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Billet de blog 25 janvier 2026

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Un monde unidimensionnel

Retrouver la dimension spirituelle permettrait d'opposer aux idéologues la vérité de notre condition

hugues thuillier

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

                                                                                               I – Le Décor

          Alors que notre monde n’est plus que chaos les parterres réunissant  à la télévision  les plus belles intelligences de ses rouages n’en finissent pas d’élucubrer.

          Doit-on accuser la perte d’un regard,  notre aveuglement nous voilant la beauté de ce monde. Denis Vasse ouvre son livre « Le temps du désir » en citant les Récits hassidiques de Martin Buber : « C’est Rabbi Nahman de Bratzlav qui nous rapporte la pensée de son arrière-grand-père, le saint Baal-Shem-Tov : « Hélas ! Hélas ! le monde est tout entier plein de mystères grandioses et de lumières formidables, que l’homme se cache avec sa petite main. »

          Doit-on accuser l’atrophie du désir, ou le sentiment que le temps du désir n’est pas celui de sa satisfaction. Certains qui ont substitué la gloutonnerie au désir ont bien usé de la persuasion pour conforter ce sentiment auprès de la multitude. Ils ont  inventé des « idéologies » pour étayer leur entreprise.

          Les idéologies façonnent le monde à la manière dont ceux qui en tirent profit veulent qu’il soit vu. A cette aune les violents, les puissants, les malins  – autre nom du diable – seront toujours vainqueurs. Ils obligent à entrer dans leur jeu.

        Ainsi discute-t-on du Groenland comme s’il pouvait être un  objet de propriété, reconnaissant par là la légalité d’un droit à une propriété accumulative. Voici des années que dans ce blog je dénonce l’imposture qui conduit à légitimer ce droit par son inscription dans la Déclaration des droits de l’homme. Je me fonde pour cela sur la  «Théorie pure du droit » de Hans Kelsen et retrouvant  dans une archive provenant d’un Monde de septembre 1996 la critique de l’oeuvre posthume de cet auteur portant sur une théorie générale de la norme je trouve  confirmation  de ce que une telle inscription est « une ruse idéologique, manoeuvre subtile pour fonder et protéger à nouveaux frais le droit de propriété, quintessence du capitalisme ».

          Jamais, en aucun lieu n’a existé un véritable état de droit, jamais les démocraties, se révélant par cela largement de façade, ne se sont vraiment opposés aux impérialismes de tous genres. D’avantage que jamais, la pensée  se heurte à un scepticisme qui la rend irrecevable. L’idéologie règne en maitresse absolue.

         J’ai, dans un blog et un  essai, donner bien des raisons pour situer la source de notre chaos dans la perte de la dimension spirituelle de notre monde. Celui-ci est livré à un matérialisme où des valeurs spirituelles surnagent  comme des mots donnant à nos actes un pur verni leur conférant comme un rêve de signifiance. Retrouver sa dimension spirituelle permettrait d’opposer aux idéologues la vérité de notre condition.

                                                                                             I I -  La dimension spirituelle perdue.

                  La perte de la dimension spirituelle, - je ne fais que résumer ce qui ailleurs est longuement réfléchi, argumenté – se manifeste par l’insistance mise à nous donner une origine et par la fermeture à l’autre.

                                                                               A)  L’ATTRIBUTION D’UNE ORIGINE

             Se donner une origine est se consentir une fin, un terme. Accepter la finitude est devenu le nec le plus ultra de la sagesse. Elle est le moyen pour des hommes sans vrai désir de faire consentir à la médiocrité d’une vie qui n’aura qu’une faible durée, faisant miroiter aux plus exigeants le rêve d’une vie future.

          Beaucoup ont alors inventé Dieu, l’être substantivé, l’Être Suprême. Jean-Luc Marion dans « Dieu sans l’être » (Quadrige 1991), réfute  cette « spécificité ontologique » qui serait celle de Dieu : avoir à être, être pour qu’existent les choses, donc « avant tous les étants ». Il  ne lui impartit pas d’être, mais d’aimer.  Dieu précède, son amour à lui seul nous fait exister. Je n’ai pas adopté cette conception, découverte très tardivement. Elle me serait apparue de réalisation trop lointaine. Je table sur notre liberté, c’est déjà beaucoup exiger d’elle.

           Comme  l’amour sans doute, la liberté est une réalité qui ne peut pas attendre Dieu pour être, qui ne peut être précédée et alors octroyée car elle serait dépendante. Les contrées où il est possible d’en discerner le déploiement à l’infini, sans origine, car tel  est le sens de être : n’avoir pas de commencement, pas d’origine, donc pas de fin, de terme, se perdent dans un inconnaissable relatif.

          Cet inconnaissable est relatif car s’il ne peut être connu par nos sens, comme l’est cette réalité sensible qu’est l’existant, réalité qualifiée sensorielle par Hannah Arendt, s’il ne peut être « exploré »,  il peut être supposé, extrapolé comme constituant une condition de possibilité de cet existant. S’il ne peut faire l’objet d’une représentation, il peut se prêter à une modélisation.

           François Loth, dans Le corps et l’esprit, fait mieux que modéliser. Il  nous présente un mental susceptible de pouvoir contester la prétention Physicaliste à accorder au seul physique un rôle causal dans la décision et à nier donc cet élément spirituel dont est porteuse la liberté. Une liberté que le physicalisme voudrait placer sous le signe du déterminisme. Ce mental, l’auteur le montre magnifiquement, fait du spirituel l’artisan d’une activité prédicative à l’origine de l’accueil de la beauté et d’une esthétique créative.

           Thomas Nagel dans l’esprit et le cosmos élargit le rôle de l’esprit montrant sa probable action pour que de la forme , chaos peut-être, puisse surgir le roseau pensant, un individu, une subjectivité, doté de conscience,  porteur de valeurs. Le remarquable est sa manière de raisonner : l’extrapolation. La modélisation peut nous conduire à concevoir que de la forme surgit l’onde et la particule faisant alliance vers la lumière. Symbole, image ou saisie réelle, cette conception suggère la manière  par laquelle l’existant  peut être. Par l’alliage, l’alliance du physique et du spirituel. L’ontologie que j’ai proposée trouve sa raison. Exister c’est apparaître dans l’objectivité, l’externalité alors que être peut n’être l’effet que d’apparitions subjectivement fantasmées.

                                                                                         B - L’ALTERITE ET LA PRESENCE

             Ce qui n’est pas physique est immatériel, spirituel par nomination. Et voici que Einstein, très contrarié de devoir le faire, se soumet. Toute sa science ne peut expliquer le  Maintenant (v.Francis Wolff,Le Temps du monde, ouverture.)  Alain Aspect feint de ne pas le savoir  et écrit un livre, Si Eisntein savait. Mais Einstein est toujours très rapide, il s’inclinera devant le génial expérimentaliste qu’est Aspect et a par avance renoncé à nier qu’il est quelque chose qui peut aller plus vite que la lumière, et même réaliser l’instantanéité..Ce quelque chose sera nommé l’esprit. Ce mot ne désigne pas une substance, mais un milieu. Le lieu où l’existant s’allie et s’ancre pour être.

              De cela il peut être témoigné. Claude Romano dans L’appartenance au monde,Seuil 2025 (cité CM) décrit le degré de fiabilité des divers types d’assertion. La fiabilité d’une assertion scientifique peut être créditée d’être absolu mais nous serions bien démunis si nous ne devions vivre que de certitudes. Notre vécu se déroule en des échanges subjectifs qui donnent lieu à une doxa, l’opinion, qui peut atteindre un haut degré d’objectivité, d’externalité, de grande fiabilité donc si l’on veille à distinguer le vrai du faux. Dans l’intime de chacun une vérité parfois se cherche dont il peut être témoigné et dont l’authenticité peut être vérifiée.

             Romano s’est assigné pour tâche de convaincre philosophiquement, c'est-à-dire rationnellement, de ce que l’autre est un alter-ego. Il y parvient mais il lui faut pour cela parcourir un labyrinthe, le mot est de lui, qui épuisera l’intellect du grand nombre. Il se recommande d’un conseil de Wittgeinstein, qu’en l’on ne va vers la vérité « qu’en retrouvant le chemin qui mène de l’erreur » à elle. Les erreurs du monde unidimensionnel que l’on va ici quitter sont innombrables, recouvertes par le mensonge, le culte de l’à-peu-près, la violence et le labyrinthe est long. Le témoignage va raccourcir le parcours, confirmer l’autre comme semblable et la relation non comme enfer mais comme bonheur.

             Mon témoignage sur  une manière de vivre le spirituel dans l’intime est lui-même précédé d’une longue réflexion  sur ce qu’est être, une longue méditation fort abstraite, intellectuelle, je ne sais. Une démarche transcendantale que C. Romano qui n’en connait que des idéalistes, celles de Husserl ou de Kant, ne pourra rejeter pour le motif qu’elle l’est également. Elle est éminemment réaliste, et ne se cache pas avec sa« petite main les mystères grandioses et les lumières dont le monde est plein », ainsi que le » proclame Martin Buber dans ses Récits hassidiques.  Et c’est à Martin Buber que j’emprunterai les termes de mon témoignage. A croire que découvrit les beautés du monde porte à non pas magnifier Être mais à le spiritualiser, à approcher  La présence, une manière pour Être d’Être. »

                                                                                                     Il est

           Sous le mot « ontologie » Paul Ricoeur, dans sa contribution à une encyclopédie Universalis thématique écrit : « Il est, dit le poème de Parménide ; ce disant, le penseur ne donne pas de sujet au verbe être ; il le laisse être dans sa nudité et sa globalité ». Ainsi « le poème de Parménide permet de ressaisir l’affirmation  ontologique en deçà de la métaphysique ».

          Qu’il en soit pris acte, il n’est pas question ici de métaphysique. Ni de proposition d’une nouvelle religion. Il ne s’agit que d’un simple témoignage, qui en rejoint un autre, celui de Martin Buber, et avec lui, fait corps. Vous serez des témoins et nullement des prophètes, avait dit Jean-Pierre Jossua aux membres d’un atelier de lectures spirituelles qu’il animait.

          Il m’incombe aujourd’hui de témoigner d’un « il est » sans sujet. C’est qu’une présence venue de la nécessité de rendre grâce et de désigner un attributaire m’a conduit à donner vie à des paroles de M. Buber qui m’avait paru jusqu’à maintenant relever de l’auto-persuasion.

          Je connais ces paroles par ce qu’en dit Hilary Putnam dans son ouvrage La philosophie juive comme guide de vie , Cerf 2011. Putnam est un grand philosophe de l’école pragmatique  que caractérise au peu que j’en connaisse une honnêteté intégrale. Il fait place dans son livre à ce grand moment de la philosophie juive qu’incarnent trois auteurs : outre M Buber, Franz Rosenzweig et Emmanuel Levinas.

           Il est, troisième personne du singulier d’un verbe le plus difficile à manier, le verbe « être ». Copule qui revient à chaque phrase,  verbe banalisé pour dire simplement exister, il n’est dans ce texte utilisé que pour désigner l’attribut que se donne Dieu lui –même  dans la Bible : « Je suis celui qui est » Formule dont il a été fait un argument dit ontologique maintenant obsolète , dont comme le constate Ripert il n’y a pas de sujet, laissant ÊTRE « dans sa nudité et sa globalité ». Pas de sujet, car Dieu n’existe pas. Exister est apparaître aux sens, pouvoir être vu, touché et Dieu ne remplit pas cette condition. Si au regard de la temporalité être est être éternel, apparaître au regard de l’espace tient pour Dieu de l’apparition.

               C’est pourquoi ce que couvre le mot Dieu ne peut être connu que par une présence  dont témoigneront peu à peu la multitude des humains. Ce n’est pas là une prophétie, c’est mieux qu’un espoir, mais, en la Présence, une espérance.

              Et voici que se reconnaît vraie la parole de Martin Buber « ce que reçoit l’homme n’est pas un contenu, mais une présence qui est une force ». Dans la présence, ajoute Buber, se vit une relation, se découvre un sens.

            Témoigner, pour ma part, de cette force qui me conduit à parler d’ontologie à qui ne veut pas en entendre parler, de cette force qui vécue solitairement, alourdit la vie, Buber traduit, pour lui, « elle l’alourdit de sens ». Pour moi également, c’est un sens qui s’installe, nous sommes, d’être est pour nous le sens.

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              De celle-ci Buber écrit et tout cela est pleinement partagé : « …une pleine et réelle et entière réciprocité ; le sentiment d’être accueilli, d’entrer dans une relation » : « …sans que l’on puisse dire le moins du monde comment est fait ce à quoi on est relié et sans que cette liaison nous facilite en rien l’existence ». Partagé, sauf la fin.

               Du sens apporté Buber écrit : « …rien au monde ne peut plus être dénué  de sens. Ce sens a désormais un garant ». La garantie ne joue que dans la mesure de la confiance qui peut-être apportée au témoignage. L’ontologie proposée montre que le sens peut être donné par le seul exercice rigoureux de la raison humaine. Sur les indéterminations du sens, Buber écrit ensuite de belles choses. Sur la manière dont des humains s’en affranchissent, mais qu’ont-ils donc encore d’humains, ses cendres  sont encore en émoi.

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