Civilisation Méditerranéenne et religions.

On peut se rendre compte à quel point la méconnaissance de l’histoire peut nous mener à la fabrication de préjugés à propos des religions. Et aussi à propos de notre « civilisation occidentale » qui doit tout à la civilisation méditerranéenne

Civilisation Méditerranéenne et religions. 

 

L'histoire succède à la préhistoire au moment où apparaît la première civilisation (création de villes, culture et élevage ) et les premiers écrits ( écriture cunéiforme, hiéroglyphes ) (environ 7000 ans avant JC). On passe, par une transition peu connue, du néolithique ( chasse, cueillette, pierre polie, nomadisme ) à cette civilisation ( organisation, hiérarchie, artisanat, commerce ) qui est l'ancêtre direct de la nôtre, et qui va vite s'étendre du sud de l'Iraq à tout le pourtour de la Méditerranée. On l'appelle donc la civilisation méditerranéenne, d'où sortira notre civilisation occidentale.

On connaît peu de choses sur la vie des hommes préhistoriques, et notre seul moyen de comparaison entre l'avant et l'après est l'étude menée par les ethnologues sur les populations "sauvages" existantes dans le monde ( Claude Lévy-Strauss "La pensée sauvage" et "Les structures élémentaires de la parenté").

 

Or que constate-t-on?

1° que les peuples "sauvages" pratiquent tous l'exogamie: prohibition de l'inceste qui se rattache étroitement à l'obligation d'échanger des femmes, prohibition qui touche la famille au sens large, une descendance sur plusieurs générations. (Lire ou relire à ce sujet le plaisant livre de Roy Lewis "Pourquoi j'ai mangé mon père")

2° que dans toute la zone de la civilisation méditerranéenne, c'est exactement l'inverse, c'est l'endogamie qui est la règle. Le mariage idéal est avec sa cousine germaine du côté paternel, et on a la volonté de toujours essayer de garder toutes les filles de la famille pour les garçons de la famille.

(Il faut noter que l'inceste entre parents et enfants, et entre frère et soeur est depuis tout le temps et partout prohibé absolument ).

 

Cette civilisation méditerranéenne va durer quelques neuf mille ans pendant les quels un conflit va opposer trois groupes :

 - La noblesse bédouine et son rêve de vivre entre parents (noblesse de lignée)

 - La noblesse paysanne et son exigence de vivre en famille sur la même terre (noblesse terrienne)

 - La bourgeoisie des villes et son exigence d'échapper à l'influence des deux groupes précédents.

 

Ce conflit se manifeste sous la forme d'un mécanisme démographique qui permet de comprendre le maintien des idéaux campagnards à l'intérieur des murailles urbaines.

Dans les villes, la promiscuité, le manque d'hygiène et les épidémies provoquaient une mortalité infantile et une mortalité tout court très importante. La campagne et les grands espaces bédouins, plus sains, voyaient leur population augmenter et être obligée d'émigrer vers les villes. Sans cette émigration, lente mais continue, les villes n'auraient pas survécu. Cela maintiennent ainsi un relationnel ville-campagne permanent.

 

Seulement depuis Pasteur la mortalité dans les villes a cessé d'être un fléau et les immigrants des campagnes, au lieu de s'intégrer plus ou moins à la ville, s'entassent dans des banlieues-bidonville, et la grande victime de cette situation, c'est naturellement la femme : elle cesse d'être une "cousine", et elle n'est pas encore une "femme".

 

Constatons maintenant ce que nous savons de cette civilisation avant l’apparition ou en dehors des religions monothéistes :

 

 - L’adultère : Il provoque le meurtre par le mari, le père ou le frère de la femme qui a trompé (ou qui est soupçonnée d'avoir trompé) son mari, et si ces trois là ne font rien, c'est le village qui s'en charge par le moyen de la lapidation (pas de responsable). Dans le nord de la Méditerranée on appelle ça la vendetta. Pratiques usitées en Corse, Sardaigne, Italie du sud, Grèce, et jusqu'au Texas ou en Amérique "latine"...

 

 - Les femmes, le voile et leur invisibilité :   D’abord Hérodote, notre premier historien qui vécu vers 450 Av.JC (donc bien avant l ‘apparition des religions monothéistes). Il parcourut tout le Moyen-Orient de la Grèce jusqu’à la Lybie. Il constate que la majorité des femmes portent un foulard pour cacher leurs cheveux, les cheveux étant considérés chez la femme comme l’élément le plus séduisant.

« La femme grecque qui se montre à la fenêtre extérieure de la maison commet une infraction à la fidélité conjugale qui, aux yeux de son mari, mérite le divorce"(Aristophane, Les Thesmophories, vers 400 av.JC)."C'est également une infraction à la fidélité conjugale pour la femme romaine de sortir de la maison à l'insu de son mari et de se montrer en public le visage découvert (Plaute, Mercator, acte IV, scène 5).

"L homme, lui, ne doit pas se couvrir la tête, parce qu'il est l'image et le reflet de Dieu; quant à la femme elle est le reflet de l'homme"..."et ce n'est pas l'homme bien sûr, qui a été créé pour la femme"..."Voilà pourquoi la femme doit avoir sur la tête un signe de sujétion, à cause des anges..." ( St Paul, Epitre X aux Corinthiens).

Il y a peu sur tout le nord méditerranéen chrétien, les femmes étaient habillées en noir avec un fichu sur la tête, et il était indécent et scandaleux pour une femme de rentrer dans une église sans un voile pour cacher ses cheveux.

Le Coran parle très peu du voile, le préconisant surtout pour les femmes de la famille du prophète.

 

 - Le voile et la femme plus récemment : D'après une étude de 1916 "En Sicile, à Raguse, sur 30 maîtresses de maison interrogées, 3 seulement ont déclaré sortir faire leurs provisions, et uniquement parce que elles y étaient obligées, le mari étant mort ou malade". Il n'y a pas si longtemps chez nous les femmes étaient à la cuisine et les hommes au salon.

En Syrie dans les années 70 le voile avait quasiment disparu. Germaine Tillion le constatait déjà dans son livre « Le harem et les cousins » en 1966. Il est réapparu on ne sait pas trop pourquoi dans le courant des années 80. Jean Chaudouet dans un livre sur la Syrie («  La Syrie » 1997) : "La question du voile, ou du foulard, ne peut que donner des maux de tête aux sociologues, moralistes, psychologues et autres. Dans quelle mesure le voile exprime-t-il une volonté de retour à la tradition de la société arabo-musulmane devant l'intrusion jugée excessive de la modernité occidentale ? une révolte de type islamiste contre les orientations dénoncées comme athées du régime laïc Baas ? ou au contraire un souhait de type très moderne et "féministe" de se défendre face à une certaine agressivité machiste, ou même à la limite un désir de se masquer, moyen pour la jeune femme émancipée de se faufiler là où elle veut, d'étudier et de travailler selon ses convenances, de choisir librement son mari ? Nul ne peut sonder les consciences.

En Syrie dans les années 2000 le foulard est devenu en plus un phénomène de mode, des boutiques proposent de superbes foulards à tous les prix avec vestes ou tee-shirt associés, et beaucoup de filles ou de femmes s'en servent comme d'un moyen de séduction, y rajoutant fards et bijoux.

 

 - Le cochon : Toujours Hérodote nous raconte que les Egyptiens avaient horreur du porc, et que les Lybiens, comme les Egyptiens se refusent à élever et à consommer des porcs. Lors de fouilles de l'époque néolithique en moyenne Egypte on a découvert "des monceaux d'ossements de bovins et de moutons, mais aucune trace de porc. Ceux-ci étaient pourtant familiers à la même époque aux gens du Fayoum et du Delta ».

 

 - La circoncision :  Hérodote, vers 450 av.JC, nous raconte que les égyptiens pratiquaient la circoncision depuis "l'origine", "les Phéniciens et les Syriens reconnaissent eux-même qu'ils ont appris cet usage des Egyptiens".

Le Coran ne mentionne pas une seule fois la circoncision, et  les Evangiles non plus, à part celle du Christ qui continue à être célébrée tous les ans. Or aucun homme ne peut se considérer comme appartenant à l'islam s'il n'est pas circoncis, id dans la religion juive.

 

 - L’héritage : Voici en matière d'héritage, ce que prescrivit l e Coran: à chaque orpheline, donner une part des biens de son père égale à la moitié de celle d'un enfant mâle, et la moitié de l'héritage s'il n'y a pas de fils (le restant étant réparti entre la veuve, les ascendants et les frères). A la veuve, le quart de l'héritage de son époux si ce dernier est sans descendance, un huitième dans le cas contraire. Le Coran impose aussi au mari d'entretenir complètement sa femme et ses enfants, et attribue à la femme mariée la gestion indépendante de ses biens personnels (dot, douaire et héritage)...

Ces prescriptions représentaient à l'époque, la législation la plus "féministe" du monde civilisé, et portaient un coup terrible à la société tribale qui s'est empressé de tourner ces lois en choisissant, devant le Cadi, Dieu comme héritier final ( le habous ).

 

 - Le mariage consanguins : Frédéric Morton dans un livre consacré à la famille Rothschild (Les Rothschild: Un portrait de famille (Atheneum Books, 1962) : "Le 11 juillet 1824, le plus jeune fils de Mayer, James, exprima vigoureusement le dogme dynastique des Rothschild. Il s'avança sous la chipah avec Betty, sa propre nièce, fille de son frère Salomon. Dès cette époque (mais on peut remonter à la Bible!), il fut admis que, comme chez les Habsbourg, le plus brillant parti pour un membre de la famille en était un autre. Sur 13 mariages consommés par les fils des 5 frères, 9 le furent avec des filles de leurs oncles. Sur 58 mariages contractés par les descendants du vieux Mayer, exactement la moitié se firent entre cousins germains ».

 

Vous remarquerez que nous n’avons pas parlé beaucoup de religion jusqu’ici ! C'est que les trois religions du livre ne sont pas en cause dans tout ce qui précède, et Moïse, Jésus et Mahomet ont plutôt lutté contre certains de ces états de fait. On n'en dira pas autant des hiérarchies religieuses qui se sont mises en place à leur suite, avec plus ou moins de complicité politiques, et qui ont plutôt profité de ces situations civilisationelles pour asservir leurs populations de « fidèles », et pour fomenter des guerres qui étaient plus géostratégiques que religieuses. 

 

On peut se rendre compte à quel point la méconnaissance de l’histoire peut nous mener à la fabrication de préjugés à propos des religions. Et aussi à propos de notre « civilisation occidentale » qui doit tout à la civilisation méditerranéenne. En manière de plaisanterie, Charles Martel n’a pas arrêté les arabes à Poitier, mais à moitié! Les arabes sont restés longtemps dans le sud de la France, et jusqu’au quatorzième siècle ils nous ont transmis tous leurs savoirs et leurs avancées sur la philosophie grecque, la médecine, les mathématiques, la musique… 

Beaucoup de gens en France ou ailleurs veulent nous faire croire à tous prix que notre civilisation occidentale tient tout des grecs et du christianisme exclusivement, le croyez-vous toujours? La Méditerranée reste le berceau pluri-millénaire de notre civilisation et de notre culture. 

J’en profite pour dire à quel point l’histoire reste l’étude fondamentale pour comprendre le monde dans le quel nous vivons. 

 

 

(Une grande partie de ces réflexions sont tirées du livre de Germaine Tilllon « Le harem et les cousins ».)

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