LA MONDIALISATION COMME BOULEVERSEMENT ANTHROPOLOGIQUE

La mondialisation comme bouleversement anthropologique

 

La brutalité de la crise économique actuelle risque de refouler totalement la question – déjà trop souvent négligée, marginalisée ou aseptisée - du coût symbolique de la mondialisation, ou plus exactement de certains de ses aspects, formes et processus.

« Chaque société est un système d’interprétation du monde. Et même, plus rigoureusement, chaque société est constitution, en fait création du monde qui vaut pour elle, de son propre monde. […] C’est pourquoi si vous attaquez ce système d’interprétation, de donation de sens, vous l’attaquez plus mortellement que si vous attaquez son existence physique et, en général, elle se défendra beaucoup plus sauvagement ».

Ces propos ont été tenus par C. Castoriadis en 1982, 24 ans (presque jour pour jour) avant les premières manifestations violentes organisées au Moyen-Orient en « réponse » à la publication de caricatures de Mahomet dans un périodique danois et à peu près 20 ans avant les attentats contre le World Trade Center. Ils invitent à réfléchir sur une dimension de la mondialisation beaucoup moins visible que celle de l’économie et qui est pas cependant fondamentale pour la maintenance d’un monde viable. Autrement dit, ils invitent à prendre la mesure des séismes culturels provoqués par la circulation non seulement de capitaux, de produits ou de main d’œuvre mais aussi de classements du désirable et du haïssable, de signes de trivialité et de rareté, de modèles de relations entre sexes, rangs et classes d'âge, de prescriptions et stigmatisations de croyances et de comportements, etc.

Des sociétés qui tiennent l’existence collective pour un don des dieux ou des ancêtres, les hommes pour essentiellement différents mais complémentaires (mutuellement « autres » mais hiérarchiquement solidaires), la reproduction à l’identique non pour un malheur mais pour une valeur, sont affectées de façon non pas accidentelle ou superficielle mais dans leur charpente symbolique et leur régulation quotidienne par l’immixtion de régimes de significations radicalement distincts, la disqualification de traditions ou d’héritages spirituels, l’insinuation de références à un monde qui serait à imaginer, vouloir, façonner, le miroitement d’identités ontologiquement allégées, voire achetables ou jetables, la répétition d’injonctions de croître, majorer, renouveler. De façon plus générale, la confrontation généralisée entre imaginaires sociaux, à la fois désordonnée et dissymétrique, aussi irréductible à l’hégémonie d’une force identifiable qu’à un métissage harmonieux entre acteurs libres et égaux, entraîne des déstructurations régionales de types anthropologiques et la cristallisation de nouveaux. Ce bouleversement des manières de se représenter et se comporter en homme ne peut évidemment être assimilé ou du moins réduit à ce que M. Serres désigne comme « hominescence » : il produit, souvent dans le bruit et la fureur, non pas un mode d’humanité inédit mais plusieurs, susceptibles de connexions d’une grande variété, certaines mortifères, d’autres d’une incongruité inouïe.

Entendons-nous cependant : les mutations culturelles associées aux processus actuels de mondialisation ne sont pas toutes porteuses de souffrance, il s’en faut de beaucoup, et certaines peuvent être tenues au moins à certains égards comme émancipatrices. Mais on peut repérer des lignes de fracture, dont trois semblent particulièrement significatives de la brutalité des chocs anthropologiques en cours.

La première est celle du heurt entre certains cristaux de l’imaginaire occidental et certains cristaux de l’imaginaire islamique. Elle peut atteindre une violence extrême parce que la confrontation des valeurs et des schèmes culturels met en jeu l’ordre et le sens du monde (ce qui distingue le bien du mal, un homme d’une femme, etc.), et parce qu’elle se condense à la fois avec des confrontations de mémoires (notamment autour des plaies mal cicatrisées de la période coloniale) et avec l’actualité de conflits politiques et militaires dont l’un, au Moyen-Orient, est probablement le plus emblématique et le plus inextricable de la période contemporaine. Elle rend possible que des communautés puissent tenir d’autres pour l’incarnation littérale du Mal et identifier l’assassinat suicidaire de civils à la prouesse de héros.

La deuxième est celle des formations sociales monstrueuses qui peuvent localement émerger quand l’expansion capitaliste ne s’accompagne pas du déploiement de dispositifs juridiques, normes éthiques et mécanismes politiques qui ont progressivement modéré les menaces de paupérisation et régulé au moins pour une part la puissance patronale dans le monde industriel des 19ème et 20ème siècles. Lorsque s’entrecroisent un excédent continu de main d’œuvre alimenté par l’effondrement matériel et symbolique de l’ancien monde rural, une assimilation croissante de l’honneur à la détention de richesse et d’extrêmes dissymétries de pouvoir, héritées par exemple de dictatures « communistes » ou de régimes de castes, le risque est élevé que le salariat devienne voisin de l’ esclavage.

La troisième est liée à la multiplication des connexions entre « univers » dont les niveaux de vie sont presque incommensurables, et au bouleversement du régime des désirs, des impératifs de dignité, des modèles de solidarité familiale et des palettes de trajectoires honorables que ces connexions sous-tendent dans les zones de grande pauvreté. Elle se traduit notamment par l’importance des flux d’émigration clandestine et des souffrances multiples, dont celle jeunes gens qui ne peuvent ni rester au village sans déchoir, donc sans mourir symboliquement, ni émigrer sans risquer physiquement leur vie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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