Reprenant ce que Edwy Plenel a fustigé, sous la symbolique du jardin et de la jungle, j’ai, dans le billet d’hier, désigné des hommes enfermés dans des attaches qui annihilent leur liberté et donc leur capacité de vérité en un cercle vicieux imputable à l’oubli de l’être.
Cet oubli est une manière de situer l’origine de la dérive de l’humanité en partant d’une conception du monde, rien moins que cela. Une conception à laquelle je m’efforce de susciter l’adhésion, l’homme serait sauvé, mais qui mérite au moins le débat. Elle a des assises très solides mais il est vrai des prolongements vertigineux, et surtout elle dérange les puissants mais n’égale pas leur capacité à mentir pour flatter ceux qu’ils exploitent en orientant leurs protestations vers des coupables à caractère largement fantomatique.
Et voici que je m’éveille ce matin du 26 septembre 2024 sous les vociférations de ceux qui veulent, au bénéfice de leurs pouvoirs, enflammer les âmes sensibles à l’encontre de l’inexécution d’OQTF qu’ils savent inexécutables, et sous le constat impuissant de ceux qui n’osent pas appeler crime, et surtout sanctionner comme tel, la pratique des vendeurs d’alcool qui préfèrent leur profit à la santé de notre jeunesse.
Constat impuissant de nous tous qui ne pouvons que dénoncer ce crime dans l’indifférence générale.. Car ce serait enfreindre la pensée dominante, celle de la théorie libérale, qui veut que la pratique entrepeneuriale, par nature vertueuse, ne peut qu’être bénéfique à tous. J’ai opposé dans mon dernier billet la conception de la liberté de cette théorie à celle de l’idée républicaine de liberté qui entend combattre une domination de l’homme sur l’homme qui va jusqu’à l’écrasement.
L’oubli de l’être.
Cet oubli est l’ignorance du socle ontologique qui constituerait selon la conception proposée comme le sous-sol de la réalité, essentiellement sensorielle, que nous vivons (V. Hanna Arendt, La vie de l’esprit 1) La pensée, Puf 1992 ). Cette réalité est l’objet d’étude d’une discipline à laquelle il a été donné le non de « ontique ». Pendant longtemps la discipline dominant la philosophie a été l’onto-théologie. Le monde ontique y était conçu avec un surplomb transcendant, domaine du divin, dont il recevait à la fois son origine, son terme, et le sens de son parcours terrestre.
Cette conception est très largement abandonnée, la réalité ontique est très largement explorée par la science et magnifiée par les arts, la connaissance humaine paraît loin de se voir des limites, mais la théologie n’ayant pas été remplacée, manque du minimum de convergence des esprits pour prêter à cette réalité une signification qui unirait les hommes vers une tâche commune.
L’oubli de l’être est une catégorie qui a eu sa célébrité quand Heidegger en a fait son cheval de bataille. L’espoir qu’il ait pu contribuer à la restauration du socle ontologique a été grand mais il n’a pu que se perdre quand Heidegger lui-même a sombré dans les séductions du national socialisme. Dans mon dernier billet j’ai cru, grâce à Nicolas Poirier, entrevoir la raison de son néfaste « tournant », un « virage » très étudié, dans l’échec même de son retour à l’ontologie.
Observer la surface depuis le sous-sol implique une immersion et une extrapolation à partir de ce qui est constaté en surface. Heidegger est resté en surface, il a interprété l’être à partir du temps, du temps ontique alors que pour pénétrer l’ontologique il convient d’interpréter le temps à l’horizon de la compréhension de l’être.
A tous de travailler à cette compréhension. Celle faible que j’en ai m’est venue tout au long de la méditation qu’est ce blog à partir de l’affirmation « Je suis » que j’ai opposé le jour où le défi climatique m’a été révélé (billet du 13 février 2019).
La pensée que l’oubli de l’être est l’origine de nos maux a de solides assises. On en jugera. Elle a pour avantage de nous débarrasser de toutes les transcendances, sacralisations de préjugés humains délétères et de remettre nos destins dans les seules mains de notre liberté.
Cette pensée peut susciter l’enthousiasme eu égard aux vertigineux horizons qu’elle ouvre, mais aussi le scepticisme qui guette sans cesse : raison contre intuition. L’être, à l’horizon du temps ontique, n’est pas grand-chose. Le temps ontologique, à l’horizon de l’être, rationnellement irréfutable, bouscule.
Le temps ontique nous dit Francis Wolff (Le temps du monde, Fayard sept.2023) ne peut être défini. Il scande nos nuits et nos jours, nos saisons. Avec lui nous sommes en terrain solide. Selon F.Wolff il n’est pas utile de s’intéresser à cette autre temporalité, qui serait celle d’un socle ontologique qui ne serait que le lieu d’une signification hasardeuse. Cependant, à son corps défendant, il nous livre (p. 184) cette définition du temps, qui, interprété dans la compréhension, dans la reconnaissance de l’être, est celui du temps qui surgit du socle écologique, le temps véritable, réel qu’il nous appartient d’ouvrir et de vivre :
« Ce temps est le devenir passé du présent. »
L'infini est le lieu de toutes les asymétries.