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Billet de blog 24 septembre 2024

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UN EXECUTIF PHILOSOPHIQUEMENT INCORRECT

L’impasse dans laquelle est enfermée l’humanité, la contribution à cette marche vers l’abime d’un gouvernement qui accentue l’orientation droitière de la France, ont un enracinement philosophique très profond. Retrouver l’origine de cet égarement peut aider la guérison.

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          Ce blog a fait une grande place à l’ontologie, cette branche de la philosophie plus spécialement consacrée à ce qui en est le principe : l’être.  Le socle ontologique étant le seul capable de donner sens à notre monde « la reconduction par la philosophie contemporaine du domaine ontologique à la seule sphère ontique » met l’humanité dans l’impasse (V. Nicolas Poirier,  « Le Philosophoire »  septembre 2006  « le problème de l’être et la question de l’homme » (p. 139).

          Heidegger dans « Etre et temps » entend réparer cet « oubli de l’être » et proposer une véritable ontologie, mais à mon humble sentiment, manque son propos. Il retient « une interprétation du temps comme horizon de toute compréhension de l’être » constate N. Poirier. Prenant départ d’une catégorie ontique, le temps fini, il ne peut donc avoir, selon moi, une compréhension de l’être que ontique et finie. Son « Dasein » « l’être-là-dans le monde » ne paraît être qu’un étant qui par sa capacité d’interroger l’être tient lieu d’un être qu’un déficit d’autonomie oblige à trouver un lieu qui le dit. « Il est ontologique », mais ceci « par privilège ontique » ( paragraphe 4 de l’introduction à « Etre et temps »).

            Il n’est pas choquant de voir l’homme élevé à ce statut particulier : être l’étant qui ayant capacité de penser se voit en charge de promouvoir l’être. Mieux vaut pour cela ne pas l’enfermer dans le temps ontique et tenter de concevoir un temps dont l’être serait l’horizon de compréhension. Cette inversion des rôles change tout. Un temps et un espace constitue le lieu d’un exister sans commencement et donc sans terme, dont l’origine ne paraîtrait introuvable que parce qu’il n’est, en l’hypothèse, nulle nécessité d’origine. Dire cet exister « être » est la manière de le constater sans commencement, un constat qui se refuse à toute explication, rend totalement déplacée la demande d’une telle explication. Etre exprime alors l’état radicalement primitif de l’exister et qualifie cet exister d’une propriété grandiose, l’infinitude.

          Etre retrouve alors sa forme verbale qui pour des commodités grammaticales a été affublée d’un article, et par oubli que cet article pouvait n’être qu’explétif, et l’était, s’est trouvée irrésistiblement attirée vers une substantivation et que peut-être, lassé se son Dasein Heidegger s’est retourné vers la race (v. N. Poirier, p. 145, note 6).

          C’est en conservant sa forme verbale, malgré l’article, que l’être peut  exprimer le socle ontologique et, ainsi qu’il a été dit supra, fournir le sens de la réalité ontique, de l’exister. Pour faire un monde , écrit Claudine Tiercelin (Le Ciment des choses , Ithaque 2011, p. 348 , note 152),  il nous faut au moins trois types de realia, d’éléments, du sensible, disons de la matière, du dynamisme, et le gigantisme de  notre univers, la richesse et la variété des ses aspects et de ses promesses implique une puissance inouïe et inépuisable, de l’intelligence enfin, du sens, de l’immatériel donc, qui se manifeste par la rationalité , et notamment mathématique, qui habite les lois du cosmos et culmine avec la conscience, la pensée, l’esprit qui spécifient le Dasein.

          L’adhésion à une telle compréhension de l’être donne un sens à notre monde, une signification et une direction, un cap. Résultant d’une spontanéité pure qui fait que tout cela EST, notre univers apparaît sans précédence, sans cause. Tout système causal est aboli, chacun grandissant, dirait Spinoza, par le seul effort de sa persévérance dans l’être, et, mieux qu’une persévérance, il peut être attendue une croissance. La puissance qui en est le support s’affirme libératrice du potentiel inépuisable dont elle dispose dans un mouvement d’expansion et de diversification que l’on pourrait voir illimité si la notion de limite avait dans le contexte quelque convenance. Puissance libératrice qui voit la diversification se traduire par une individualisation multipliant des subjectivités se découvrant une aspiration à une liberté dont est faite une valeur.

          Ontologiquement la liberté devient la valeur clef. Les philosophes la disent, la constatent, originaire. Ici encore le terme est peu approprié : indissociable  de l’être elle constitue comme celui-ci, avec celui-ci, un fait primitif. Elle ne peut être « octroyée », ce serait se reconnaître un maître. La manière dont nous la mettons en œuvre  devient le juge suprême de nos comportements.

          Et ce non point à la manière d’un dogmatisme, nulle transcendance n’est appelée en renfort, cette liberté nous constitue. Non point  non plus à la manière d’un empirisme nous faisant peser le pour et le contre sur des balances que chacun construit au gré des idéaux, des préjugés et des passions qui le mènent. En vertu de sa vérité même qui s’offre au regard libre. Celui-ci est révolutionnaire, abolitionniste, dirait Cyntia Fleury, mais les bastions qui se sont constitués pour, au nom même de la liberté, promouvoir son contraire, sont solides.

          Une liberté pure. « Heureux les coeurs purs. ». Hans Kelsen nous a invités à une « Théorie pure du droit » (billet de ce blog du 1er avril 2024). Un droit « pur » ne peut faire place au droit réel, structurant la propriété, lequel est le fruit de la force, de la violence, négatrice du Droit. Une liberté pure ne se perçoit pas limitée par la liberté d’autrui mais au contraire agrandie. De cette liberté nous avons chacun l’exercice, mais pas la possession. Frantz Fanon peut dire « Ma liberté », mais il ajoute « elle m’a été donnée pour édifier le monde du toi ».

          Le gouvernement que la France vient de se donner est singulièrement éloigné de cet objectif. La mouvance réactionnaire de certains de ses membres va jusqu’à horrifier certains collègues ou les montreurs de marionnettes qui les agitent. La vertu républicaine dont ce gouvernement se pare constitue une imposture plus subtile et brouille des cartes déjà bien chiffonnées. La liberté républicaine est aux antipodes de la liberté que promeut la liberté de la théorie dite libérale qui inspire la politique sociale et économique du pouvoir en place. (v. entretien avec Philip Pettit, site du Groupe d’études géopolitiques de la revue Le grand Continent).  La liberté républicaine combat la domination de l’homme par l’homme, elle est au fondement de la lutte politique de la France Insoumise cependant exclue du « cercle » proclamé républicain  La liberté de la théorie libérale se méfie de toute immixtion d’un intérêt commun qui viendrait limiter la satisfaction des envies des individus. Ces envies sont considérées comme  des parcelles de liberté dont le jeu, par la limitation réciproque des trop grands dévoiements, va établir l’équilibre le plus satisfaisant pour l’enrichissement commun. Elle est le ressort de la politique de l’offre dont mon dernier billet de blog tente de cerner les effets néfastes et combien elle participe à la course qui mène l’humanité à l’abîme. Une politique que dans un article publié par Médiapart le 19 septembre Roméric Godin estime avoir été un échec absolu et  qu’il caractérise fort bien  par le jeu de ces avidités qui loin de s’équilibrer cumule leurs prédations : « on a assuré, écrit-il, un taux de rendement du capital supérieur à celui de la croissance en subventionnant entreprises et actionnaires », apportant de l’austérité au reste de la population.

          Prédations. Le mot me reconduit au dernier livre de Edwy Plenel : « Le jardin et la jungle » ». Ces jardiniers qui nous gouvernent utilisent le vocabulaire du jardinier pour décrire leurs pratiques prédatrices. L’interpellation de E. Plenel est un coup de poing salutaire semblant décrire une schizophrénie. Selon que vous serez puissants ou misérables ce qui ici est valeur devient là crime. J’y verrai plutôt une pathologie morale. Un rapport trop étroit à l’ego dresse une distance infinie avec l’altérité, une habitude du mensonge rend le vrai pitoyable. L’oubli de l’être conduit à ce cercle vicieux, que faute d’être libre, délié de trop d’attaches, on ne peut être vrai, et faute d’être vrai, on ne peut être libre.

          Retrouver l’être romprait  ce cercle. Un être qui serait alors promesse largement équivalente à celle de la création par un Dieu d’amour, celui qui au verset 3-14 du livre de l’Exode dit à Moïse qu’il est celui qui est. Etre est tellement immense que ce terme a pu définir Dieu ! Et Nous sommes.

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