L'AVENTURE

L'ESPRIT D'AVENTURE

 Li-Bo : “Tu m’as demandé pourquoi j’habitais dans ces collines grises. J’ai souris, mais je n’ai pas répondu, car mes pensées suivaient ailleurs leur propre chemin. Comme les fleurs du pêcher, elles sont parties se promener vers d’autres climats, vers d’autres terres qui ne sont pas du monde des hommes”.

(Poète chinois vers 750)

L’aventure, ce n’est pas d’abord le voyage, ni une bougeotte, ni parcourir le monde. 

Les vertus de l’esprit d’aventure sont plutôt la curiosité, le besoin de découverte, l’anticonformisme, un certain goût du risque et le besoin de liberté.

 LE BESOIN DE DÉCOUVRIR

Dès qu’on arrive au monde, on commence par apprendre à vivre dans la société qui nous accueille, à en connaître les conventions et les usages, puis on étudie et on accumule les connaissances de base de cette société.

Quand on a acquis ce savoir faire et ces connaissances, on peut vivre dans cette société, y trouver sa place, et à son tour transmettre ces usages et ces savoirs.

On apprend, on vit, on transmet, rythme normal d’une société.

Mais si on nous a inculqué un tant soit peu le sens de la curiosité, on fini par se demander ce qui peut bien se passer dans les autres mondes qui peuplent la terre, dont d’ailleurs on côtoie des habitants parmi les immigrés qui nous entourent. 

 LE VOYAGE

 L’aventurier se caractérise surtout par sa mentalité de nomade. Cela ne signifie pas qu’il bouge beaucoup, mais que ses valeurs sont opposées à celles du sédentaire. 

Patrick Chamoiseau:” Le colonialisme allait vaincre...les nomades qui suivaient l’herbe et l’eau, ceux qui se disaient simple gardiens de leur terre, ceux qui célébraient connivence avec la terre offerte, ceux qui se pensaient au centre du monde sans qu’une poussière leur appartienne, ceux qui pouvaient accueillir des êtres étranges venus de l’horizon, ceux qui voulaient ne régner que sur leur seul esprit, ceux qui, partenaires des dieux, ignorèrent les avancées conquistadores...”

Le vide spirituel et le manque de sens de notre société nous poussent évidemment à partir, ce qui peut être parfois considéré comme une faiblesse, mais l’aventurier n’est pas “en fuite”, le voyageur en fuite emporte avec lui ses problèmes, et ne résout rien. 

Il n’est pas non plus un exilé, le thème de l’exile lui est étranger. Les nomades ne sont pas des exilés, la déchirure de l’exile est un thème de déraciné. Il s’agit plutôt du désir de ne s’attacher ni aux choses ni aux lieux, d’avoir envie de changer. Ce qui n’empêche pas d’avoir parfois une certaine nostalgie, un besoin de rentrer au bercail.

Le vrai voyageur est en quête d’autre chose que de lui même, rêve d’apprendre le monde, d’apprendre du monde. L’aventurier qui part davantage pour se découvrir lui même que pour découvrir le monde est un phénomène récent qui s’est manifesté uniquement dans les sociétés de surplus; le voyage a pris alors une fonction de thérapie exotique pour nantis que leurs sociétés riches et opulentes ne satisfaisaient pas du fait de leur manque de sens. Les voyageurs de ce type les plus représentatifs sont ceux des années 60-70 qui partaient en Inde pour chercher une spiritualité improbable...

L’anticonformisme a une fonction critique, de remise en cause: fuir le besoin éperdu de sécurité de nos sociétés, trouver des innovations qui dérangent un ordre, faire des choses que la majorité des gens considèrent comme “pas normales”, en dehors des normes.

Rupture des liens qui contraignent les hommes, besoin de sortir du carcan imposé.

 

L’aventure peut être intellectuelle, voir Socrate à qui s’appliquent les quatre vertus de l’esprit d’aventure citées plus haut, et on n’a pas besoin d’aller loin pour se retirer du monde.

Elle peut être humanitaire, désir d’aider bien sûr, mais peut-être davantage de recréer du lien social qui a disparu de nos sociétés individualistes, et on n’a pas besoin d’aller bien loin de chez soi pour vivre cette aventure.

Elle peut être de découverte de l’autre, des autres sociétés, pour essayer de mieux comprendre le monde dans lequel on vit. 

Et mille autres possibilités.

 

Mais le voyage peut n’être qu’un prétexte pour se donner l’impression qu’on est parti “à l’aventure”.

Il y a le voyage touristique; il n’est pas question de dénigrer cette forme de voyage, le tourisme est une invention de nos sociétés nanties qui permet à beaucoup de gens de s’échapper du train-train quotidien, et de découvrir le monde et sa diversité. Mais il ne s’agit pas d’aventure, c’est une forme de récréation plutôt que de création.

Il y a le voyage “exploit”. Certains scientifiques vivent de vrais aventures, par exemple en passant un an au pôle nord dans des conditions terribles pour étudier la fonte des glaciers, mais la traversée de l’Atlantique à la rame ou l’ascension de l’Evreste restent des expériences personnelles. Celui qui réalise ces exploits se prouve quelque chose à lui même, mais à part le goût du risque, aucune des quatre vertus qui caractérisent l’aventure ne lui est nécessaire.

Par contre le monde de la communication s’en empare et transforme la performance en aventure aux yeux du public. Encore une fois il ne s’agit pas de déconsidération mais de remettre l’aventure à sa place.

 

Tout ça pour dire que le voyage n’est pas nécessaire à l’aventure. Il y a bien sûr des aventuriers qui voyagent beaucoup, mais c’est pour les besoins de la cause.

Le voyage pour le voyage appartient à la fois à l’ère de l’individualisme et à celle du romantisme, c’est l’enchantement individuel.

 

L’APTITUDE AU RISQUE, LE GOÛT DU RISQUE.

 L’aventure ce n’est pas “partir à l’aventure”, c’est quelque chose qu’on prépare. 

Il y a plusieurs sortes de risques: le risque subit, le risque choisi, le risque physique ou intellectuel.

Les risques subis: On sait d’avance qu’il y a des risques dans l’entreprise, parce qu’on a bien préparé son coup, mais, surtout, on sait qu’on sera capable de les surmonter parce qu’on s’est bien préparé dans sa tête et qu’on a un certain goût pour le risque.

Les risques choisis: l’aventure projetée comporte des risques connus, mais on sait que si on ne les prend pas, si on ne les surmonte pas, l’aventure n’aura plus de sens. Ils sont un peu comme une épreuve initiatique.

Celui qui part comme humanitaire dans un pays en guerre sait les risques qu’il encourt et qu’il en rencontrera d’autres imprévisibles: soit on a peur et on ne part pas, soit on est sûr de sa force et de son courage et on y va.

Le risque n’est pas que physique (attaques, maladies, accidents, police, serpents...), il peut être aussi intellectuel; je pense en particulier à l’aventure politique ou syndicale, à l’écriture polémique (toujours Socrate!), à la rencontre de la détresse humaine. Ca exige du courage, de la force de caractère et un certain mépris du confort et de la sécurité, savoir se contenter du minimum. Il ne s’agit pas d’ascèse, bien que ce puisse aussi être une forme d’aventure, mais plutôt de se dépouiller de l’inutile. 

Enfin il faut avoir une certaine conception de son propre destin, être “artiste de sa propre vie” (parfois sans filet!), créateur de sa propre vie, savoir “sauter le pas”.

 

Nous vivons dans une société où l’on veut tout prévoir: le risque, l’assurance, la retraite, le décès... On appelle ça protection, on se protège de tout ce qui pourrait arriver d’imprévu, on doit garder le contrôle de tout ce qui pourrait arriver d’inattendu; or c’est dans ce qu’il y a d’imprévu, d’indéfini, de mystérieux qu’on puise la créativité de sa propre vie.

On apprend à se protéger et on s’attend à être protégé, mais on n’apprend pas à surmonter les difficultés. Il y a des gens qui s’en sortent parce qu’ils savent retourner une situation, prendre les décisions qui s’imposent et rebondir; c’est déjà un peu l’esprit d’aventure, mais la majorité craque devant les difficultés qui s’accumulent.

 

Dans notre société la seule chose que sache faire le politique c’est la défense des libertés individuelles, au mépris de la solidarité sociale qui s’amoindrit d’année en année. Bien sûr la recherche de la sécurité est un bien en soi, mais quand la société se met à interdire le risque et à le punir, à créer des règlements dans tous les domaines de l’existence pour tendre vers le risque zéro par principe, c’est la liberté qui est atteinte; trop de réglementation pour la liberté tue la liberté.

 

III) LE BESOIN DE LIBERTÉ

 Autrefois, l’’économie était contrebalancée par le politique et le religieux.

Le religieux qui donnait la priorité à une morale de comportement opposée au profit.

Le politique qui tendait vers la démocratie avec une éthique de l’intérêt général qui subordonnait l’économie au bien public.

C’est le principe de la vie en société, pour être libre, il faut respecter les règles qui régissent cette vie en société.

L’économie toute puissante a balayé et le politique et le religieux, poussant à tout transformer en marchandise, y compris nous même. Chaque individu pour la société est devenu un objet, un “consommateur”, un rouage de la grande machine commerciale. On y a acquis une liberté individuelle qui ne s’était jamais trouvée encore dans l’histoire de l’humanité, mais au prix d’une désocialisation qui nous laisse seuls avec nous même, responsables à 100% de nous même.

Et puisque tous les hommes “naissent égaux”, celui qui ne se débrouille pas tout seul dans la vie, est considéré comme responsable de son échec, c’est un incapable et un fénéant. C’est la mentalité américaine bien connue du “struggle for life”, de la déification de la “réussite individuelle”, qui laisse sur le bord du chemin bien des hommes, des femmes et des enfants.

 

Évidemment la société a le beau rôle puisqu’elle protège la liberté acquise de l’individu, interdisant du coup le risque, et elle est inattaquable puisqu’elle protège nos vie.

C’est là une conception du risque liée à la valeur de plus en plus suprême accordée à la vie conçue en tant que quantité et non en tant que qualité.

La vie c’est aussi la mort, et notre société occidentale refuse de plus en plus la mort. Elle jette en particulier un discrédit sur le suicide qui est pourtant la seule maîtrise véritable que l’on a de notre destin, la liberté suprême. De même l’euthanasie n’est pas acceptée qui est une forme de suicide partagé.

Depuis la shoa, la “victimisation” s’est généralisée; le jeu de la manipulation politique est de désigner la victime et le bourreau. Durant la première guerre du Golf il y a eu 100.000 soldats iraqiens tués, et on n’en a pas du tout parlé; par contre le petit nombre (250) de morts au sein de la coalition a fait la une de toutes les nouvelles. 

Ceci est tout à fait nouveau dans l’histoire, où, depuis toujours on gonflait au contraire les pertes de l’adversaire. Nous ne pouvons même plus supporter le nombre de victimes que nous provoquons! Nous sommes une société qui cherche à évacuer la mort.

 

La liberté que recherche l’aventurier, s’il cherche à fuir les carcans des réglementations, n’est pas une liberté qui échapperait à toute contrainte; au contraire il doit s’imposer une certaine discipline personnelle. C’est plutôt la liberté que l’on trouve dans le respect de l’autre; ce n’est donc pas “ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fasse”, qui est le propre de la protection de la liberté individuelle, mais” faites à autrui ce que vous voudriez qu’on vous fasse”. 

La liberté c’est la connaissance de l’autre, et savoir que pour les gens qu’on rencontre, on est soi-même un autre, on est l’autre de l’autre. Le respect est la qualité la plus galvaudée dans notre société, et le manque de respect l’emporte largement sur le manque matériel dans le calcul de la pauvreté.

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