A l'occasion de la traque de Cesare Battisti: retour sur les années de rêve et de plomb

Ce billet s'inspire d'un chapitre d'un ouvrage que j'ai consacré au mouvement étudiant de mai et juin 68 en France (Louis Gruel, La rébellion de 68, PUR, 2004), et plus directement d'un article publié dans le n°spécial « Mai 68 aujourd 'hui » de la revue Nouveaux Regards à l'occasion des 40 ans de la révolte (n° double 40-41, Mai 2008).
Ce billet s'inspire d'un chapitre d'un ouvrage que j'ai consacré au mouvement étudiant de mai et juin 68 en France (Louis Gruel, La rébellion de 68, PUR, 2004), et plus directement d'un article publié dans le n°spécial « Mai 68 aujourd 'hui » de la revue Nouveaux Regards à l'occasion des 40 ans de la révolte (n° double 40-41, Mai 2008). Il ne prétend pas se prononcer sur le fait que C. Battisti soit innocent ou coupable des homicides pour lesquels il a été condamné par la justice italienne. Il vise simplement à éclairer ce qui a rendu possible un « impératif de violence » dans les activismes allemands et italiens d'hier et suggère que si nous, activistes français avions été pris dans une conjoncture à l'allemande ou à l'italienne, nous aurions été probablement aussi souvent violents que nos camarades transalpins ou d' outre-Rhin.

 

Les mouvements de jeunesse intellectuelle du milieu des sixties à celui des seventies en France et dans le monde peuvent être considérés comme l'engagement dans un processus multiforme d'émancipation culturelle et plus précisément comme une « crise intergénérationnelle de maintenance d'un monde commun », une mise en question - presque simultanément - des rapports établis entre les sexes, les classes d'âge, les dirigeants et les exécutants, l' État et la société civile, les normes occidentales et les cultures du Tiers-Monde.

 

Cependant un processus d'émancipation sociale n'est pas incompatible avec des aliénations nouvelles. Il n'est historiquement pas rare - Marx lui-même l'avait d'ailleurs relevé en analysant « les luttes de classes en France » - que les acteurs d'un bouleversement des structures de légitimité tendent à être pris de vertige ou, plus exactement, à se trouver en manque de repères pour donner sens à la mutation en cours, en manque de symboles pour exprimer leurs intuitions, en manque d'une Loi pour autoriser leurs transgressions. En l'occurrence, si l'activisme radical des sixties et seventies a étroitement mêlé modernité et archaïsme, générosité et arrogance, anticipation et répétition, ingéniosité et niaiserie, s'il a été souvent enclin à formuler son dépassement du présent dans les rhétoriques, emblèmes et rituels des révoltes du 19ème siècle, ou encore à convertir des figures despotiques, tel Mao Tsé Toung ou Fidel Castro, en icônes de libération, c'est parce que les animateurs du processus de contestation de l'ordre existant étaient à certains égards dépassés par leur propre mouvement. Autrement dit, incapables d'en penser pleinement les enjeux et d'imaginer un ordre fondamentalement nouveau, ils étaient voués à chercher dans le répertoire le plus traditionnel de la révolte prolétarienne ou dans l'imagerie romantique de révolutions lointaines des cautions symboliques, des garanties culturelles, des figures de légitimité susceptibles de se substituer immédiatement aux statues qu'ils descellaient, aux règles qu'ils brisaient, au « monde » qu'ils disqualifiaient. La dimension émancipatrice et la lucidité critique dans le registre sociétal se sont ainsi souvent accompagnées d'arriération et d'aveuglement au niveau politique, dans un monde il est vrai qui était peu lisible, à la fois parce que les pays les plus mobilisés dans la lutte pour la défense et l'extension des principes démocratiques ne s'étaient pas encore totalement libérés de leur propre héritage esclavagiste et/ou colonial, et parce que se livrait une 3ème guerre mondiale ambiguë et inavouée, mêlant à travers l'opposition USA/URSS confrontation de superpuissances et concurrence des modèles de société, se réalisant militairement pour l'essentiel en périphérie, dans le Tiers-Monde, par guerres civiles interposées (au point d'être dite « guerre froide » alors qu'elle a provoqué des millions de morts!), s'entrelaçant enfin avec une âpre lutte autour de l'héritage institutionnel et symbolique des guerres passées, notamment à travers les interprétations contradictoires de l'ordre nazi comme « stade du capitalisme » ou comme « variante des régimes totalitaires ».

 

On relèvera cependant qu' il y a eu une bifurcation essentielle selon que les affranchis ont ou non transgressé l'interdiction de tuer. En Italie, mais aussi en Allemagne, la conversion d'activistes d'extrême gauche à la violence homicide a été beaucoup moins

*** Ce n'est en effet qu'en mai 1981, donc à la fin de l'effervescence gauchiste des sixties et seventies, que sera rendue publique la contribution aux rafles des juifs de Maurice Papon, haut fonctionnaire (notamment préfet de Paris) de 1945 à 1967, puis président d'une grande entreprise publique, député et trésorier du parti gaulliste (UDR) et enfin ministre . Quant à l'ancien Secrétaire général de la police de Vichy, René Bousquet, il avait été réhabilité (au point de recouvrer la Légion d'honneur) dans les années 50 et son ignominie n'a été à nouveau évoquée qu'à la fin des années 70 et surtout à partir de 1986.

 

 

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