"De la Mancha"

"De la Mancha" (Joyeux anniversaire... ambulatoire !)

"De la Mancha" (Joyeux anniversaire... ambulatoire !)

Ici, comme au rayon charcuterie de mon hypermarché préféré, on prend un ticket avec un numéro.
Puis, lorsque votre numéro s'affiche juste après le "gling" et quelques vérifications auprès d'une dame derrière son comptoir, on a gagné le plaisir de se montrer au traiteur.
Il a un nom alambiqué, Il est beau, jeune, propre, sourit et explique bien.
Il écoute, aussi ! Et ça c'est plus important qu'on ne croit car pendant qu'il vous écoute relater "ce qu'il s'est passé" et "ce que vous ressentez" s'il vous touche "ici", "et là ?", il vous regarde et ça, ça n'a pas de prix : car c'est peut-être le premier vrai regard de la journée.
Comme ce qu'a peut-être ressenti ce jeune homme, mendiant hésitant, devant un hypermarché.

Je fais compulsivement des caricatures. Car dessiner des "personnages", plus que des "personnes, me donne infiniment de plaisir. Et je les crois, vaniteusement, atypiques.
Il m'arrive aussi de faire des portraits de personnes... mais, là, je les "peins" véritablement, dans toute l'épaisseur de l'émotion dont ils m'ont gratifiée.
Ainsi, sur fond de soulèvements sociaux qui font sortir les "pauvres" de leur caniveau, il y a quelques semaines, un soir, j'ai vu ce jeune homme - une vingtaine d'années, pas plus - tout neuf dans sa misère - il était encore gras et semblait avoir honte -, mendier à la sortie d'un hypermarché, à moitié dans la nuit de la rue. Cette scène m'a bouleversée, d'autant que j'étais moi-même démunie de monnaie. Il pleurait de honte en cachant le moignon de sa main droite. J'ai pu trouver une pièce de 2 euros, ai posé ma main riche sur son épaule sanglotante et me suis permis un baiser sur sa joue inondée de larmes.
Non... ça c'est ce que j'aurais aimé oser faire si je n'avais éprouvé l'appréhension de goûter de son sel. Ma compassion et son désarroi ont sûrement la même saveur, celle de l'impuissance et de l'amertume... Alors, plus poétiquement, ai-je imaginé embrasser le bout de son poignet tranché, comme une maman dépose un baiser sur le bobo de son bébé.
En m'éloignant, j'ai vu un autre homme, visiblement plus aguerri dans ce métier qu'est la mendicité, le rejoindre. Alors, j'ai compris l'ignominie d'un scénario possible : l'exploitation du handicap d'un "pauvre" par un autre "pauvre". J'ai raconté cette anecdote à mon voisin, flic de son état et par conviction. Il m'a répondu, le sourire en coin : "Et vous êtes sûre qu'il avait vraiment un moignon ?".
C'est vrai, je ne m'étais pas une seconde posé la question. Mais, est-ce vraiment la question à se poser ?
Le soir même, en quelques heures, j'ai fait le portrait de ce jeune miséreux qui n'était pas misérable. Et l'ai baptisé "De la Mancha".
Ses larmes, de honte ou de gratitude, qui sait, étaient peut-être sa seule réponse à mon regard. Il avait déjà perdu les mots. Bientôt, ses yeux seraient vides.
C'est pourquoi le regard de l'Autre, même inconnu, surtout inconnu, est important car il est paradoxalement porteur de reconnaissance.
J'ai bien envie de publier le récit de cette rencontre, sous forme de billet, illustré de cette peinture.
Cela donnera à ce témoignage une portée politique...

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