THEOLOGISER
En écho à la préface de Raymond Lemieux à l’ouvrage de François Nault « Derrida et la théologie – Dire Dieu après la déconstruction ». Cerf 2000.
Autant écrire : Dire un Dieu qui n’existe pas, car aux apparitions nul n’est tenu de croire.
Je me suis moqué de cet atelier se donnant pour propos de théologiser tout en se disant athée. Il n’y avait pas sujet à moquerie dès lors qu’à la traditionnelle image de Dieu il s’agissait de trouver un équivalent.
Le mot serait horrible si la quête était utilitaire. Or elle épuise son utilité à se vivre vitale, non pour soi, le soi étant absorbé dans la totalité des autres, semblables, alter egos, embrassés dans son champ, au regard de l’impérative nécessité d’un sens et de l’urgente attente d’un sursaut face au naufrage qu’annonce la tempête.
Ce n’est cependant pas une sotériologie que l’on pense. Une incitation à théologiser très chrétienne est née « d’un rapport au péché et à l’accueil du pécheur » (p. 13). Il y aurait bien lieu de justifier aujourd’hui d’un recours à la théologie face à la défaillance de beaucoup. Mais cette défaillance ne peut plus être appelé péché car le dieu équivalent n’est pas un juge et le défaillant n’a pas à être accueilli. Il est un homme libre qui doit retrouver une liberté égarée et ne compter que sur lui pour réparer le mal fait et reprendre l’ouvrage d’édification d’une société humaine. Le Dieu équivalent n’est pas un personnage mais la puissance physico-spirituelle qui fait que l’existant EST. Chacun doit la retrouver , Présence le restituant à l’oeuvre commune.
Le mystère pascale est peut-être pour quelque chose pour expliquer la vitalité de cette puissance et ne doit pas être dénié face à la foi de certains, mais il est ici et maintenant tant d’énigmes à dénouer qu’il convient de ne pas s’encombrer d’occasions de se perdre en discours démobilisateurs.
En clair, Dieu n’est qu’un symbole dont il est fait le paradigme de la vie dont on rêve qu’elle soit. Spinoza le fige en une substance alors que lui conserver le nom de Nature aurait mieux servi son propos. S’adonner à la théologie est tenter de transformer le rêve en réalité.
Théologiser ne sera plus alors « tenter de dire l’indicible » mais y renoncer pour édifier une fraternité, exaltés par la beauté des choses que nous ne voilerons plus, comme il est dit dans les récits hassidiques, « avec notre petite main ». La Présence ne sera jamais confondue avec « une mystique de l’excès ».
Sachant la cité humaine ancrée sur de grandes ressources spirituelles nous l’édifions « à corps et à esprits perdus ». L’expérience extrême en ces pages a déjà cédé place à un quotidien riche (p. 13/15) ; v. billet du 31 aout 2022). Buber quasiment l’a dit : la Présence par elle-même a apporté un sens. La relation par elle seule a comme créé un pôle.
Suivent des jeux de mots par lesquels les négatifs, loin de s’annuler, s’additionnent. Et il faut peut-être s’en remettre à une révélation qui se perd dans l’abîme de la signification de l’Ecriture. L’avènement de celle-ci, écrit Levinas « n’est pas la subordination de l’esprit à la lettre, mais la substitution de la lettre au sol. L’esprit est libre dans la lettre et il est enchaîné dans la racine » (p. 7). Un enchaînement peut également être un ancrage et une liberté peut conduire à l’errance.
« Le lieu de l’éthique serait celui où un sujet se rend disponible à l’Autre en accueillant un autre sujet ». La disponibilité à l’Autre peut également s’accomplir dans « l’érotisme en accueillant la caresse de l’ l’autre » (p. 19).
Il en est tout autrement de la caresse que l’on se donne à soi-même. Cette caresse enferme sur le soi et au surplus le manque.
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Nous somme là au cœur de l’expérience par laquelle la phénoménologie prétend réunifier corps et âme. La main qui caresse son propre corps sait le ressenti de celui-ci et qu’il n’est pas un pur objet, un Körper, et que ce ressenti est celui d’un corps de chair, Leib, corps mien, que la main « puissance exploratrice » vient pour ainsi dire habiter.
Une dualité subsiste, celle d’un corps physique et d’un second qui est le lieu « de la subjectivité incarnée ». Merleau-Ponty y voit « une réhabilitation ontologique du sensible » (p. 20). Le mot ne crée pas la chose. Il n’est là rien d’ontologique, de retour à la racine, le corps objet n’avait jamais été nié, il demeure traité comme un objet, un avoir, il ne devient pas un je qui est, qui n’est que dans sa reconnaissance de l’autre.
La réhabilitation du sensible est, pourra dire C. Romano, « une opération ambiguë » » (p. 27). « Le problème corps/corps représente une manière non cartésienne de reformuler le gouffre explicatif entre l’esprit conscient et le corps physique » (p. 29).
Le problème est de savoir si le gouffre peut être apprivoisé, simplement apprivoisé, en accédant à cette dimension spirituelle que ne désavouerait pas Jean-Luc Marion : on ne fait pas l’amour, on le vit.
Nous voici alors renvoyés à la recherche d’un « objet de nature » dont le statut « demeure énigmatique » (p. 31). Et de citer Paul Valéry, renvoyant au constat de Husserl, que « la chair est quelque chose dont la constitution est étrangement incomplète » (p. 37).
Le dispositif du miroir que j’ai spontanément emprunté dans l’essai deviendrait, mieux que je ne suis parvenu à le faire, « un dispositif extatique, instrument d’une dépossession radicale », ce qui ne peut qu’être extrapolé, à ses chances et réussites, en la Présence.