Questions d'égalité, de pouvoir et d' autorité (II) Le poids des paroles

 

Je (humaro/Louis Guel) suis intervenu dans la 1ère partie de ce billet un peu en tant qu' ancien activiste radical, mais d'abord et surtout en tant que sociologue: c'est en tant qu' auteur d'une enquête réalisée avec des outils conceptuels et méthodologiques d'une discipline, que j'ai présenté très sommairement , certaines spécificités du jugement des jurés populaires.

La première identité (ex-activiste) ne m'a pas vraiment posé problème sur ce site, encore qu'à deux ou trois reprises des interlocuteurs aient cru pouvoir disqualifier mes propos actuels en raison de mon passé militant (alors que ces engagements ont été rompus il y a 30 ans, et que j'en ai publié une auto-analyse dans un chapitre de La rébellion de 68).

En revanche ma référence à une compétence et une pratique intellectuelles particulières m'en a posé et m'en pose encore aujourd'hui, au point que ma participation au club Médiapart me semble parfois loin d' aller de soi.

J'aurais pu comme le font certains abonnés chercheurs ou enseignants-chercheurs ne publier que dans mon domaine ou même ne jamais sortir du fil de mes propres billets. Cela n'a pas été mon choix, d'une part parce que le monde universitaire n'a jamais été vraiment mon monde social privilégié, même si j'y ai fait quelques précieuses rencontres, d'autre part parce que mon activité sociologique est de plus en plus déliée de toute institution, de telle sorte que, sauf rarissime exception, ma parole n'engage désormais que moi. Il m'est donc arrivé de publier en tant que spécialiste mais bien plus souvent en tant que citoyen ou lecteur abonné appréciant tel billet de documentation, de témoignage ou d'humour, désapprouvant tel autre, parfois polémiquant de façon vigoureuse (et peut-être même à quelques occasions un peu trop vigoureuse); il m'est arrivé aussi d'intervenir dans un espace intermédiaire, en tant qu' intellectuel ayant une culture sociologique mais sans expertise particulière dans le domaine concerné. C'est d'ailleurs pourquoi j'ai préféré me présenter sur ma fiche médiapartienne en tant que « sociologue parfois » et qu'il m'est arrivé - lorsqu'il pouvait y avoir une ambiguïté - de préciser aussi honnêtement que possible si je parlais comme spécialiste ou comme profane.

 

Cette question des statuts de parole est décisive à la fois pour la qualité des échanges entre abonnés (la compréhension et le respect mutuels en particulier) et pour la qualité du site (notamment pour la dignité et l'utilité des propos qui s'y tiennent). Elle renvoie bien sûr au problème des rapports entre spécialistes et profanes mais s'étend très au-delà et concerne de façon générale l'ensemble des abonnés.

 

Sur cette question des statuts de parole, trois positions sont pour l'essentiel envisageables:

 

  • Le choix de l'indifférenciation: quel que soit le sujet traité, le thème abordé, le domaine exploré, toutes les paroles se valent comme tous les votes se valent dans une urne électorale. Cette position, effective sur certains forums, est vivement critiquée par certains intellectuels (j'ai récemment évoqué un article où J.-C. Guillebaud dénonçait le caractère « pernicieux » de « l'aplatissement des catégories » et de « l'égalisation des statuts de parole » et un autre où B. Leboucq associait « auto-proclamation de spécialistes » et « suffisance, bêtise, radicalité haineuse » ). Elle n'en est pas moins revendiquée explicitement dans ce club par quelques abonnés qui y voient un principe égalitaire fondamental.

  • Le choix inverse, celui de la hiérarchisation des abonnés: quel que soit le sujet traité, la parole de certains abonnés bénéficierait d'une plus grande légitimité, d'une plus grande autorité, d'une plus grande considération en raison des fonctions socio-professionnelles qu'ils exercent ou de leurs diplômes ou de leur plus grande expérience des sites de blogs et forums ou encore de leur plus longue ancienneté au club. Bien entendu, il est rare qu'une telle hiérarchisation soit explicitement revendiquée sur un site de blogs ou forums et elle ne l'est pas dans ce club mais il peut aisément y avoir des dérives dans sa direction. Chacun peut observer par exemple que la plupart des grands médias donnent régulièrement la parole à quelques intellectuels qui sont consultés comme des experts attitrés, des bons-à-pérorer-sur-tout, qu'ils aient on non étudié sérieusement le sujet traité (et on a même parfois l'impression que plus ils se sont trompés dans leurs précédents diagnostics – je pense entre autres à Alain Minc, plus ils sont invités à éclairer notre avenir). Je suis d'ailleurs enclin à penser que la méfiance à l'égard des spécialistes et des « intellos » (méfiance qui sous-tend parfois la revendication d'indifférenciation), est pour une large part suscitée et entretenue par l'abus d'autorité médiatique des faux-experts institués en faiseurs d'opinion, distillant sournoisement le prêt à penser du temps. En tout cas, cette extension illégitime du domaine d'autorité des intellectuels est un risque constant, à la fois parce que les plus diplômés peuvent toujours être tentés, consciemment ou inconsciemment, d'abuser de la considération que leur apporte parfois le fait d'être plus ou moins savants dans une discipline ou un domaine donné, et parce que leurs lecteurs peuvent être eux-mêmes un peu trop impressionnés par leurs titres, oublier que les plus prestigieux des spécialistes de physique fondamentale ou nucléaire ou les plus éminents philosophes (ou sociologues) peuvent se tromper autant qu'eux et parfois plus qu'eux lorsqu'il s'agit par exemple de porter un jugement sur un gouvernement ou un régime politique (il y a des illustrations assez nombreuses et parfois fameuses). C'est d'ailleurs notamment pour souligner ce risque que j'ai publié dans mon blog le billet « Des racines et des ailes », relatif aux « intellos ». Mais, encore une fois, la possibilité de hiérarchisation indue n'est pas réservée aux relations entre « intellectuels » et « profanes », plus diplômés et moins diplômés. N'importe quelle propriété donnant plus ou moins légitimement un crédit social particulier dans un domaine (l'exercice de telle fonction, le fait d'avoir acquis telle expérience ou tel degré d'ancienneté, etc.) peut faire l'objet d'un abus d'autorité. On peut d'ailleurs observer, à titre d'exercice, que les abonnés qui s'autorisent le plus grand nombre de commentaires sur les fils du club ont une particularité commune qui n'est pas celle d'être universitaire ou expert.

  • Enfin le choix, qui me semble de très loin le plus raisonnable, d'une « différenciation occasionnelle et diversifiée », c'est à dire d'une différenciation qui, selon les domaines concernés, s'applique ou ne s'applique pas et, si elle s'applique, met en jeu des critères variables, appropriés au sujet traité. Dans beaucoup de domaines, depuis ceux qui peuvent apparaître légers (tout en l'étant parfois moins qu'ils ne le semblent) comme les fils de billets d'humour où les lecteurs sont invités à participer, jusqu'à ceux qui apparaissent graves (tout en l'étant eux aussi parfois moins qu'ils ne le semblent), comme les billets exprimant des préférences pour tel(le) ou tel(le) candidat(e) à une élection nationale, il n'y a aucune raison que les poids des paroles soient a priori inégaux: cela va de soi s'agissant du badinage et devrait aller de soi s'agissant des choix électoraux, ne serait-ce que parce que ces derniers mettent en jeu non seulement des niveaux de compétences mais aussi et même surtout des intérêts et des valeurs. En revanche il y a des domaines où je crois raisonnable que des abonnés disposent non pas évidemment d'un monopole de la parole mais d'un poids de parole plus élevé, autrement dit que leur avis soit lu avec au moins un peu plus d'attention que celui d'un commentateur ignorant tout ou presque du sujet traité, et, parallèlement, que les bavards désinvoltes ne soient pas trop encouragés à se mêler d' à peu près tous les sujets sur un ton d'autant plus assuré et parfois plus agressif qu'ils se sont moins donné la peine de s'informer de ce dont ils parlent. Il y a sur le site d'excellents spécialistes de multiples domaines

    qui m'intéressent mais dont je connais peu de choses, et je ne trouve aucune honte à me placer vis-à-vis d'eux en posture d'étudiant, c'est à dire à considérer qu'ils ont bien plus à m'apprendre que je n'ai (éventuellement) à leur transmettre, même si je me réserve bien sûr le droit de poser telle question, d'émettre parfois un doute ou de consulter un spécialiste ayant un avis différent. Et il ne me semble pas outrecuidant d'attendre en retour que, par exemple, les lecteurs peu informés de l'histoire et des comportements des jurés (ou d'un autre domaine où j'ai beaucoup travaillé et publié) adoptent à mon égard, si ce sujet est abordé, une posture du même ordre. L'activité du sociologue (comme celle des autres chercheurs en sciences sociales) est un métier qui s'apprend, avec des techniques, des méthodes, des règles, des arts de faire, un volumineux patrimoine bibliographique en plusieurs langues, et son exercice, s'il est pratiqué convenablement, demande beaucoup de travail et de temps: il me semble souhaitable que ce métier et ce travail bénéficient, comme ceux d'un artisan, d'un minimum de respect. Mais, encore une fois, cette question du poids des paroles est beaucoup plus large que celle de l'inégalité des compétences scolaires ou universitaires. Quelqu'un qui a assisté à un événement ou résidé dans un pays étranger a en général plus et mieux à en dire que celui qui a simplement lu quelques lignes sur la toile ou dans un papier. Quelqu'un qui au club s'est donné la peine de lire les commentaires précédents sur un fil interviendra probablement de façon plus judicieuse que celui qui néglige les propos de ses prédécesseurs, poste fugitivement son avis et s'en va picoter ailleurs. La trajectoire de vie d'un universitaire peut « peser » beaucoup moins que celle d'abonnés qui nous ont offert sur ce site des témoignages très émouvants et instructifs, et les intérêts corporatifs de cet universitaire

    seront généralement moins importants à faire entendre que la voix des sans-papiers ou celle d'ouvriers menacés d'être licenciés, etc. Bref selon les sujets abordés, les intervenants dont les paroles peuvent avoir le plus grand poids sont très diversifiés et ne se réduisent heureusement pas à ceux qui sont titulaires d'un parchemin plus ou moins prestigieux dans telle ou telle spécialité.

A vrai dire, j'ai le sentiment que l'immense majorité des abonnés pratique de fait, spontanément, comme si cela allait de soi, cette « différenciation occasionnelle et diversifiée ». Il reste que:

  • Quelques uns revendiquent l'indifférenciation totale et tiennent pour scandaleuse tout écart par rapport à l'égalité des statuts de parole.

  • Certains, plus nombreux et qui ne sont pas les moins bavards, multiplient les commentaires et parfois même les billets les plus désinvoltes, avec parfois d'autant plus d'assurance qu'ils connaissent moins le thème abordé. Le cas qui m'apparaît de ce point de vue le plus choquant est relatif au droit pénal: il suffit qu'une personnalité que certains abonnés n'aiment guère (à tort ou à raison), soit signalée dans la presse comme mise en examen ou même simplement comme susceptible d'être mise en examen pour que quelques auteurs ou commentateurs de billets se précipitent pour tenir sa culpabilité comme allant de soi, un scandale, un « fait » riche d'enseignement; et on a vu aussi, à la suite de verdicts, des expressions d'opinions véhémentes par des abonnés ignorant manifestement certains éléments importants à charge ou à décharge. Par ailleurs, je suis pour ma part très gêné par les interventions déclarant de façon péremptoire que « les français » ou « les masses » sont ceci ou cela, sans la moindre nuance ou réserve: ce type de généralisations assénées parfois comme s'il s'agissait d'indiscutables évidences me rend pour le moins perplexe en tant que chercheur ayant appris que plus on connaît une population, plus elle apparaît diversifiée (au point qu'à l' Observatoire de la Vie Etudiante les enquêtes nationales se fondent désormais sur des échantillons de plus de 20 000 étudiants, seul moyen de disposer d'effectifs suffisants pour bien repérer les spécificités de chaque catégorie). Enfin il y a encore trop d'insinuations plus ou moins malveillantes, parfois de contre-vérités pures et simples déposées allègrement sur un fil, sans que leur auteur se soit soucié de la moindre vérification de ce qu'il avance à la va-vite; or elles mettent l'abonné visé devant l'alternative suivante: soit il ne répond pas et semble reconnaître les torts qui lui sont reprochés, soit – la preuve étant de facto ici à la charge de l'accusé - il se contraint à rechercher, lui, l'information nécessaire pour démontrer qu'il n'est pas coupable et rédige laborieusement une réponse argumentée et documentée que la plupart des abonnés ne liront pas (parce qu'ils y verront un règlement de comptes sans intérêt) et que d'autres négligeront parce que leurs réseaux d'affinité ou d'alliance et/ou leurs convictions pèseront plus lourd que le dossier patiemment élaboré (c'est ce que j'ai appelé, sur un fil récent, la « prime à la désinvolture » et la « pénalisation de la vérité »).

  • Enfin, quelques abonnés adoptent une posture de défiance vis-à-vis des « intellos », au point parfois de faire payer un prix relativement élevé à ceux qui, comme moi, s'aventurent loin de leur propre blog et de leur discipline, allant si l'on veut dans l'arène. Le moindre désagrément est que certains contributeurs peuvent mal supporter (cela se comprend d'ailleurs fort bien) ce qui pourrait les assimiler à un statut étudiant et être donc enclins à se sentir offensés si un spécialiste leur adresse une remarque qu'il peut estimer anodine et courtoise mais n'en est pas moins perceptible comme condescendante. Plus gênant: la pesanteur des classements scolaires en France est telle qu'il peut arriver qu'un abonné accorde aux hiérarchies académiques, aux diplômes (ceux qu'il a, ceux qu'il voudrait avoir, ceux que d'autres ont et qu'il n'a pas), une importance telle qu'il suffit que des chercheurs ou enseignants-chercheurs lui adressent une critique un peu vive pour qu'il s'estime fondé à les harceler, à tenter de les rabaisser; le risque est alors que s'exerce une forme de censure inavouée mais radicale, une sourde injonction adressée aux universitaires de s'interdire toute participation à une polémique en-dehors de leur propre blog. Enfin il arrive que des abonnés préjugent qu'un universitaire entrant dans la mêlée des fils, nouant des amitiés, donnant son avis sur le fonctionnement du club, a nécessairement des visées dominatrices ou élitistes et interprètent à contre-sens, à travers le voile de leurs préjugés, ses billets ou commentaires***.

     

Pour conclure, je continue à penser que Médiapart constitue une expérience remarquable, que le club reste un espace d'échanges souvent passionnants et que sa tenue générale me semble beaucoup plus digne que celle de la plupart des sites de blogs ou forums. Mais je crois très souhaitable que le choix de la « différenciation occasionnelle et diversifiée » soit mieux affirmé, étant entendu que cela ne saurait passer par de nouvelles règles mais doit pouvoir se traduire dans l'évolution des états d'esprit et des pratiques. Il va de soi ou devrait aller de soi que je ne m'exclus pas de ceux qui ont encore des progrès à faire en matière de respect des interlocuteurs et que le fait de m'autoriser à intervenir sur les statuts de parole ne signifie pas que je revendique un pouvoir autre que l'influence des idées exposées (encore une fois, voilà 30 ans que je n'ai plus de carte partisane et 20 que je ne prétends plus « représenter » qui que ce soit où que ce soit). Je souhaite aux abonnés d'excellentes fêtes de fin d'année et j'espère que ce billet (mon dernier en 2009) sera reçu de telle sorte qu'il restera comme un billet d'au-revoir plutôt qu'un billet d'adieu.

 

***N.B. Je reste pour ma part abasourdi par la façon dont mon billet « Héros et salauds » a été interprété comme machine de discrimination par certains membres du club, et l'est parfois encore, alors que j'avais repris à mon compte la suggestion de valorisation de « héros ordinaires » comme les pompiers ou les urgentistes et que je me suis par ailleurs expliqué clairement sur les raisons qui me faisaient accorder de l'importance aux hommages rendus à des gens comme N. Mandela ou M. Luther King, l'abbé Pierre ou soeur Emmanuelle, S. Veil ou S. Hessel, MSF ou Amnesty International.

Je peux rappeler ces raisons en quelques mots. Si on admet que dans notre société (et à ma connaissance même les utopistes qui croient en la possibilité d'un régime sans intérêts privés l'admettent) les comportements sont en grande partie sous-tendus par les intérêts éprouvés par les individus, il est important que les intérêts collectivement valorisés ne soient pas exclusivement ceux de l'accumulation de richesse, de célébrité médiatique et de pouvoir. Il est essentiel, notamment mais pas seulement pour la maturation des désirs de la jeunesse, de préserver l'intérêt pour l'estime d'autrui, la considération, la reconnaissance, le respect, la gratitude de la collectivité, des proches ou des pairs; et simultanément de se battre pour que cet intérêt affectif et symbolique ne soit pas phagocyté par les autres, pour éviter que l'estime, la considération, l'admiration ne soient principalement orientées vers ceux qui disposent de la puissance, qui se tiennent en haut de la pyramide, qui donnent des ordres fabriquant parfois du désordre, et/ou ceux qui exhibent leurs richesses, leurs manoirs, leur pacotille de marque ou encore ceux qui bénéficient de la lumière médiatique non parce qu'ils auraient fait une œuvre particulièrement utile mais parce que l'image qu'ils ont acquise dans un domaine plus ou moins frivole a permis de les convertir en supports de publicité et de tapage « people ». D' un point de vue pédagogique (du point de vue de l'usage des héros comme « repères pour s'orienter », selon l'expression d'un collègue également abonné) l'éloge des combats et sacrifices de personnalités exceptionnelles m'apparaît très compatible avec le respect témoigné à des comportements de générosité beaucoup plus ordinaires, beaucoup plus accessibles à chacun d'entre nous.

 

 

 

 

 

 

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