hugues thuillier

Abonné·e de Mediapart

160 Billets

0 Édition

Billet de blog 18 février 2023

hugues thuillier

Abonné·e de Mediapart

JEUX PHILOSOPHIQUES

Quand les philosophes renoncent à leur tâche première : dire l'être au monde, alors que celui-ci est l'objet d'un pronostic vital.

hugues thuillier

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

       Dans mon dernier billet, publié le 6 février, sont signalées six grandes philosophies du XXe siècle qui se prêtent encore à penser un lieu ontologique où se discernerait « notre fin ultime » et se fonderait « une autorité morale supérieure ». Mais elles discernent ce lieu dans les éclairs d’expériences extraordinaires qui par une radicalité échappant au commun prétendraient toucher la racine de  notre être alors que selon moi elles ne font – et c’est déjà beaucoup – qu’en pressentir les ressources inexploitées. Alors que, si ces ressources étaient mises en valeur à l’intention de tous, un monde moribond renaîtrait à la vie.

      Je lis aujourd’hui la chronique de Roger-Pol Droit dans « Le Monde des livres » du 10 février qui traite de « la conception minimaliste » du philosophe  et écrivain Tristan Garcia dont le parcours s’achève alors que tout n’est pas perdu puisque demeure « un être minimal », « exact inverse de la perfection divine infinie de la métaphysique ». Personnellement je ne peux renoncer à « l’être maximal », lequel reste  un homme, une liberté, mais agrandie des autres hommes, des autres êtres-liberté.

      Dans le même quotidien un article est consacré au nouveau livre de J.M.G. Le Clézio « Avers », lequel « rend leur humanité aux affligés » leur reconnaît donc d’être. Ce qui survient quand « un être humain les écoute » et par là les « font vivre ». Car, ajoute le chroniqueur, « nul ne peut vivre sans témoin ». Quant à moi je ne pourrai vivre pleinement que  quand quelqu’un ayant le savoir philosophique que je n’ai pas, sera le témoin de mon non-renoncement et pourra y donner adhésion.

     Beaucoup de philosophes sont, et parfois se disent, minimalistes. Cela est sagesse, rigueur : n’affirmer que ce que l’on peut démontrer, et qui, aussi bien sera toujours contesté. Mais à l’heure où le monde est l’objet d’un pronostic vital  ne pourrait-on pas attendre de penseurs aussi attachés au vrai la dénonciation unanime et bruyante des mensonges qui le rongent. Sagesse, le minimalisme est surtout résignation et divertissement, perte de toute audace. Le mensonge est également le fait de la pensée philosophique quand  elle pervertit l’ontologie en la réduisant à l’ontique (et de la pensée juridique on l’a vu quand celle-ci fait de la propriété un droit alors qu’elle n’est que le fruit de la force).

     Pour le moment je butine et m’attarde sur une contribution à l’ouvrage « Métaphysique et ontologie, Autour de Frédéric Nef », celle de Jérôme Dokic. Elle est pleine d’enseignements mais constitue un bel exemple d’un oubli de l’urgence qui devrait habiter tout humain ; et tout penseur, qui devrait s’atteler à la tâche prioritaire de la philosophie dite première : dire l’être au monde.

     Il y est question de perception et l’auteur s’attarde sur une proposition d’Alexius Meinong selon laquelle : « Certains objets de la perception n’existent pas » (109). Ceci si l’on admet qu’il est y a des hallucinations crédibles dont les objets – des éléphants roses par exemple – peuvent être dits être mais ne pas exister. La vertu de la proposition de A.Meinong serait alors d’apporter un éclairage sur la distinction de être et exister, on devrait pouvoir dire entre l’étance et l’existence. Une idéalité serait, appartiendrait au domaine de l’être, une chose matérielle existerait, appartiendrait au domaine de l’existence. Comme E.Gilson le souligne, il est préférable d’avoir cent vrais euros dans son portefeuille que l’idée qu’ils y sont, exister en est venu à doubler être pour le conforter. Husserl quant à lui ne doutait pas de l’existence des idéalités et quand il posait la question : «quel mode d’existence signifie être ? » il entendait que leur soit reconnu l’être. Etre en serait venu à conforter l’exister.
               Ce qu’il fait d’une certaine façon, mais, selon la conception défendue dans ce blog, en opérant sur le terrain ontologique alors que l’analyse de l’exister se déroule sur le plan ontique. Se refusant à distinguer les deux terrains, F.Nef comme E.Gilson se heurtent à l’impossibilité d’articuler être et exister. De là vient également la difficulté d’un accord parfait sur ce que peut être l’objet de la perception, selon moi un élément physique toujours présent fut-il mêlé à l’élément immatériel objet de la métaphysique. Dans le cadre d’une métaphysique atomiste F.Nef conçoit l’existence de particules, les tropes. Ceux-ci me paraissent pouvoir être les véhicules porteurs de lien entre l’élément immatériel, nommé esprit en la très grande diversité de ses manifestations, et l’élément physique. F Nef, dans sa réponse à J.Dokic, précise que pour lui les tropes ne peuvent pas être perçus (op cité, p342). L’analyse métaphysique conduit simplement « à en postuler l’existence » (p. 105). Qu’une connaissance déduite puisse compléter la connaissance directe qu’est la perception conforte mon propos qui est de penser quelque chose du fait d’être en recourant à l’extrapolation.

     Dans le dernier développement de son ouvrage « qu’est-ce que la métaphysique » F Nef pose la question qu’il sait oiseuse : « Pourquoi y-a-t-il  (est-il ?)  quelque chose plutôt que rien ». Mais de l’existence de cette chose –l’existant, de ce que  Spinoza nomme la facies totius universi et dont il fait un mode infini - de sa beauté, de sa grandeur, de sa complexité, de son potentiel et de ses vulnérabilités, naissent un émerveillement et, au sens très fort du mot, un étonnement, qui ne peuvent que permettre de postuler, d’extrapoler, un mode de présence qui ne fait place à aucune contingence : cet existant EST.

     Et qu’un « être minimal »  apparaisse si essentiel à T.Garcia paraît bien conférer à la pensée consciente, quand l’étape évolutive lui permet d’intervenir, la fonction  et la capacité de le faire grandir. Le monde est encore très loin de la pleine lumière qui un jour l’inondera.

NOTA

         Dokic écrit : « Si l’expérience sensorielle porte sur les apparences spécifiques, elle présente une forme d’opacité cognitive qui masque au sujet percevant tout ou partie des conditions d’identité de ce qu’il perçoit en fait. La source de cette opacité réside dans le fait que la perception d’une entité quelconque ne repose pas sur la possession, implicite ou explicite, de critères d’identité appropriés à cette identité. C’est ainsi que si nous voyons des tropes, nous ne les voyons pas comme des tropes » (105/106). L’auteur en conclut qu’il y a « priorité logique, et en partie méthodologique, de la métaphysique dans la théorie de la perception ».

         Malderieux présente les six philosophies qu’il met en scène comme des « empirismes métaphysiques » (billet du 6 février) Leur métaphysique dément leur empirisme. De même que C. Tiercelin oppose catégoriquement le réalisme métaphysique et une métaphysique réaliste, il convient de leur opposer une métaphysique empiriste et restituer à la métaphysique son ordre logique. Chacun aborde le monde avec nécessairement un point de vue métaphysique au moins implicite. Le point de vue implicite, car dominant, dans le monde contemporain est physicaliste. Si, comme je le pense, il est responsable de la dérive de ce monde, il ne peut être éclairé qu’en faisant l’effort au moins d’une hypothèse, mais suffisamment argumentée pour entrainer l’adhésion et avoir des vertus réalisatrices. L’ontologie proposée est cette hypothèse.

        Le mot métaphysique est de nouveau utilisé, il est parlé de renouveau, mais la chose a perdu toute sa sève. Les esprits sont tellement et à juste titre prévenus à l’encontre de toute discipline qui prétendrait à un surplomb que tout est mis à niveau, l’ontologie ramenée à l’ontique ou à l’épistémologie. Elle devrait se situer au sous-sol, dans la profondeur, en enracinement. Là où esprit et matière, intemporel et étendue sont, constitués en potentiel infini qui se libère en un parcours à la fois normé et inventif, maîtrisé et risqué.

        Dans la contribution de J. Dokic la métaphysique ontique est mise en rapport avec la perception. La métaphysique ontologique éclaire l’action.

.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.