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Billet de blog 29 mars 2025

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CE QUE VEUT DIRE : ÊTRE

L'investissement pour édifier un monde de pleine liberté pour chacun et pour tous confère une appartenance à ce monde qui permet d'en partager l'infinitude.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

          Depuis deux millénaires et demi, depuis Parménide, l’humanité patauge, ne trouvant pas ce qu’est l’être. L’être dont la philosophie a fait sa question ultime. Il ya là une cause certaine de la tyrannie qui nous guette.

         L’essai par lequel je tente d’alerter sur le sujet et qui est sur le point d’être publié , « Être Liberté », serait plus parlant en constatant immédiatement que  la question, simplement, a été mal posée. Elle n’est pas de savoir ce qu’est l’être, question insoluble, mais de se découvrir être, de percevoir combien d’être est grandiose, de portée gigantesque et quel  devenir infini cela nous ouvre.

         Nous ne l’avons pas su car nous avons utilisé un autre verbe pour exprimer notre présence en ce monde, le verbe exister. Nous avons donné au verbe être le même sens qu’à exister et nous l’avons banalisé. Banaliser ou transfigurer quand nous en avons fait un attribut de Dieu, un être mais qui qualifié d’Être Suprême était créateur et dont, de ce fait, nous tenions d’être. Être, au premier degré peut-on -dire, était l’apanage d’un tout autre, par là sans  commencement,  ni fin, infini, devant lequel d’être nous faisait les vassaux, redevables de la vie, nous consentant non l’espoir mais, vertu théologale que nous tenions encore de lui, l’espérance qu’il nous fasse un jour partager sa vie éternelle.

           Spinoza a encore utilisé le  mot Dieu pour nommer le lieu où pouvait se découvrir l’existence qui nécessairement n’avait pas de commencement, pas d’origine, n’était pas précédée (Ethique, I, 11. Nécessairement, car sans cela rien ne serait. Pour lui cette existence se présente sous le nom de substance. Celle-ci existe par nature (Ethique, I, 7), elle est donc nécessairement infinie (I, 8).

       Plutôt que d’aller chercher une substance ou un Dieu hypothétiques pour leur  attribuer l’infinitude attribuons la à la nature, au cosmos, à notre univers, à notre monde en les disant être, donc éternel quant a au temps et infini au regard de l’espace. Le préfixe dans exister, « ex », dit encore un précédent et donc un terme possible. Husserl posait la question de savoir quel mode d’existence signifiait être.  En inversant cette question elle devient : y’a-t-il des modes auxquels nous attribuons d’exister mais qui ne parviennent pas à une suffisante appartenance au monde pour pouvoir être dit  Être. Cette question reste posée.

         Dire ce que veut dire être est si simple qu’il est nécessaire d’en avoir une compréhension non médiatisée en procédant à une décomposition de la question  en éléments que sa simplicité ne permet pas.

       Un « comme si» peut aider :

       Comme si depuis toujours et pour toujours est un foyer. Comme si un grand feu embrasait un combustible jusqu’à le faire éclater en mille braises suspendues entre deux désirs, celui de conserver le lien avec la chaleur vitale et celui de gagner les plus lointains pour s’inventer singulières et découvrir la manière de se conserver braises, ensemble, afin que le foyer vive. Le grand feu ne s’éteindrait jamais mais les braises auxquelles il est donné d’accéder à la pensée et à la volonté peineraient avant de prendre conscience de leur désir, de le penser, de le vouloir et de le satisfaire.      

        Je transcrits ici le texte où il me paraît avoir le mieux résumé l’ontologie que je propose

        L’ontologie authentique est maltraitée et délaissée.

         Etienne Gilson, dans son grand ouvrage « Être et essence » publiée en 1962,  écrivait  dès ses premières lignes que l’échec de la métaphysique tenait à ce que les philosophes n’avaient pas su traiter de l’être en général mais s’étaient dispersés en êtres régionaux.

          Début 2023 Tristan Garcia nous dit qu’ils ne le savent toujours pas. « L’ontologie sort du siècle précédent riche, variée, mais irrésolue et en morceaux ». Sous ce terme la seule question qui a été posée est « de savoir ce qu’il y a en réalité », question qui est celle d’une autre branche de la philosophie , l’ontique. La question de l’être reste en friche (GT p. 25).

          L’être est sans voix, le monde est sans voie. « La reconduction par la philosophie contemporaine du domaine ontologique à la seule sphère ontique » met l’humanité dans l’impasse écrit N. Poirier (PN, p.139).  Le citoyen que je suis est atterré par cet abandon. Celui-ci se comprend.

        En premier lieu s’est imposée une certaine lassitude. Tant de mots ont été déversés se prétendant dire un principe, faisant croire à l’origine divine de ce principe ou se parant des vertus de la science, que notre époque a renoncé à tout repère qui arrêterait son errance.

        De l’inattention a sans doute présidé à ce retrait. Le copule qu’est être revient beaucoup dans la phrase. Pour des raisons grammaticales, quand il est question de cet Être qui nous occupe,  on est porté de l’accompagner de l’article, à dire l’être sans prêter attention à ce que l’emploi de l’article peut n’être que explétif et ne rien préjuger de la catégorie du mot qu’il introduit, substantif ou verbe. Cet emploi a quasiment entraîné à substantiver être, à en faire une catégorie ontique.

         Tristan Garcia l’a bien perçu. Il maintient cependant la substantivation de l’être. Il pense sauver l’ontologie en se livrant à une entreprise d’abstraction qui vide la substance, lieu d’une concentration de la réalité, de tout contenu. « L’ontologie est la maximalisation de notre capacité d’abstraction » (TG, p. 29). Il va, si loin qu’il va jusqu’à l’os, lui retirant toute chair. L’os est l’ultime réalité, mais encore une réalité. Pour faire image moins macabre, disons que l’auteur ne pénètre pas la moelle, lieu vital, comparable au sol sur lequel repose notre réalité sensorielle et dans lequel Hanna Arendt voit le lieu qui apporte la signification.  Comme chez Spinoza, la puissance s’épuise dans son acte, mais l’épuisement ici est complet. La « subjectivité » « se rend » dans un geste trop sublime pour ne pas tenir de la sublimation. « Elle s’interrompt », passe le relai en disant « c’est à vous ». Elle a vécu « dans l’espoir d’être reprise » (531/532). Rien ne le garantit.

                        La subjectivité est susceptible de tenir une grande place dans la modélisation de l’ontologie proposée. La substance chez Spinoza a des attributs et des essences. Elle est pour Deleuze l’exprimé, l’attribut étant l’exprimant et l’essence l’expression. Dans notre ontologie l’exprimé serait la liberté, l’être l’exprimant, la subjectivité l’expression. 

                  Une troisième raison du renoncement est peut-être que les philosophes ont à explorer avec l’ontique des champs d’investigation très grands dans lesquels leur subtilité rhétorique et leur bonheur d’expression peut se déployer sans fin.

              Sans son article, enfin, Être est bien nu. Il est la quintessence de la simplicité. C’est pourquoi il est difficile d’en transmettre la compréhension. Comme l’a écrit Kant, il n’ajoute rien à la réalité, il a cependant nécessité de celle-ci, car pour dire être il faut bien une réalité, quelque chose, afin de pouvoir dire qu’elle EST. Mais exister a nécessité de cette qualité que lui prête l’attribut d’être, sinon il n’y aurait pas d’exister et sans exister point de être. Exister est une sortie hors de soi (ex-) et implique un espace-temps. Être l’implique donc également et ouvre donc au temps et à l’espace.

           Pour comprendre être, avoir compréhension de l’étrangeté qu’il exprime il est nécessaire de savoir regarder l’infini en sa double acception. C’est un toujours qui n’a jamais de terme mais qui est toujours inachevé. Le regarder, mais pas seulement comme un mot, comme une réalité, notre Réel. Être dit l’infinitude de l’exister.

                     Quant il est question de temporalité l’infini s’écrit éternité. L’ontologie exige donc de renoncer à cet horizon installé dans nos esprits, interrompu simplement par de vagues désirs d’éternité et de timides croyances y faisant droit : nous serions des êtres finis, situés dans la finitude.

                     Il n’en n’est rien. Nous sommes dans l’infinitude et devons la penser. Il nous faut pour cela passer de l’autre côté du miroir.

                     Mais auparavant un effort de pensée est encore demandé, la renonciation à toute idée d’origine. De renoncer au doux refuge d’une explication qui ne viendra jamais alors qu’en en parlant se laisse entendre que quelque part notre pensée pourra s’arrêter, divin repos. De préférer à cela l’occultation d’une régression sans fin, car toute origine impliquera une origine. Être clôt cette  régression. Il n’y a pas de fin, il n’y a pas non plus de commencement.

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