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Billet de blog 15 février 2024

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Du Manque à la Plénitude - Rouvrir le devenir

Empédocle meurt sur cette parole : « Cette terre je ne dois pas, sans la joie, la quitter ». Et voici que son peuple qu’il a longtemps guidé ne veut plus penser et se perd. Empédocle meurt deux fois. ( La mort d’Empédocle, par Hölderlin, Théâtre de l’Epée de bois, mise en scène Bernard Sobel, v. l’analyse de Joëlle Gayot, Le Monde , 10 février 2024)

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

           Pour se rouvrir un avenir, j’ose dire un devenir certain, je propose dans ce blog une conception qui comporte deux volets.

           Un volet juridique qui en sa conclusion me paraît  indiscutable, irréfutable : avoir qualifié la propriété comme appartenant au domaine du Droit est une imposture, un mensonge qui en dit long sur la capacité des habiles d’une part, et sur la propension des victimes à se consentir telles d’autre part. J’ai résumé ce  volet dans le billet du 3 février 2024.

           Un volet philosophique, plus exactement ontologique qui, lui, n’est que proposé et souhaite être soumis à l’examen des experts.  Il s’appuie sur la conviction que la somptuosité  du cosmos s’explique par la présence d’une  puissance libératrice invincible qui ne peut que triompher un jour. Cette puissance comporte une part spirituelle, laquelle est indissociable de l’élément physique qu’elle anime.  Au « Vivre sans » (Flammarion) de Mazarine M. Pingeot, au « manque d ’être »,  l’ontologie présentée substitue un horizon de plénitude d’être. Ces affirmations, formulées abruptement, peuvent paraître bien péremptoires. Elles ne font que résumer, récapituler ce qui peu à peu s’est élaboré dans les cent et quelques billets de ce blog .

             Le refus d’une ontologie positive et le consentement à vivre sous des institutions injustes ont conduit l’humanité au bord du précipice. La question reste posée de savoir si celle-ci sera capable du sursaut qui requiert selon la dénomination que lui a donné Cyntia Fleury, UNE ABOLITION.

                                                                                           ONTOLOGIE

       Le premier argument en faveur de celle proposée est qu’elle n’est pas née dans l’imagination d’un néophyte en philosophie, imagination venant combler ses lacunes en la matière. Proposer une ontologie qui réponde à la question « qu’est-ce que être » n’est qu’un retour aux premières ambitions de l’ontologie.

            L’ontologie est encore une référence, mais ne fait plus que couronner des études portant sur des substantifs, ces choses qu’on appelle des êtres, sans doute parce qu’on les conçoit tirer leur origine de l’Etre. Elle répond alors à la question « qu’est-ce que l’être », du ressort d’une discipline qui se nommait « ontique » et se distinguait de l’authentique ontologie. Celle-ci doit répondre à la question « qu’est-ce que être ». L’ontique qui maintenant se prétend être encore une ontologie soutient que c’est de l’être en général et non d’êtres particuliers, que c’est « de l’être en tant qu’être », qu’elle traite. Mais ces deux notions cachent une absence de contenu.

            L’être général est un fantôme et ne peut conduire qu’à l’échec. Etienne Gilson le constate dès le début de son grand ouvrage ( L’être et l’essence) :  « Tous les échecs de la métaphysique viennent de ce que les métaphysiciens ont substitué à l’être, comme premier principe de leur science, l’un des aspects particuliers de l’être étudiés par les diverses sciences de la nature ». Mais, en historien, il n’a pas mis fin à des errements qu’il ne fait que constater. Aussi bien la théologie lui tient lieu d’ontologie. La prétention de traiter de l’être en tant qu’être n’évite pas que, selon notamment le jugement de Tristan Garcia, dans cette prétendue ontologie : « la vraie question ontologique est éclipsée par les questions de savoir ce qu’il y a en réalité » (Laisser être », p. 25).

          En revenir à l’ontologie authentique c’est refuser de consentir à la substantivation de l’être et puisque des nécessités grammaticales obligent à faire précéder le mot être, un verbe, d’un article (l’), c’est donner comme elle à cet article un caractère purement explétif.

              Le deuxième argument, rejoint le jugement de bien des auteurs consistant à estimer nécessaire la présence d’un principe premier. La qualification « premier » est d’ailleurs un pléonasme. La consistance de ce principe a été érigée en question appelée à être celle essentielle de la philosophie. Mais celle-ci s’est dérobée. Mal posée, cette question pouvait être estimée oiseuse,  sans réponse.

               Cette question, posée de façon neutre pourrait s’énoncer : quelle est la raison de la présence des choses ? La magnificence de ces choses dans leur  splendeur porte à considérer leur démesure dans le pire comme une déviance que toute intelligence devrait se vouer à corriger. Garder la question vivante suffit à constituer cette pensée dont l’absence est, selon Hannah Arendt, la cause de la banalité du mal. Il ne peut pas ne pas y avoir de raison. Penser est, face à la nécessité de celle-ci, demeurer en éveil.

           La forme que Heidegger a donné à la question : « pourquoi y-a-t-il quelque chose plutôt que rien ? », peut-être comparée à celle que l’on pourrait lui donner : « pourquoi est-il quelque chose ? ». Heidegger n’a probablement pas voulu donner à sa proposition le sens très technique attribué ici. Dire « Il y-a », c’est renoncer à trouver une raison. Dire « il est », c’est déjà proposer une raison, « être » constitue cette raison. Ce qui est n’a nulle nécessité de se justifier d’être. Les hommes n’ont semble-t-il pas osé attribuer d’être à ce monde qu’ils habitent. Ils l’ont attribué à un Etre suprême dont l’existence n’était même pas établie Ils ont défini ce dernier comme « celui qui est », le seul qui soit.

          Se discerne alors l’immense signification de ce petit verbe : être. et l’intérêt capital de l’ontologie qui concentre son effort à en scruter la richesse. En lui est la réponse à la question fondamentale que peut se poser l’homme et, en cette réponse, se découvre l’oeuvre exaltante qu’il lui appartient d’accomplir : croître en être. Pour cette mission le temps ne lui est pas compté puisque être est un état qui n’a ni commencement ni terme. 

          L’important dans la question de Heidegger est finalement le « plutôt que rien » qui la termine. Etre signifie qu’il n’y a jamais eu cet état de vide absolu qu’implique : « rien ». Nous voilà rassurés car nous nous refusions à penser que de ce vide pouvait surgir tout ce qui est.

       ( Nota, à propos de ce vide, je retrouve cette note écrite dans mon journal qui montre que le physicien est lui-même confronté à ce faux vide qui est celui de l’élément physique réduit à sa seule matérialité : « Libération des 22/23 octobre 2022 rend compte de l’ouvrage de Etienne Klein : « Ce qui est sans être…. » en ces termes : « Dès lors que le vide quantique contient en puissance toute la matière existante, qu’il est rempli de particules  virtuelles susceptibles de devenir réelles pour peu qu’elles se procurent de l’énergie, peut-on imaginer qu’il ait spontanément engendré l’Univers ? »).   

                 Un troisième argument peut se déduire de la possibilité enfin donnée de distinguer et d’articuler être et exister, ce à quoi ne sont pas parvenus ni l’ontologie classique décrite en historien par Etienne Gilson, ni celle objet de la recherche plus contemporaine de Frédéric Nef.

          La question qualifiée fondamentale aurait pu être posée d’une troisième façon comme ceci : « Pourquoi existe-t-il quelque chose » laquelle, comme le préfixe « ex » l’indique, questionne une origine, alors que être signifie une absence de précédence. L’ontologie authentique a conduit à retrouver une distinction perdue, celle entre être et exister, et à les articuler : l’exister est. Etre est l’attribut de l’exister. Il n’ajoute rien à la réalité comme l’a souligné Kant, il la métamorphose, l’idéaliste qui exige de l’impérissable peut la reconnaître.

             L’argument le plus décisif peut-être  est qu’il est donné à la présence une explicitation immensément plus porteuse de devenir que la causa sui de Spinoza. Il est alors conféré un plein sens à  cette liberté  qui, compagne de « être », sans précédence, nous invite à une croissance sans fin. Cette liberté qui déploie sa vraie nature dans les célébrations collectives que nous lui réservons et a été si souvent trahie dans les replis sur soi-même qui l’étouffent dans des egos clos. Elle est chez l’homme valeur en lien avec la puissance libératrice.

            Je reproduis ici un développement du billet du 6 janvier 2024 :

         « Tout au long d’un blog qui a commencé en février 2019, prenant départ d’une émission radio qui m’a mis en face du défi climatique, sans expertise philosophique, j’ai cherché à découvrir une issue possible. Analysant un ouvrage de  Michaël FOESSEL (« L’avenir de la liberté ; de Rousseau à Hegel », PUF, 2017) j’y ai trouvé confirmation d’un caractère que j’attribuais à la liberté : son caractère radicalement originaire,  ce qui la fait appartenir à la puissance première, laquelle n’est plus causale comme chez Spinoza, mais libératrice. Inépuisable, sans fin car sans commencement, alors que pour Spinoza cette puissance s’accomplit dans son Acte et s’y épuise.

              Il convient de noter que le mot originaire est peu convenant dans la mesure où une origine connoterait un commencement. La liberté n’est tout simplement pas précédée. Elle est spontanéité absolue.

L’être- liberté

               L’être-liberté est une catégorie qui vers la fin de ce blog en a comprimé la signification essentielle : un article dont la fonction purement explétive écarte toute substantivation du mot « être », constate que l’univers, le cosmos, l’existant peut être dit « ETRE », avec le sens qui a pu être donné dans l’expression « Dieu est ». Echapper à la substantivation est une démarche indispensable. L’être est uni à la liberté dans le toujours qui les caractérise l’un et l’autre. L’existant échappe donc à la contingence, il EST.

                Contrairement au pragmatisme cette conception permet d’accorder une valeur absolue à une liberté-valeur dont la reconnaissance universelle en fait le meilleur garant de la justice. La liberté de l’autre a une égale valeur que la sienne propre.

                L’ontologie paraît la voie qui fait de cette conception la plus fiable, et seule auto-réalisatrice puisque c’est à l’homme et à sa liberté qu’il appartient d’en accomplir, les inventant très largement, les déterminations. Elle constitue la discipline capable de discerner dans ce que je nommerai le « sub-sensoriel », ce fond que Hannah Arendt oppose à la surface (« La vie de l’esprit, la  pensée » Puf 1992, p. 39), où peuvent se lire un sens, des  significations, susceptibles d’orienter nos comportements, ce que le pur savoir ne peut faire. Selon la conception éclairante de H. Arendt, nous vivons dans un monde phénoménal, n’accédant à la réalité que par la voie de nos sens, un monde « sensoriel ». Ici également il est constaté qu’un monde supra-sensoriel, surnaturel, n’est plus de mise. Le monde que je me suis permis de nommer sub-sensoriel est lui parfaitement naturel et aussi bien comme le souligne l’autrice : « Toute pensée qui englobe deux mondes impliquent qu’ils soient indissociablement liés » (p. 26).

               La temporalité prend dans ce schéma une allure correspondant à ce que dit du temps la théorie physique de bloc-univers. Une pensée anime avec évidence les magnificences qu’offre la Nature, mais elle en écrit chaque jour le poème qui dans son écriture définitive ne sera jamais achevé. Selon une belle expression de François Wolf (Le temps du monde » Fayard 2023) « le temps est comme le devenir passé du présent ». Le changement qu’il exprime est indissociable de la permanence.

               La création quant à elle retrouve la forme exaltante qu’elle a eu dans certaines traditions de la Judéité : celle d’une libération (Pierre Gisel, « La Création »).

            Spinoza distingue de la substance ses attributs et ses essences. Deleuze s’est efforcé de définir substance, attribut et essence par leur fonction : la substance, puissance causale, serait l’exprimé, l’attribut l’exprimant, l’essence l’expression.

             Je résumerais ma conception comme il suit :

              La puissance est la liberté. Elle est inépuisable. Elle est l’exprimé. Le penser apporte un espoir indestructible.

            L’exprimant, ce qui la porte étant dynamisé par elle, son véhicule, est (l’)être. L’article, (l’), a une fonction purement explétive.

            L’expression est la subjectivité, les subjectivités. Celles-ci apportent à la liberté ses expressions infiniment singularisées, tout en ne pouvant trahir un exprimant porteur d’un exprimé universellement émancipateur, ayant préoccupation de tous et de chacun. »

                                                                                                   ABOLITION

          Je me laisse aller à la tentation de reproduire le billet de blog du 18 février 2019  Il était précédé du « chapô »   : Faire table rase d'un passé où la jungle a recouvert la planète, pour redonner la maîtrise aux citoyens du monde.

            « Je reviens sur une un mot utilisé par Cynthia Fleury dans le podcast qui a donné lieu au billet du 13 février 2019  : abolition.

              En parlant avec une mémoire de plus en plus lointaine je ne pense pas la trahir en disant qu’elle visait essentiellement notre système socio-économique, qu’il conviendrait de radicalement reconsidérer, d’abolir, pour tout reconstruire à nouveaux frais. Là encore je référerai à Steve Keen. Cela  concernait également nos dispositions mentales, appelées comme Descola le souligne ( billet précédant) à un profond remaniement .Le mental toujours accompagne l’action.

             En ma conception l’abolition est d’un autre genre. Il s’agit de ne pas concéder à ce donné intuitif : que tout inexorablement périt, est contingent, et de convertir son mental à l’idée d’infini. Et nous habiterons l’infini. Le factuel se conformera à l’idée.

             Nous l’habitons d’ailleurs déjà. J’ai quelque part glosé une proposition de Patrice Sévérac figurant dans son ouvrage : « Le devenir actif chez Spinoza » : « Percevoir l’éternité dans la durée ». Je lui avais substitué la proposition : « Vivre l’éternité dans la durée ». Pour P. Séverac l’enjeu du devenir actif, la voie pour « conquérir l’oeil éthique », résidait dans ce rapport à l’éternité, idéaliste il me semble chez lui. L’éthique dont se trouverait là l’improbable définition.

       Tout aussi improbable que celle de cette spiritualité chère à Dominique Bourg et vers laquelle s’évertuait Guy Coq dans une livraison de la revue « Autrement ». Guy Coq qui, après s’être livré « en chrétien » à un combat révolutionnaire s’apercevait qu’il avait perdu le sens du « parce que chrétien », le sens de la verticalité, pour, selon lui, entièrement succomber à l’ « horizontalité ». Il est à cet égard curieux de constater que beaucoup de ceux qui, dans les années soixante, sont venus au combat révolutionnaire extrême sont brutalement passés à une spiritualité frisant le mysticisme.

        « Habiter l’infini » est la voie pour ne pas « perdre l’âme » en « tuant l’ennemi », recours extrême, à éviter. La voie pour ne pas perdre ce que l’on attribue à la verticalité,  cependant tout entier contenu en l’horizontalité dès lors qu’elle n’est pas vécue comme une jungle.

        Habiter l’infini et ne pas oublier l’être.

         Aujourd’hui verticalité et horizontalité se sont sécularisées. Le Roi étant devenu Président et celui-ci Jupiter il convient de le reconduire à la place qu’il n’aurait jamais dû quitter, celle se situant au milieu de son peuple.

            Le peuple n’est rien, les citoyens sont tout. L’harmonie ne sera atteinte que si chacun s’oublie un peu, porte avec lui l’intérêt et un peu de l’aspiration profonde de chacun de ses voisins, n’oublie pas cette liberté qui est l’être vivant en lui et qui vit également en les autres. Elle ne vivra que si elle vit en tous et en chacun et alors sa lumière jamais ne s’éteindra.

            L’abolition pour moi résonne douloureusement mais la souffrance est couverte par l’espoir. Les épreuves qui attendent l’humanité sont grandes, elles sont peut-être nécessaires pour faire table rase, abolir un passé, éloigner les fauves qui ont pris possession de notre monde et redonner la maîtrise à SES CITOYENS. »

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