en dévoilant le « si fragile vernis d’humanité » qui habille l’homme, a bien montré que seuls les rares hommes qui ont maintenu le lien avec leur principe ont su se comporter selon l’essentielle fraternité qui les unit à leurs prochains. Les autres se sont abandonnés à la banalité du mal .Selon la conception ici défendue, un lien avec le principe est chez l’homme, animal conscient, pensant, appelé à la vie de l’esprit, une condition nécessaire d’adaptation.

« Le principe » peut revêtir diverses formes. Principe créateur impersonnel dans une spiritualité non théiste, Etre personnel et suprême dans les religions monothéistes, Nature érigée en cause première chez Spinoza, tenant lieu de dieu et nommée tel mais dépourvue de tous les attributs qui sont normalement prêtés à un tel nominé…Il est dans mon hypothèse, dans ma petite élaboration , intemporel mais porteur du temps, éternel donc mais sans qu’il soit besoin de le proclamer comme Spinoza « causa sui », pure liberté et à cet égard soustrait à tout système causal et par cela libérateur des potentialités contenues dans un complexe comportant un minimum de substrat physique support de propriétés, qualités et relations, structuré par des formes : acte d’être. Ceci dans une  conception purement immanente, ne faisant donc appel à aucune transcendance. Le moment n’est pas de l’expliciter davantage.

            Or les masses que se disputent le libéralisme économique et un pragmatisme plus humain sont avant tout constituées d’hommes et ce sont les individualités qu’il convient de porter à l’intelligence de leur condition afin que puisse naître une intelligence collective. Les « experts » auxquels Lippmann confie le sort de l’humanité n’en sont pas moins des hommes soumis à la même nécessité. L’ontologie ici proposée ne les situe pas au dessus des masses et la liberté qu’elle proclame ne tolère pas les hiérarchies figées. Au surplus l’aspiration, même implicite, du plus petit doit être prise en considération.

 

            Si le premier degré de la dispute s’exempte de la vraie métaphysique, c’est que la métaphysique de Lippmann est à juste titre disqualifiée par Dewey . Elle ne consiste pour celui-ci qu’en présupposés non fondés avancés pour « cautionner de vieilles organisations sociales » (p. 102).  De même que l’ordo-libéralisme qui a présidé à la construction européenne paraît à  Michel Foucault avoir chassé le naturalisme naïf qui inspirait l’ancien libéralisme (p. 12/13), une métaphysique de pacotille encourage le pragmatisme  à se tenir loin de toute métaphysique,  à refuser aussi bien le   déterminisme de Spencer que le telos ultra vitaliste de Lipmann pour se rallier à une imprévisibilité radicale (p. 29,81). L’abstention de tout engagement ontologique prive des jugements cependant équilibrés qui font sens de la force nécessaire pour vaincre les arguments puissamment assénés en face.

Dewey cependant, à la suite de Wallas, substitue la réalité dynamique de l’évolution à l’idée abstraite de liberté. Même s’il ne donne pas à ce dynamisme une origine ontologique, il laisse une place vide pour celle-ci et décrit bien les mécanismes évolutifs qu’aurait pu emprunter une force libératrice telle celle de de l’acte d’être, de l’être-liberté.  Ainsi qu’il a été maintes fois souligné ici, celle-ci étant liberté n’obéit à aucun sens téléologique fixé d’avance  mais travaille pour sa croissance. Et elle pourrait agir selon ces mécanismes que l’on peut résumer comme il suit : toute expérience a une phase active et une phase passive et il y a rétroaction entre ces deux phases (p. 109). Cette logique génétique est cumulative, elle  conduit à ce que l’on peut constater être une amélioration, un accroissement (p.111).  « Tout s’explique par l’effort (conscient ou non, intentionnel ou  aveugle, peu importe ici), pour modifier l’environnement dans les intérêts de la vie » (p.108).

Cette génétique qui rend compte du processus vital général, Dewey l’étend à l’entière connaissance humaine. Celle-ci est « une des modalités fonctionnelles parmi d’autres de l’expérience vitale. La connaissance ne fait que moduler d’une autre façon la nécessaire rétroaction entre les phases actives et passives de l’expérience » (p. 109). « Le philosophe, écrit Dewey, renonce à toute enquête sur les origines absolues et les finalités absolues, afin d’explorer les valeurs spécifiques et les conditions spécifiques qui engendrent ces valeurs » (p. 111). Les finalités sont toujours relatives, locales, spécifiques.

Cette réduction de la connaissance au biologique est contestable. Déjà Freud avait du concéder que « l’origine pulsionnelle du projet philosophique laissait à son expression conceptuelle sa logicité spécifique   (Assoun, « Freud, la philosophie et les philosophes »). S’il y a bien une articulation entre la sensation, passive, et la pensée, active ( p. 102), l’autonomie et la spécificité de celle-ci sont conservées. La pensée obéit à une part de transcendantalisme et Dewey lui-même quand il fait l’analyse de l’immersion de la connaissance dans le processus évolutif prend distance. Il est au surplus inspiré par un certain telos, sa préférence démocratique. Il fait d’ailleurs la distinction : « Chez les organismes inférieurs, cet essai des agents sur le monde de choses est aveugle et instinctif ; chez les organismes supérieurs, chez l’homme quand il progresse dans la civilisation, il est délibéré et  intentionnel…. » (p. 107/108). Barbara Stiegler interprète : « L’erreur serait de surestimer la différence entre variation aléatoire et prévision intelligente au point de sortir la seconde du modèle explicatif darwinien » (p 108). Je m’autorise cette erreur. Avec l’homme le processus évolutif a changé de moteur. Il y a une exceptionnalité de l’homme, dira Cynthia Fleury.

Il convient d’en revenir à la situation qui fait question. Nous nous trouvons devant une société inégalitaire, hiérarchisée, en cet état qui a pu être qualifié de servitude volontaire, au moins consentie. Lippmann l’estimant semble-t-il convenable et pérenne entérine le fait qu’en haut on pense et qu’en bas on est livré au labeur (p. 102). Dewey attribue à l’en bas les moyens de s’élever et de vaincre ce feuilletage social. Or cela fait des siècles que celui-ci est installé et se renforce. Il est d’ailleurs constaté «la plasticité native» des dispositions, égoïstes ou altruistes, qui par l’habitude se figent (p115/116)  . L’intelligence ne devient collective que si, comme il a été dit ci-dessus, une majorité des citoyens qui composent ce qui n’est plus une masse mais une communauté informée accède à l’intelligence, dans mon optique celle de l’être-liberté. Pour vaincre le cercle vicieux entre cette nécessité d’institutions justes que postule Ricoeur afin que l’homme puisse accomplir sa libération et l’emprisonnement dans des institutions injustes il faut bien qu’une minorité propose le telos de la justice et en montre le caractère vital.

Ici la rétroaction a changé de dimension, de sens et surtout elle est disséminée. Dans l’épure darwinienne, elle se découvrait aisément. Est active la modification génétique aléatoire, est subie et relève de la passivité la sanction de la sélection naturelle : non adapté tu meures. L’organisme qui subit est celui même qui agit (p. 109). Or voici que cette rétroaction n’a plus ni moment ni lieu, les modes d’adaptation « sont toujours à la fois actifs et passifs » (p.105), la sélection naturelle a d’ailleurs perdu sa fonction reine pour laisser place à un processus cumulatif (p. 112). L’écosystème est profondément perturbé, dévoyé par le fait de l’homme qui a transformé des différences, des complémentarités en  inégalités, qu’il appelle naturelles tout en les confortant par des institutions iniques ( v.les billets de ce blog des 11 et 18 mars sur le droit subjectif).

 

Contrairement à ce que prétend Dewey seul un sens sinon absolu, au moins susceptible de soulever la ferveur, de se montrer heuristique, fécond , peut susciter une adhésion quasi générale si son fondement est crédible. Un telos , se définissant dans le respect de la science, mais sans sa garantie, est non falsifiable, c’est-à-dire qu’il ne peut être mis à l’épreuve de l’expérimentation. Il doit se proposer avec le seul attrait d’une  promesse qui reconnue par tous et s’offrant pour tous dépend de l’engagement de tous à l’accomplir.
            Au telos de Lippmann qui appelle à s’adapter aux réalités du moment et consacre la division du travail comme incontournable et le capitalisme comme organisation sociale la meilleure j’oppose un telos de partage du travail voyant dans l’économie solidaire le lieu d’un lien social reconstitué. J’invite les hommes à se battre pour cette finalité, ce sens, cette voie d’accomplissement qui  peut seul réellement s’enraciner dans un principe.

Ce principe, comme le telos , est le lieu d’un engagement, d’un risque donc, d’une foi  en l’homme tel qu’il manifeste pouvoir être ou tel qu’il est appelé à être par l’entité qui l’aurait créé. Le choix de ce principe est important car il engage sur des voies qui ne sont pas identiques et peuvent un moment égarer si le choix n’est pas bon. Ce choix n’est pas décisif car tous les principes apportent un enracinement, une solidité, une radicalité de fondement et de comportement, tous appellent à la compassion, la fraternité, la liberté, l’égalité, seules voies d’un accroissement durable, lieu d’un accomplissement.

Le grand mal de l’époque est selon moi de laisser l’homme délié de tout principe, soit qu’il le nie, y soit indifférent, en soit distrait, en habille ses propres errements, en oublie l’exigence : considérer l’autre comme un autre soi-même. Cette exigence est cependant élémentaire et lui laisse libre un champ immense  pour inventer sa vie.      

 III - A un certain moment, Lippmann fait appel à la plus belle des métaphysiques, celle de Platon. Il cite longuement l’allégorie de la caverne. Mais là encore, ce n’est que vernis. Il devra bientôt rejeter l’idéalisme. La théorie de l’évolution suppose l’adhésion à un certain réalisme. Jamais la lumière des Idées ne suffira, à elle seule, à éclairer l’humanité (p. 54/56). Mais si « l’idée métaphysique d’un bien  transcendant »  doit être abandonnée (p. 81),  un relativisme tempéré auquel le pragmatisme est prêt de se rallier ne peut être admis. Reste un absolu : la liberté pour tous et pour chacun.

 



Post-scriptum

Un matin je glane à la volée sur France Inter ce propos de Pascal : fait fausse route celui qui aime la créature sans que ce soit pour l’amour de Dieu. Comme je me réfère beaucoup « au principe » il convient de préciser que l’économie de la relation y est tout à fait différente que chez Pascal. Il pourrait sembler que le Dieu de Pascal ramène tout à lui, comme le dieu de Spinoza d’ailleurs.  Le principe dont je parle n’a pas de « soi », n’est pas un foyer vers lequel l’on revient mais dont tout et chacun témoigne en devenant.

Aussi bien l’évangile de Jésus lui fait se demander comment l’on pourrait  aimer Dieu que l’on ne connaît pas sans aimer l’homme que l’on connaît. Dieu peut-être, mais comme symbole de cette radieuse unité en laquelle il nous appartient, hommes, de célébrer nos singularités communicantes, le consumant.

L’impératif de singularité et l’impératif de convergence afin de tendre vers une unité indéfiniment différée, et cela heureusement car sinon il y aurait un terme, sont bien mis en relation dans l’ouvrage de Barba Stiegler (p.136 et s ). De même le jeu du double façonnage réciproque de l’homme et de son environnement. Reste, ce n’est pas le moindre, à inventer les institutions qui satisferont le mieux aux exigences en tension : accorder beaucoup au local, le non-oubli du global. Trouver le bon mode d’association (p. 139). Ce que le libéralisme prétend faire tout en lui tournant le dos, d’où la difficulté de suivre Lippmann et tous ses héros dans  les méandres de leur dé-marche.

Refrain : La « fragile individualisation » (p. 138) ne peut être consolidée que parle lien maintenu avec le Principe, libérateur et non créateur.

 

 

 

 

 

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