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Le Club de Mediapart mar. 26 juil. 2016 26/7/2016 Dernière édition

LE TEMPS QUI PASSE

 

 

 

 

“Nous, êtres humains, savons que nous sommes mortels, destinés à mourir. Il est difficile de vivre avec cette connaissance. Vivre avec cette connaissance serait absolument impossible si ce n’était de la culture. La culture, cette grande invention humaine... qui va jusqu’à pétrir et travailler l’absurdité de la mort pour en faire sortir la plénitude de sens de la vie”. (Zygmund Bauman)

“Partout la société est un mythe vivant de la signification de la vie humaine, une création de sens qui est un défi.” (Ernest Becker cité par Z.Bauman)

 

Or qu’est-ce qui peut donner du sens à la vie, réduite à cette toute petite parcelle de temps entre la vie et la mort, lui donner une raison d’exister? C’est de découvrir, ou d’inventer, que l’humanité a un commencement et un but, et que toute existence participe de cette histoire. D’où l’importance des récits mythiques, les Grecs, les Romains, les Gaulois, la Renaissance, le siècle des lumières, le christianisme, le romantisme... qui nous ont fait inventer une marche de l’histoire dans laquelle on décèle une progression, un accomplissement, aux quels nous participons. Nous sommes les maillons d’une chaîne de générations qui tend progressivement vers une émancipation et un mieux-être de l’humanité, notre future.

 

Au niveau de la nation, d’un peuple, d’un territoire, on s’est forgé des mythes et des histoires qui sont l’illusion que l’histoire progresse vers plus de bonheur et de liberté.

Pour ce qui est de la famille, il n’y a pas si longtemps, le récit, enjolivé, des faits et gestes des ancêtres donnait aux petits enfants une raison de perpétuer les traditions et l’histoire de cette généalogie. Ainsi le temps passait, mais chacun y apportait sa pierre, on comprenait son existence dans une continuité, et le future était vu comme un accomplissement que les enfants devaient continuer, c’était notre manière d’être immortels parmi l’éternité.

 

Cette transmission nécessitait que les transformations de la société se fassent sur un temps long, pour que les petits enfants aient l’impression, malgré les changements et les progrès, de vivre à la même époque que leurs grands parents.

 

Or depuis cinquante ans nous assistons à un raccourcissement du temps. Le système techno-scientifique et néo-libéral exige de contrôler le temps, de vaincre le temps par la vitesse, l’accélération et l’empressement, éliminant par là même la raison d’être des mythes, des méta-récits, de l’histoire, car sa propre légitimité n’est plus fondée sur le passé mais sur l’avenir, sur sa puissance et ses propres critères d’efficience.

Le développement est lui même sa propre raison d’être et ne saurait comporter une finalité humaine (recherche du mieux-être, aspiration au bonheur...). “Il n’a d’autre finalité que l’exploitation de l’énergie humaine pour l’accélération et la capitalisation générales”.

 

Ce qui en résulte c’est une rupture progressive du lien social et du lien familial. Le développement va tellement vite que les enfants vivent à une autre époque que leurs parents, il n’y a plus transmission, continuité entre générations, la famille se rétrécie et s’étiole, chacun est prié d’être un individu autonome avec toujours plus de responsabilités personnelles.

Alors le temps qui passe se réduit au moment présent dans lequel on lutte pour sa propre survie, sans vision d’avenir, on ne passe plus le temps.

Avec comme corollaire les anciens qui sont eux aussi laissés à eux même, ils ne se voient pas “continués” par leurs enfants et petits enfants, ils n’ont plus rien à transmettre, et enfants et petits enfants n’ont plus “le temps” de s’occuper d’eux, d’où une existence difficile et une fin de vie pénible.

 

Le temps qui passe, le moment présent, n’est plus raccroché au passé puisqu’on ne le transmet plus et que personne ne s’y intéresse, ni à l’avenir puisqu’on ne peut plus le prévoir, l’organiser en commun. Reste à ressasser ses propres souvenirs et sombrer dans la nostalgie et la mélancolie.

“La mort, la mort et le temps dans leur commerce de vie”.(Patrick Chamoiseau).

Christophe Lasch écrivait en 79: “Vivre dans l’instant est la passion dominante - vivre pour soi même, et non pour ses ancêtres ou la postérité. Nous sommes en train de perdre le sens de la continuité historique, le sens d’appartenir à une succession de générations qui, nées dans le passé, s’étendent vers le futur. C’est le déclin de sens du temps historique.”

Paradoxalement on trouve le temps qui passe, et qui n’est plus que le moment présent, long, parce qu’il n’est plus qu’une succession de moments présents d’où le désir est absent (le désir, qui demande du temps, a été remplacé par l’envie, qu’il faut satisfaire tout de suite).

 

Les enfants et les anciens sont de plus en plus perdus, et les adultes se battent pour sortir rapidement de l’enfance et retarder le plus possible le passage à la déchetterie. Il s’agit de rester à la mode, d’utiliser des cosmétiques ou la chirurgie esthétique, de se teindre les cheveux, de faire de la gymnastique, du jogging, pour que le temps qui passe (rides, cheveux blancs, gros ventre...) ne se voit pas sur le visage, qu’on paraisse encore bon pour le service. Illusion du paraître et de se sentir bien dans sa peau.

On fait courir les enfants pour qu’ils deviennent rapidement adultes, quand on est adulte on est pris dans un tourbillon de temps courts et on freine des quatre fers pour rester le plus longtemps possible “utilisable”, et quand on est vieux on n’a plus qu’à ouvrir la fenêtre pour regarder le temps passer, et non plus le temps passé tendu vers le future.

 

On suit dorénavant la même trajectoire que les objets que nous fabriquons, qui ne sont pas faits pour durer longtemps mais pour être remplacés et jetés rapidement. Nous sommes de simples objets de consommation dont on se débarrasse quand on n’en a plus besoin ou quand on a trouvé mieux.

 

Pour montrer le changement de “tempo” et d’objectif de notre monde actuel, il me semble intéressant de reprendre l’allégorie inventée par Lewis Mumford et reprise par Zygmunt Bauman dans son “Vies perdues”. Il s’agit d’observer la différence entre l’agriculture et l’exploitation minière:

 

1°) “L’agriculture représente la continuité; un grain est remplacé par d’avantage de grains, un mouton donne naissance à d’autres moutons. Plus ça change, plus c’est la même chose. La croissance comme réassertion et réaffirmation de l’étant... une croissance sans pertes... La mort est suivie par la renaissance. Il n’y a rien d’étonnant à ce que les sociétés rurales aient vu la continuité éternelle des êtres comme allant de soi; ce dont ils étaient témoins et ce qu’ils pratiquaient était une chaîne ininterrompue de fins indiscernables de l’incessante répétition de commencement... Ils ne vivaient pas en allant vers la mort... mais vers un perpétuel renouveau, sous la forme d’une réincarnation infinie ou dans l’idée de la renaissance des corps de chaire mortelle en esprits, devenant des âmes immatérielles mais immortelles.

 

2°) L’industrie minière est le parfait exemple de la rupture et de la discontinuité. Ce qui est neuf ne peut naître sans que quelque chose soit écarté, jeté ou détruit. Il est créé au cours d’une dissociation méticuleuse et impitoyable entre le produit cible et tout ce qui barre la route à son arrivée. Précieux ou ordinaires, les métaux purs ne peuvent être obtenus qu’en ôtant les cendres et les scories du minerais. Et l’on ne peut accéder au minerais qu’en enlevant, pour s’en débarrasser, une couche après l’autre du sol qui entrave l’accès à la plateforme rocheuse, en ayant au préalable abattu ou brûlé la forêt barrant l’accès au terrain. L’industrie minière ne croit pas que la mort porte une naissance future en son sein”.

 

L’esprit moderne a choisi l’exploitation minière contre l’agriculture, le changement du monde contre ce qu’il avait été jusque là, le changement contre la continuité, ce qui pourrait être contre ce qui est simplement. “La condition moderne consiste à être en mouvement. Le choix consiste entre se moderniser ou périr”. Ce qui veut dire que si nous ne suivons pas le processus imposé, nous devenons des déchets, bons pour le rebut.

 

On a pu observer après 1968 nombre de jeunes ou de moins jeunes retourner à la terre pour tenter de se ré-approprier le temps qui passe.

On a cassé le rythme lent de la vie qui s’appuyait sur les saisons, les saisons du climat comme les saisons de la vie, pour adopter le rythme trépident de la mine qui doit produire, produire et produire toujours plus dans le seul but de capitaliser tout le future sur le présent, tout en produisant beaucoup de déchets et en détruisant la planète. Et bien sûr cette production est faite pour être consommée, et tous les hommes sont considérés comme des consommateurs, sauf ceux qui ne sont plus bons à produire ni à consommer et qui sont bon pour le rebut.

 

Voilà, on avait le temps qui passe, maintenant on a le temps qui fait du sur-place; et qui détraque tout...

 

“Passe les jours et passent les semaines

Ni temps passé ni les amours reviennent...”

 

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Tous les commentaires

Le culte de la vitesse s'est d'autant plus vite imposé (sans jeu de mot) qu'il est idéologiquement neutre, il n'est ni de gauche ni de droite. La vitesse est un tyran apolitique.

 

Je me demande parfois si ce ce "court-termisme" n'est pas la rançon de l'industrialisation. Je veux dire que, dans la mesure ou notre cerveau fonctionne plus vite que nos membres, tant que nous ne disposions pas d'outil pour "accélérer les évènements" on prenait le temps puisque celui-ci était disponible de fait. Aujourd'hui, informatisation aidant (par exemple), il se passe plus de chose que nous ne pouvons en suivre. Alors on cours après une volonté de tout savoir / tout maitriser qui - bien sûr - ne sera jamais satisfaite.

 

Sachant que, tout comme les passagers d'une voiture qui roule de plus en plus vite en pleine nuit avec des phares qui éclairent de moins en moins loin, on va droit au crash Je ne dis plus rien.

 

Quoique je ne l'ai pas encore terminé, ce que j'en ai lu m'incite à vous suggèrer ce livre :

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Ah, j'oubliais : Bien votre billet Sourire