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Billet de blog 31 août 2022

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La propriété sans l’accumulation

Pour les quatre-vingt-dix automnes de l'auteur, un quatre vingt-dixième et dernier billet récapitulant l'ensemble.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

         Ce blog a préconisé la substitution d’un droit d’usage au droit de propriété. Bien des réflexions pour penser une société meilleure donnent également une préférence à l’usage. Le mot propriété apparaît cependant dans la sémantique humaine comme inséparable de la liberté que seule elle assurerait. Les images de la Révolution française qui nous sont transmises montrent que même « le petit peuple » réclame ensemble liberté et propriété. Les Déclarations des Droits vont faire du droit de propriété un droit individuel universel. Ce droit doit donc être accordé à tous et ne peut donc pas  être monopolisé par quelques uns.

          Il en résulte que chaque homme, chaque citoyen, naît égal à tout autre,  propriétaire d’une égale parcelle de terre, d’un égal cube d’air. Comme la liberté dont elle est le soutien cette propriété est inaliénable. Il appartient au système juridique de définir les modalités de mise en commun des diverses prérogatives qu’une telle propriété confère. Une manière serait de la considérer indivise.

          Si propriété il doit y avoir, elle est l’exact opposé de la propriété capitaliste.

          Une telle conception des choses se suffit, en la simplicité de son évidence. Ce blog ne fait que recenser les voies complexes qui en démontrent le caractère incontournable. C’est  à une rapide récapitulation qu’il est ici procédé.

          1 -  Juridiquement tout d’abord cette conception se conforme aux conclusions de l’oeuvre scrupuleusement scientifique de Hans Kelsen : « Théorie pure du Droit ».

 La propriété capitaliste, accumulatrice et confiscatrice par essence, liberticide donc, repose sur la notion de droit réel. Celui-ci consacre un droit direct sur les choses que seule la force, la violence, le mensonge, la tromperie peuvent conférer, car il n’a aucune autre justification. Il n’a notamment aucun lien avec l’humanité, la liberté de son titulaire comme il en est du droit universel.

Tous les ouvrages de droit civil partent d’une subdivision fondamentale des droits subjectifs en droits personnels et droits réels. Le droit réel est ainsi devenu un paradigme de notre Droit. Les puissants sont vraiment puissants et la bêtise humaine, j’ai enseigné le Droit civil, vraiment chloroformée à leur encens ! Kelsen démontre qu’il n’y a de droits que personnels. 

          2 -  Philosophiquement cette conception rend pleine justice à l’ontologie proposée dans ce blog, laquelle situe au cœur de l’homme un « être-liberté », concept qui exprime à la fois que d’être est la seule considération qui rende compte de l’existence, des déterminismes et rationalités qui habitent l’existant, mais également de l’inventivité que recèle le potentiel de l’univers, sans limite connue, et dont la magnificence éblouit. La liberté, par le caractère originaire que la pensée philosophique lui reconnaît, trouve en l’être le lieu qui consacre excellemment ce caractère. Caractère qui pourrait être nommé plus précisément « originel », car il n’y a pas ici de commencement mais un toujours…

          Cette ontologie est une protestation à l’encontre de l’occultation par la philosophie de ce qu’elle aurait du prendre pour principe, l’acte d’être, par l’être déjà constitué, l’étant, substituant le substantif au verbe et réduisant l’ontologie à n’être qu’une ontique.

         De leur Dieu les croyants disent qu’il est celui qui est. Ce blog dit que l’existant est cela qui est. Dans les deux cas, l’attribut que devient « être » confère au sujet qu’il qualifie l’éternité. Dans le premier cas il fait de ce sujet un créateur et ouvre un processus causal. Dans le second cas il en fait un ferment, un principe libérateur et émancipateur, porteur d’un potentiel infini.

         Au cours de leur évolution et de leur histoire les communautés humaines se sont diversifiées et se sont ralliées à des conceptions différentes, tels le  naturalisme pour ce qui nous concerne ou l’animisme pour d’autres. Philippe Descola, cédant à l’errement général, les a opposées comme constituant des ontologies bien qu’elles ne prennent pas le processus à sa génération. Une disciple de Descola, Mastassja Martin, partant de l’étude de peuplades animistes dont les Evenes,  le reconnaît implicitement, et considérant le caractère évolutif des ces visions du monde, voit dans l’apport de cette diversité de vision une réponse possible aux crises systémiques du monde (v. Philosophie-magazine n° 164, septembre 2022). Le naturalisme pourrait recevoir de sévères corrections en renonçant à la domination et en apprenant à mieux entendre et comprendre le non-humain. On peut souhaiter que ces diverses conceptions en se ressourçant à la véritable ontologie y trouvent un lieu de convergence leur permettant de s’enrichir réciproquement.

3 – Humainement, existentiellement, la conception de la propriété proposée ouvre à des institutions justes où peut s’épanouir la vie bonne, ce paradigme de l’éthique cher à Ricoeur et cette spiritualité sans laquelle la communauté humaine ne survivrait pas à ce siècle selon ce qui a été proclamé par la voix d’un grand de ce monde. l' origine de cette proclamation lui a permis d’être entendue, mais d’une manière fort discrète, la signification du spirituel échappant très légitimement à l’entendement commun.

A tout le moins le naturalisme qui imprègne nos représentations pourrait moins concéder à la suffisance physicaliste et permettre que le monde s’enrichisse d’un constituant donnant plus d’effectivité aux idéaux qui le parcourent. Ce blog a rendu compte de travaux qui permettent de présumer avec une grande fiabilité  l’existence, s’ajoutant au constituant physique, d’un constituant immatériel qui a été nommé esprit, avec tous les risques de confusion qu’un tel vocable peut entraîner. Ce constituant peut être imaginé à l’oeuvre dans le colossal édifice édifié par l’homme dans les domaines de l’esthétique, de l’éthique, voire, jusqu’à un certain point, de la mystique.

Il n’en reste pas moins que la question demeure inépuisable de dire ce qu’est « un siècle spirituel ». Les toutes premières réponses, en actes, ne peuvent qu’être salutaires.

Je me limiterai ici à signaler ce qui m’apparaît constituer deux écueils sur la voie de la bonne réponse : la verticalité et le narcissisme.

La verticalité, car l’acte spirituel n’est pas de regarder vers le ciel mais, reconnaissant en l’autre une étincelle spirituelle, lui permettre de lui donner vie.

Le narcissisme, car si le rite du lavement des pieds est là pour ajouter à la gloire du monarque qui s’agenouille devant ses sujets il n’est spirituel que lorsque, élevant les yeux vers le visage de ces derniers, le monarque se reconnait leur égal et que si, croisant des regards un peu éteints, il les ré-allume.

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