La conception cosmologique que l’homme se fait du monde peut beaucoup influencer son comportement social. Alexandre Koyré, dans son ouvrage « Du monde clos à l’univers infini », (Gallimard, Tel, 1962) montre que le passage de la clôture à l’ouverture s’est traduit par « le divorce total entre le monde des valeurs et le monde des faits » et par « la dévalorisation complète de l’Etre » (p.12). La conception ontologique proposée dans ce blog analyse longuement cette dévalorisation. Celle-ci, très liée au divorce constaté, leur conjonction, explique et consacre le naufrage de l’actuelle humanité.
Ce naufrage ne pourra probablement pas être évité, car le remède indiqué dans ce blog, la reprise en main par l’homme de sa liberté, demande un temps qui paraît manquer. Sans effacer l’extrême pénibilité de l’épreuve ce remède ouvre cependant à l’horizon un espoir et offre les conditions d’un meilleur franchissement de cette épreuve.
Ce blog montre également combien le capitalisme, fondé notamment sur une imposture juridique, la qualification d’un droit subjectif qui serait réel, est un élément qui conduit tout droit vers ce naufrage.
C’est pourquoi l’œuvre de Nicos Poulantzas dont Fabien Escalona nous livre l’analyse ( Mediapart 6 août), malgré son importance et son grand intérêt pour la lutte anticapitaliste, laisse un goût d’inachevé. Poulantzas étudie avec beaucoup de finesse les forces sociales en jeu et les stratégies politiques que cela implique mais seule la dimension sociologique est prise en compte. Il est fait allusion à la dimension esthétique introduite par Walter Benjamin, mais aucunement à une dimension morale ou ontologique qui certes est métaphysique et relève d’une spéculation hypothétique, laquelle peut cependant être fondée sur de solides arguments. De toute façon, et le livre de Koyré le montre, toute pensée se recommande d’une métaphysique implicite, et celle en jeu dans les analyses de Poulantzas est, par défaut, au pire celle du matérialisme .plat qui gouverne le capitalisme, au mieux celle d’un matérialisme historique qui, s’il il est lui porteur d’un avenir plus élaboré s’embourbe dans l’inspiration uniquement économique qui l’a inspiré. A tout le moins, toute autre conception, dès lors qu’elle est solidement pensée, mérite que lui soit apporté quelque crédit.
Les forces sociales ont une importance primordiale. La qualité humaine des citoyens qui en sont les éléments moteurs importe tout autant. L’évolution qui fait place à un développement de l’individualisation situe dans la subjectivité individuelle la puissance émancipatrice susceptible de vaincre la violence dominatrice. Marx a vu juste quand, dans les Thèses sur Feuerbach, il en a appelé à cette subjectivité mais, comme le note Pierre Macherey (Marx 1845), il n’a pas su inscrire cette subjectivité dans l’exigence d’universel que Simondon, philosophe de l’individualisation a mis en évidence (billet du 11 août 2021). Marx écrivait en pratiquant ce renoncement à comprendre (11ème Thèse) devenu coutumier et qui a dégénéré dans le tout économique.
Yvon Quiniou, marxiste exigeant, communiste intègre, voire intégriste, a affirmé qu’une protestation à caractère moral sous-tendait le combat de Marx. Il a proposé une morale matérialiste, on ne peut dire avec succès. Koyré voit juste, les seules considérations d’ordre physicaliste ne laissent pas place au monde des valeurs (V.billet du 23 mai 2021 et nota 1 ).
C’est que cet infini qui est décrit est dégradé. Il a perdu tout repère, tout ordre, tout sens en perdant un centre (p.25). Le monde clos en avait un, la terre avec le géocentrisme, le soleil avec l’héliocentrisme, l’homme lui-même avec l’anthropocentrisme. Il n’obéit plus qu’à un schéma causal et mécaniste (p.10) que caractérise bien la scène final du livre : Laplace expose sa belle cosmologie, laquelle dit-il n’a plus besoin de l’hypothèse Dieu pour être explicable. Koyré conclut : « L’univers infini de la Nouvelle cosmologie qui se meut sans fin et sans dessein dans l’espace éternel, avait hérité de tous les attributs ontologiques de la Divinité. Mais de ceux-ci seulement : quant aux autres, Dieu en partant du Monde, les emporta avec Lui » (p. 337 et nota 2).
Il est bien certain que réduit à un schéma causal et mécaniste, les attributs n’ont plus d’ontologique qu’un lointain rattachement. Notre philosophie cependant s’en est satisfaite et ce qu’elle nomme ontologie n’est plus qu’une ontique coupée de sa terre nourricière. Cette ontologie vide s’est d’ailleurs longtemps développée sous le règne d’une onto-théologie, la théologie vidant l’ontologie de sa sève, celle-ci étant située en Dieu. L’habitude a été prise. Le théocentrisme n’a cependant pas été cité parmi les « centrismes » énumérés, car Dieu s’il est aussi centre est également circonférence comme cela a été justement dit (Koyré, p. 23), ce qui est à la fois expliqué et confirmé par la propension tant de Spinoza que de Hegel à concéder au panthéisme (Dieu est en l’homme) et au panenthéisme ( l’homme est en Dieu).
Le sens de l’ontologie proposée est de laisser Dieu en dehors de la sphère qui est notre habitat et de voir jaillir la sève en cette sphère même. « ETRE » nomme ce jaillissement et dit cette qualité de l’existence, auprès de laquelle il joue le rôle d’attribut, d’exister par elle-même, elle « est ». L’articulation de l’être et de l’existence que Etienne Gilson comme Frédéric Nef cherchent en vain est limpide. Mais là où pour Spinoza l’existant est dit causa sui il est conçu dans ce blog comme se développant selon un processus libérateur.
Le concept clef qui est développé est celui d’ « être-liberté ». A chacun de saisir en lui la sève jaillissante en sa puissance multiplicatrice, diversificatrice et unificatrice.
Nota 1
Le billet du 23 mai 2021 accompagne l’élément physique d’un élément spirituel. L’analyse par Koyré de la pensée de Henry More (p. 141) aide à considérer que concevoir une forte alliance, voire un alliage, entre ces deux éléments ne manque pas de pertinence. Le concept d’étendue peut englober corps et esprit et permettre de discerner une dualité dans le monisme qui les réunit, esprit comme physique pouvant jouer des rôles distincts, exercer des fonctions distinctes. Cela, pour le croyant qu’est More, est réalisé en Dieu mais me paraît pouvoir l’être sans identifier l’existant à un Dieu conçu comme « nécessité suprême et absolu » (p. 232). Le monde ne tire sa nécessité que du seul fait : il existe.
Spinoza distingue l’étendue pensée qui considérée comme un attribut de la cause première est à ce titre indivisible, infini, éternelle et l’étendue sensible. Celle-ci, divisible et en mouvement « constitue l’éternelle multiplicité des modes perpétuellement changeants et finis » (p. 189). Seule la totalité de l’existant est considérée comme perpétuelle, éternelle. Que peut-il advenir quand l’existant est lui-même a se et per se et n’est ni créature ni mode ? L’esprit en l’élément physique peut neutraliser l’entropie propre à ce dernier.
Nota 2 –
Newton reconnaît également la présence d’un élément immatériel dans la constitution de l’univers. Il lui paraît nécessaire pour assurer l’impénétrabilité de la matière, la solidité du monde, ce que Claudine Tiercelin nommera le ciment des choses. Mais, au contraire de Laplace, il attribue la présence de cet élément et des « principes actifs » qui en émane au Dieu omnipotent ( p. 259 et261). Les avancées de la science physique ont montré que l’immatériel n’a aucune fonction à remplir en ce domaine qui, Laplace a raison, appartient à la science.