« L’homme est un roseau, MAIS c’est un roseau pensant », quand c’est dit par Pascal, cela s’entend.
Mais, osons dire, sa pensée est avachie, ce qui, selon le Robert, est être sans énergie, sans fermeté, être mou, indolent, et cela va jusqu’à être veule.
Il en sera vu deux exemples. Chez les juristes, où la défaillance ne retentit rien moins que sur notre système juridique : nos institutions basculent dans l’injuste. Chez les philosophes, l’ontologie verse dans l’ontique : la morale se découvre une très grande tolérance de la pauvreté.
Les conceptions proposées par ce texte prennent appui dans les développements contenus dans ce blog.
1 – Des institutions ouvertes à l’imposture
1 -1 La défaillance peut ne tenir qu’à un manque de vigilance, à l’incapacité de s’arracher à la simple répétition. Je plaide à cet égard coupable, ayant enseigné le doit civil en Faculté et comme tous les professeurs j’ai appris aux étudiants qu’il existait une distinction fondamentale, celle des droits personnels et des droits réels. Les premiers étaient traités dans une branche du droit civil, celle des obligations. Les seconds dans le droit des biens. J’ai alors omis de préciser que cette distinction était celle du Droit français et de nombreux système juridiques, mais qu’elle ne leur était pas essentielle. J’ai enseigné du contingent comme si il était immuable. La lecture de Hans Kelsen, il y a quatre ou cinq années, m’a éveillé.
Les droits personnels et les droits réels diffèrent en effet radicalement.
Les droits personnels naissent du contrat et de l’obligation prise par un contractant de remplir l’engagement pris. Il n’y a pas de Droit là où le défaut d’exécution du contrat, le manquement à la parole donnée ne sont pas sanctionnés. Les droits réels sont ceux qui s’exercent directement sur les choses, les biens, sans aucune intermédiation humaine. Cette emprise directe sur un bien ne peut naître que de la volonté du législateur. Il n’est dit droit que pour être protégé. Enseignant le droit positif les professeurs ne péchaient que par omission.
Un système juridique peut ne pas comporter de droit réel. Un droit d’usage s’exerce bien sur un bien, mais il a été conféré par un intermédiaire humain, le bailleur dans le contrat de location ou toute institution ayant qualité pour l’attribuer par concession.
Mais le péché, volontaire chez certains, machiavélique pour quelques uns, était grave par ces conséquences : il consacrait la propriété comme droit. Et ce droit en fait excluant était, dans un délire collectif sans doute savamment entretenu, proclamé universel et par là devenait une liberté et recevait une inexpugnable sacralité.
Ne pas avoir vu le lien entre l’admission d’un droit dit réel et la consécration d’un doit privatif comme viatique universel m’apparaît aujourd’hui une faute. Celle-ci a ouvert la porte à l’imposture.
1 -2 Dans sa leçon inaugurale au collège de France Patrick Boucheron prononçait ces paroles fortes : « Faire front à l’entreprise pernicieuse de tout pouvoir injuste, consistant à liquider le réel au nom des réalités ». Tout est dit. Ce que l’historien perçoit dans l’histoire se retrouve aujourd’hui.
Les institutions qui conduisent à une société aussi inégalitaire que la notre sont en effet injustes et appartiennent à une réalité contingente, fondée sur l’attribution à la propriété de pouvoirs excessifs en ce qui concerne l’information, les processus de financement, confiés à des intérêts privés, et donc l’affectation des ressources. La fixation équitable de l’âge de la retraite en dépend. Le « Réel » qui est liquidé permet bien des alternatives en ce qui concerne le choix des mécanismes institutionnels les plus adéquats. Le malaise social qui s’installe en France exigerait donc que le débat soit orienté vers une remise en cause des choix faits. La question reste posée, au nom de l’histoire elle-même, de savoir si s’arc-bouter sur les institutions existantes ne constitue pas une entreprise pernicieuse, une imposture. Ma propre réponse est à cent pour cent oui.
L’accumulation capitaliste a certainement contribué à créer d’énormes richesses, mais au prix d’un grand mépris de la dignité humaine, si souvent mensongèrement célébrée par elle cependant. Au prix également de grandes souffrances, de violences créatrices de ressentiments justifiés qui rendent difficiles la pacification du monde et l’unité de l’espèce humaine. Au prix de l’épuisement de la terre. Elle exerce l’essentiel des pouvoirs et se soumet les Etats avec la complicité ou la veulerie des gouvernants.
1 -3 Le soulèvement à l’encontre du recul de l’âge de la retraite est événement heureux car il instaure une communauté de refus. La question est de savoir si visant un symptôme il pourra conduire à amoindrir la cause, sinon l’éliminer. Le regret est alors de constater qu’il a été possible de mobiliser pour soulager le symptôme et qu’il ne l’a pas été pour mobiliser à l’encontre de la maladie.
C’est ici que l’on peut interroger la philosophie morale dont, heureuse coïncidence, quatre ouvrages sont recensés dans « Le Monde des livres » du 28 avril 2023.
Le constat des quatre articles est une évidence bien répandue : nous nous trouvons devant un grand vide quand il s’agit de fonder la morale. Et chacun s’efforce de définir des fondements qui sont mieux que des succédanés mais ne permettent pas de fonder une morale suffisamment robuste pour faire face aux défis de notre temps. Ils ne font que mettre en évidence le symptôme qui amollit l’esprit de lutte, l’enfermement dans « le tonneau de soi » dirait Peer Gynt, mais formulent insuffisamment ce qui pourrait faire sortir du tonneau. Frédérique de Vignemont, dans Désenchanter le corps vise à montrer que trop d’attention au corps, à soi, entrave l’ouverture à autrui. Suzan Wolf, dans Le sens de la vie, analysé dans mon dernier billet, souligne que dés lors que « l’intérêt contingent » qui est porté à l’objet n’entre pas en considération et que sa valeur a sa source hors de soi, le comportement est moral.
A la décharge de nos auteurs il convient de dire que leurs collègues en philosophie première, ceux plus spécialement intéressés par l’ontologie, sont défaillants.
2 – Une ontologie appauvrie
Suzan Wolf déjà nous invite à nous tourner vers l’ontologie. L’objet qui a valeur hors de soi, dit-elle, est celui digne d’être aimé. Le mot digne comporte un jugement de valeur que seule l’ontologie, selon moi, peut fonder.
Une proposition de la recension d’un troisième livre, celui de Agnès Haller, « Une éthique de la personnalité », permet de mesurer l’apport que serait une véritable ontologie disant aux hommes ce que c’est qu’être : où peut se trouver le fondement de l’éthique quand écrit-elle, « l’homme se voit jeté dans un univers sans raison ni justification ».
De mon point de vue l’homme n’est pas jeté dans l’univers, il en est pourrait-on dire le produit, celui d’une évolution, et c’est de l’univers qu’il faut dire s’il a ou non une justification, si lui également est jeté, où si tout simplement il est. Entre être jeté et être existe un abîme incommensurable. Etre jeté, et quel est le « jetant », c’est être un accident, c’est être jetable. Etre est un fait, un fait irréductible, dont il n’y a pas à trouver une justification, mais à scruter la signification. C’est n’être pas contingent, le contraire d’un accident. C’est exclure tout non-être. Selon moi, c’est être responsable de conduire à l’accomplissement ce fait d’être. L’accomplir est tout un programme et oblige.
Le même livre note également : « La mort de Dieu exclut en outre de fonder la morale sur une transcendance ». La mort de Dieu, c’est-à-dire sa disparition de notre univers mental, la disparition de sa vertu explicative. Mais Dieu était défini celui qui est, qui donne l’être (lire d’être) en créant. Mais si l’univers est, et l’homme également par son appartenance à ce dernier, pour fonder une morale, cela vaut bien une transcendance. Est épargné un degré qui obligeait à remonter à un divin inventé selon sa culture ou son inculture.
Le « toujours », cela qui n’a ni commencement, donc pas d’origine, qui est reconnu au divin, il n’est aucune raison autre que l’extrême difficulté de le penser, de ne pas le considérer comme attribut de l’univers.
A l’homme, parce qu’il appartient à ce qui est, de définir une morale, mais pas tout à fait ad nutum, à volonté, à la manière de Sartre. Car d’être fait de l’existant un Réel auquel il faut se conformer, être adéquat dirait Spinoza.
Les développements du blog ont conclu à définir l’être comme liberté et apportent fondement au cri de Frantz Fanon : « Ma liberté m’a été donnée pour édifier le monde du toi ». Ce cri du cœur est devenu cri de raison. Edifions ce monde et un avenir immense s’ouvrira.
De défaillante la pensée peut se faire résistante. Et conquérante. Le joueur d’échecs chinois devenu champion du monde au terme d’une partie exténuante révèle que ce qui lui a permis de tenir bon est la méditation d’un concept de résistance chez Albert Camus ! (France inter, 3 mai 2023, 7h43 -).
3- Vers l’onto-ontologie
Pendant de longs siècles l’onto-théologie a régné sur l’espace philosophique. La théologie répondait à la question qu’est-ce-que être, et nous parlait de l’Etre suprême, le créateur qui donnait l’être, d’être, à la créature, celle-ci étant l’être. L’ontique se consacrait à l’étude de cet être et se risquait à dire quelque chose des rapports de celui-ci et de l’Etre. Cela sous l’autorité du théologien, lui-même soumis à l’autorité des Ecritures.
Du point de vue défendu ici l’existant, cet univers prodigieux, ce cosmos maintenu hors du chaos selon des algorithmes que Google nous enviera toujours est de par lui-même. Bien que maintenant le mot ontologie les philosophes se risquent très peu à sortir de la réalité, de l’ontique donc, pour aller vers le Réel, objet de l’ontologie. Chose extraordinaire, alors que leur discipline les y autorisait et que son épistémologie l’interdisait au scientifique, c’est un physicien qui s’y est compromis.
Quand Niels Bohr a fait part à Albert Einstein du phénomène de l’intrication quantique celui-ci s’est refusé à le suivre. Il n’a pas voulu quitter le domaine de la seule réalité ( Etienne Klein, « Courts-Circuits » Gallimard, 2023, p.72/75). Référence qui exonère en partie nos timides ontologues…. si Einstein lui-même !
L’onto-ontologie apparaît alors comme la philosophie de l’avenir. Celle qui traduit cette hardiesse de la pensée lui permettant de se libérer de l’emprise qu’exerce encore la pas si ancienne onto-théologie : se ressentir tributaire d’un principe premier, ou son contraire, se penser « jeté là » et libéré de toute normativité.. Celle permettant à l’homme, agent alors positif de l’anthropocène, de penser l’univers dont il est un élément et qu’il habite comme existant par soi-même, tout simplement d’être.
L’ontologie ouvre sur le Réel, un paysage que je suppose très nouveau, où notre notion du temps doit être complètement renouvelée. Notre militance d’aujourd’hui joue un rôle très important dans l’écriture d’un récit qui s’écrit dans un infini par définition jamais fini.
Et cerise sur le gâteau, il arrive que ce qui n’a été que pensé prenne réalité. Celle-ci conserve toute son importance. En 1980 l’existence du phénomène d’intrication a été prouvée par Alain Aspect.