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Billet de blog 21 juin 2022

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VERITE ET DROIT - Vers une radicalité apaisée

C’est en se reliant à la veine originaire que notre liberté pourra se déployer dans l’être et que la radicalité, retour à la source, loin d’être un extrémisme, sera l’universel vivifiant seul apte à faire retrouver à l’humanité un devenir.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

 1 - Jacques Bouveresse préparait au moment de son décès une conférence ayant pour thème « Vérité et droit »  qui devait s’inspirer notamment de Hans Kelsen ( Le Monde, 15 octobre 2021). L’intitulé de cette conférence intrigue. Nul moins que Bouveresse ne peut songer à oblitérer une recherche au prétexte d’une vérité conquise. Kelsen est l’auteur de l’ouvrage« Théorie pure du Droit ». On voit très bien ce que peut être un « Droit positif », système juridique en vigueur,  en la pureté de l’essence qu’on peut lui prêter. Remplaçons alors vérité par pureté.

L’intitulé de la conférence tel que le rapporte le Quotidien écrit droit avec un « d » minuscule. S’agit-il alors du rapport à la vérité qu’entretiendraient les « droits » que le système juridique accorde ou reconnaît aux individus, alors « sujets de droits » ?

2 – Dans son ouvrage quasi posthume "Le commun de la liberté", 2022,  Puf. ( En sous-titre "Du droit de propriété au devoir d'hospitalité") Catherine Colliot-Thélène prend départ de ces droits. Parmi ceux-ci notre droit privé a inventé les droits subjectifs.

          L'auteure constate : "Il est admis, non seulement par les théoriciens et idéologues libéraux, mais aussi par la critique socialiste de l'individualisme libéral, que le principal des droits subjectifs est le droit de propriété privée. Ce lien suggère une connivence étroite entre la démocratie et le capitalisme, dans la mesure où le droit de propriété privée constitue avec la liberté contractuelle, le fondement juridique sur la base duquel celui-ci s'est développé" (p. 16).

  Ce constat nous situe devant ce fait massif : le capitalisme a réussi à rallier une immense majorité à l'idée que le bonheur est dans la propriété et que celle-ci est le rempart de la liberté. Telle est la forme actuelle de la servitude volontaire. Celle-ci, par la prédominance accordée à l’avidité privée sur le bien public, conduit l’humanité à l’abîme.

Pour combattre cette doxa l'auteure va devoir faire bien des détours et notamment celui par Kant. Il est une voie beaucoup plus courte, plus décisive : Démontrer que loin d'être le principal droit subjectif, le droit de propriété n'est pas un droit subjectif.  Ceci en la pureté de l’essence du Droit que Kelsen dégage de manière qui me paraît irrécusable.

          3 – En sa plus forte justification le droit subjectif se déduit d’une certaine qualité reconnue au sujet et dans un Droit républicain tout individu, tout citoyen, est reconnu sujet actif. Il est enseigné en nos Facultés que les droits subjectifs se divisent en deux catégories, les droits personnels et les droits réels.

Certaines écoles de Droit s’élèvent à l’encontre d’une telle conception. Selon elles accorder des droits à l’homme constitue une perversion de l’essence du Droit (Colliot-Thélène, p.9). Michel Villey  appartient à l’une de ces écoles et rejette avec mépris  ces espèces de droits  tirés en dernière analyse « de l’être même du sujet, de son essence, de sa nature » (Archives de philosophie du Droit, tome IX, 1964, p.100). Il les considère déduites de la philosophie de Guillaume d’Occam qu’il combat.

Kelsen a pu être rapproché des anti-subjectivistes par Jean Dabin « Le droit subjectif » Dalloz 1952, dans un ouvrage antérieur donc à la Théorie pure. Mais si une philosophie individualiste comme celle d’Occam lui demeure étrangère, ce n’est pas qu’il la combat, mais qu’il la considère comme métajuridique. Qualifié par Dabin de normativiste, s’il rejette le droit réel il fait grande place au droit personnel, et ce dès la définition de la norme.

Son œuvre appelle une analyse très fine. Le droit serait l’ordre relationnel dont les sujets définissent les normes en vertu de la capacité qui leur serait reconnue de s’engager les uns envers les autres et d’exiger de chacun le respect de ses engagements. Un ordre conventionnel où chacun s’engagerait avec pour seule arme  sa parole et aucun droit, comme on peut dire, in rem (v. ce blog, notam. billet 7 novembre 2020).

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4 -Une communauté de femmes et d’hommes, m’a t­-on rapporté, ce fut d’ailleurs le point de départ de ce texte, chercherait la formule juridique pour parvenir à la maîtrise d’un domaine sans en avoir la propriété. Cette question très pratique rappelle le problème métaphysique, ontologique, qu’a eu Guillaume d’Occam  au milieu du XVe siècle pour répondre à la quête franciscaine de pouvoir vivre  richement la pauvreté.

5 -Ce blog, et d’autres écrits refusés par l’édition, se sont constamment intéressés au fondement ontologique d’une liberté se déployant dans l’ordre de l’être et non de l’avoir.

Ceci à l’encontre du très large abandon par la pensée contemporaine de la véritable ontologie, celle qui pose la question de discerner ce qui peut expliquer que le monde existe. On ne peut répondre à cette question par l’intuition mais seulement par extrapolation prenant départ de ce qui existe. Ce que tente Thomas Nagel(« L’esprit et le cosmos », Vrin 2018). Elle constitue cependant « la question primordiale » nous dit Guido Tonelli qui ajoute : « On ne peut pas vraiment vivre sans se la poser » ( Libération , 18 juin 2022, interwiew à partir de son livre « Genèse »). A croire que bien peu d’hommes vivent vraiment.

Tonelli est un physicien ouvert qui demeure devant la question sans la clore mais qui ne semble cependant lui chercher réponse que dans une perspective physicaliste, matérialiste. Nagel présente bien des arguments en vue de démontrer qu’à côté de la matière un élément immatériel qui est communément nommé esprit, est un constituant de la matière : « l’esprit est un principe fondamental de la nature lié à la loi physique » (p. 38).

6 - L’esprit n’a pas de lieu, il est, comme le nomme Bergson, l’inétendue. Le physicalisme tente d’en faire un pur produit de la matière, de l’y réduire. La tâche de Nagel, après bien d’autres, est de démontrer que ce réductionnisme est pure pétition de principe. A ceux qui prétendent qu’il émerge de la nature de prouver une suffisante probabilité de cette possibilité d’émergence si l’esprit n’est pas déjà présent là où il y a de la matière (V. ce blog, billet du 15 mai 2021).

Tout concourt à penser que, comme le souligne  Nagel, dans une certaine mesure, « l’esprit est le produit d’un processus en partie physique » (p. 17). Sans doute faut-il ajouter, d’un processus qui ne se serait pas produit sans lui. Une véritable symbiose unit matière et esprit, bien plus profonde sans doute que ce parallélisme qui crée un lien entre les deux essences que reconnaît Spinoza, la pensée et l’étendue.

7 -C’est en se reliant à cette veine originaire que notre liberté pourra se déployer dans l’être et que la radicalité, retour à la source, loin d’être un extrémisme, sera l’universel vivifiant seul apte à faire retrouver à l’humanité un devenir,  à redonner à chaque humain le sens de la solidarité en le conduisant à se rassembler dans un grand Mouvement social, écologique, hospitalier, laïc et spiritualisé.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.