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Billet de blog 10 septembre 2024

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Lithium en Alsace : entre accaparement des ressources et faux débats énergétiques

L'extraction du lithium en Alsace est souvent vantée pour ses bénéfices énergétiques. Pourtant, au-delà des promesses de production de chaleur et d'électricité, ces projets cachent des enjeux complexes liés à l'accaparement des ressources et aux risques environnementaux. Second article de notre série sur le lithium en Alsace.

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L’extraction du lithium en Alsace, couplée aux projets géothermiques, fait l’objet de nombreuses discussions. Ces projets sont souvent présentés sous l’angle énergétique, en mettant en avant la production de chaleur urbaine ou d’électricité renouvelable. Pourtant, au-delà des promesses techniques, ces initiatives s’inscrivent dans un cadre bien plus vaste. Réduire ces projets à leur dimension énergétique, comme tentent de le faire certains promoteurs, détourne l’attention du véritable débat.

Des arguments qui confisquent le débat public

Les promoteurs de ces projets orchestrent une communication qui insiste sur les bénéfices attendus, comme la production de chaleur ou d’électricité grâce à la géothermie. Mais qu’en est-il réellement ? Même les partisans admettent que ces aspects ne sont que secondaires. Le président d’Électricité de Strasbourg, Philippe Sasseigne, a ainsi déclaré : “Le lithium offre à la filière géothermique une nouvelle perspective. Jusqu’à présent, il était difficile de trouver un débouché économique pour cette filière sans un rendement plus important, en particulier sur la partie électrique” [1]. Cette déclaration met en lumière que les arguments énergétiques servent surtout à détourner l’attention des réels objectifs industriels de ces projets.

Il faut rappeler que la géothermie, bien que séduisante sur le papier, présente un rendement énergétique très faible, oscillant entre 10 et 15 % pour la production d’électricité [2]. Cela signifie que chaque projet pourrait être avantageusement remplacé par une ou deux éoliennes terrestres, qui produiraient une quantité d’énergie équivalente sans les mêmes risques sismiques. Ces risques sont particulièrement importants en Alsace, une région où l’activité géologique est fragile et a déjà provoqué des incidents notables, comme à Vendenheim en 2020 [3].

Quant à la production de chaleur urbaine, si elle peut être intéressante en milieu dense et urbain, son intérêt en zones rurales reste très limité. À Soultz-sous-Forêts, Hatten ou Rittershoffen, qui consommera cette chaleur ? Où sont les grandes infrastructures à chauffer, comme des piscines municipales, des centres hospitaliers ou des bâtiments publics ? De plus, la création de réseaux de chaleur nécessite des investissements massifs, entre 20 et 30 millions d’euros, pour relier ces petites communes. Des coûts qui ne peuvent être justifiés par un besoin réel dans ces territoires peu denses [4].

Ces arguments sur la géothermie et la production de chaleur, bien qu’attirants, ne sont finalement que des écrans de fumée. Ils détournent l’attention du public des véritables objectifs de ces projets : l’extraction de lithium à grande échelle. Cette extraction pose des questions cruciales sur l’accaparement des ressources naturelles et sur l’impact environnemental. Ce n’est donc pas seulement une question de transition énergétique, mais bien d’une exploitation qui affecte profondément nos ressources communes.

Des enjeux multiples à replacer dans un cadre citoyen

Quelle est alors la portée réelle de ces projets ? Quels en sont les véritables tenants et aboutissants ? En réalité, comme c’est souvent le cas, la technique sert ici d’écran de fumée, dissimulant des questions plus profondes. Derrière les promesses d’innovation technologique et de transition énergétique, se joue un processus d’accaparement des ressources, qui pose de sérieuses questions en termes de justice environnementale et sociale.

Le modèle du tout-électrique, notamment pour les véhicules, est au cœur de ces projets. Il repose sur une extraction massive de ressources naturelles comme le lithium, sans remettre en question l’impact écologique global de cette course à l’électrification. Au lieu de promouvoir une véritable bifurcation écologique, ces projets renforcent une logique extractiviste, où les intérêts économiques priment sur la durabilité et le bien-être des populations locales. Le lithium, bien qu’essentiel pour les batteries, devient ainsi le symbole d’un système qui perpétue la dépendance à des ressources rares et non-renouvelables, alimentant un capitalisme qui privilégie le court terme.

L’un des autres enjeux majeurs de cet accaparement est celui de l’eau. Chaque site d’extraction de lithium en Alsace consommerait entre 1 500 et 2 000 m³ d’eau par jour, soit l’équivalent de la consommation annuelle d’une méga-bassine comme celle de Sainte-Soline pour chaque projet. Et il y a huit projets similaires à l’étude dans le nord du Bas-Rhin ! Cette pression sur les ressources en eau se fait dans un contexte où les sécheresses sont de plus en plus fréquentes et prolongées. Depuis les années 1990, les communes concernées par ces projets ont vu tripler le nombre d’arrêtés sécheresse, une situation qui pourrait encore s’aggraver à l’avenir [5].

La question de la pollution des nappes phréatiques est également centrale. Les processus d’extraction du lithium requièrent l’usage de produits chimiques potentiellement nocifs, et les garanties concernant la gestion des eaux usées sont insuffisantes. La contamination des sols et des nappes d’eau potable est un risque majeur, qui pourrait avoir des conséquences irréversibles sur les écosystèmes locaux et la santé des populations [6].

Au-delà de l’eau et des sols, c’est bien la gestion des ressources naturelles dans son ensemble qui est mise en jeu.

Se réapproprier les débats

Les projets d’extraction de lithium en Alsace ne doivent pas être perçus uniquement à travers les prismes des bénéfices énergétiques ou économiques. Derrière les promesses se cache une réalité bien plus complexe, marquée par des conflits d’usage des ressources, en particulier de l’eau, et des enjeux environnementaux et sociaux de grande ampleur.

À l’image des débats sur les mégabassines, ces projets soulèvent des questions fondamentales sur la gestion des communs et la répartition équitable des ressources. Leur mise en œuvre ne peut se faire sans une réelle concertation citoyenne. Pourtant, en focalisant l’attention sur des arguments secondaires, les promoteurs de ces initiatives confisquent le débat public. Face à cet accaparement, la solution réside dans une réappropriation des discussions par les citoyens, une transparence totale et une mobilisation active pour garantir que ces projets ne se fassent pas au détriment de l’intérêt général.

Pour aller plus loin

  1. Usine Nouvelle. 2024. "En Alsace, Eramet et Électricité de Strasbourg proches d’industrialiser le lithium géothermal." En ligne. Accès à l’article.
  2. Vikström, Hanna et al. 2013. "Global Lithium Availability: A Constraint for Electric Vehicles?" Transportation Research Part D: Transport and Environment 25: 65-72. DOI: 10.1016/j.trd.
  3. Tester, J. W., et al. 2006. "The Future of Geothermal Energy." Massachusetts Institute of Technology. En ligne. Accès au document.
  4. Rue89 Strasbourg. 2022. "Arrêt définitif de la géothermie à Vendenheim." En ligne. Accès à l’article.
  5. INRAE. 2023. Étude sur les impacts des prélèvements d'eau sur les nappes phréatiques en Alsace.
  6. Ouest-France. 2022. "Série de séismes près de Strasbourg : Un rapport pointe la responsabilité de Fonroche." En ligne. Accès à l’article.

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