Iconoclash
Peintre, caricaturiste
Abonné·e de Mediapart

63 Billets

1 Éditions

Billet de blog 1 août 2020

Ecole des Beaux-Arts de Bordeaux - Bizutage

Ecole des Beaux-Arts de Bordeaux - Bizutage . Expression ... libre !

Iconoclash
Peintre, caricaturiste
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Ecole des Beaux-Arts de Bordeaux - Bizutage

Le cours de dessin documentaire s'était brusquement interrompu ce matin d'octobre.
Sans qu'aucun signe ne nous parvienne de l'extérieur, les Anciens avaient envahi les pré-fabriqués où nous nous appliquions, penchés au-dessus de nos planches.
Monsieur Parson, pourtant si austère, s'était éclipsé, cédant le terrain à ces nouveaux maîtres de cérémonie... L'Instituion était-elle complice ?
Trois grands gaillards en blouse blanche circulaient entre les élèves pétrifiés, s'esclaffant devant les productions picturales de débutants.
"C'est quoi, déjà, la section ?
- Expression libre ? Ah ouais, c'est ça ! Libre !
- Et alors, vous croyez que ça vous donne le droi de faire de la merde ? Sans doute, hein ? Morveux !"
Et, tour à tour, les Trois jetaient leur dévolu sur l'un d'entre nous.
Nous étions leur souffre-douleur le temps qu'ils auraient décidé car Ils décidaient de tout au ccours de ce rite qu'on nous avait annoncé : promesse ou menace...
Victimes de notables bourreaux, voilà ce qu'il était convenu que nous soyons. Humiliation, négation de l'être, sans doute pour mieux renaître, ou plutôt naître vraiment pour la deuxième fois, socialement, culturellement, venir à ce monde nouveau. La mise à nu en est une expression des plus symboliques.
Je crevais de peur, juchée sur mon tabouret, ostensiblement concentrée sur mon graphisme. Peut-être, me disais-je, forcerai-je le respect ? Le respect pour le dessin si ce n'était pour ma personne ?
Walter, le plus redouté du trio, était déjà sur moi, affichant son sourire sadiqu de prédateur :
"Alors ? On s'applique, à ce que je vois ? On s'exprime..."librement" ? Eh ! C'est pas mal !" ironisait-il, au-dessus de ma planche.
"Elle promet, la petite ! Venez voir !"
C'était bien ma veine ! Les deux autres rappliquaient et j'allais devoir supporter leurs surenchères.
"Alors, c'est vrai ?
- Quoi ?
-Ben, ce qui est écrit derrière ton dos !
- Quoi donc ? " feignis-je d'ignorer...
- Tout ! Quoi ! Que tu es une "obsédée sexuelle" !
Danger ! Que répondre à cette question qui puait le test.
Si je confirme, il voudra vérifier. Si je m'en défends, on s'empressera de me faire payer cette publicité mensongère.
Comprendrait-il qu'on est prêt à tout quand on a seize ans et qu'on est subitement plongée dans cette jungle. Que c'était pour crâner, un moyen de déstabiliser, en affichant cette provocation permanente, un moyen d'imposer une distance vitale autour de moi, le temps de comprendre, m'inventer absolument une singularité avant que l'on ne découvre mon absolue banalité.
Car on n'est pas ici par hasard. En entrant dans ce lieu, on s'engage à exhiber et à s'exhiber.
"Oh, ça ? C'est pour rire !" risquai-je.
- Alors, tu vas pleurer ! Je m'en charge.
- ...?...?...?...?
- Alors, ça vient ? Oui ou non ?
- Non ." murmurai-je, avisée : "...je ne vais pas faire couler mon mascara !
- Voyez-vous ça ! " rit-il. "Que voilà une pauvre petite fille à l'école de la vie !"
Sauvée ! Cette incursion était une fausse alerte, néanmoins fallait-il la prendre comme un avant-goût... On savait qu'ils reviendraient... Quand ? Une question de jours, pourquoi pas la même semaine ? Et un autre matin, des pas précipités, des portes qui claquent, des cris, des ricanements, Ils étaient là, de nouveau, déferlant sur nous, les "Nouveaux", les "Bizuths".
Les "préfa" résonnaient de courses-poursuites et l'on apercevait des visages peinturlurés, filles et garçons à moitié débraillés, sur fond de cuivres entrechoqués et de couplets obscènes.
L'assaut était donné, la rafle avait commencé, les classes systématiquement fouillées :
expulsés, les trouillards ! Extirpés, les planqués ! Badigeonné à la brosse, le moindre centimètre carré de chair ou de tignasse !
Sylvette et moi nous vîmes empognées par des brutes rigolardes, nous retrouvâmes accroupies à l'extérieur, bousculées par des danseurs en transes comme des Indiens autou de futurs scalps.
Nous nous regardâmes : méconnaissables ! Les joues et le front barrés d'ocre rouge, les cheveux raidis par des paquets verdâtres. Seuls, nos yeux affolés guettaient une trouée dans cette bousculade.
Nous nous faufilâmes entre un pan de mur et ce qu'il restait d'un appentis. Nous avions découvert cette issue au cours d'une escapade organisée par un groupe de "pub deuxième année" , aux catacombes de l'église Sainte-Croix, jouxtant les Beaux-Arts.
Du fond du parc où nous étions tapies, des cris de filles nous parvenaient. Les rires gras des "dernière année" ne laissaient aucun doute sur ce à quoi nous allions échapper.
Quand le tapage se fût éloigné, nous comprîmes que le scénario allait se poursuivre à l'intérieur de l'atelier sculpture, le plus spacieux, mais aussi le plus froid. J'eus une pensée pour toutes ces filles.
Mais je me ressaisis bien vite et dès que la voie fut libre, Sylvette et moi nous précipitâmes sur le trottoir d'en face, mettant au moins la rue entre Eux et nous.
Il ne nous restait plus qu'à remonter, jusqu'à la gare, cette rue de Tauzia qui n'en finissait pas.
Notre course nous déballa en sueur, haletantes, dans le wagon de chaque jour. Les abonnés voyageurs considéraient notre duo hirsute :
double viol en couleur : autant dire un bizutage !
Soulagée d'avoir préservé mon intime.
Pas sûr qu'il en fût autant pour Sylvette, Elle, délurée aux gros seins qui ont fait fantasmer tant de bozariens...
Car cette fugue ne révélait-elle pas que, tout comme moi, sa désinvolture sexuelle affichée, n'était qu'un rempart contre la peur de la banalité...

Corine Saint-Blancat alias Iconoclash

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Écologie
Écologie : encore tout à prouver
Le remaniement ministériel voit l’arrivée du novice en écologie Christophe Béchu au ministère de la transition écologique et le retour de ministres délégués aux transports et au logement. Après un premier raté sur la politique agricole la semaine dernière, le gouvernement de la « planification écologique » est mis au défi de tenir ses promesses.
par Mickaël Correia et Amélie Poinssot
Journal — Histoire
De Gaulle et la guerre d’Algérie : dans les nouvelles archives de la raison d’État
Pendant plusieurs semaines, Mediapart s’est plongé dans les archives de la République sur la guerre d’Algérie (1954-1962), dont certaines ont été déclassifiées seulement fin 2021. Tortures, détentions illégales, exécutions extrajudiciaires : les documents montrent comment se fabrique la raison d’État, alors que l’Algérie célèbre les 60 ans de son indépendance.
par Fabrice Arfi
Journal — Société
Maltraitances en crèche : le bras de fer d’une lanceuse d’alerte avec la Ville de Paris 
Eugénie a récemment raconté à un juge d’instruction le « harcèlement moral » qu’elle estime avoir subi, pendant des années, quand elle était directrice de crèche municipale et qu’elle rapportait, auprès de sa hiérarchie, des négligences ou maltraitances subies par les tout-petits.
par Fanny Marlier
Journal — Justice
Affaire Darty : cinq mises en examen pour blanchiment et association de malfaiteurs
En juillet 2021, Mediapart révélait un système d’encaissement illégal d’argent liquide au sein du groupe Fnac-Darty. Depuis, quatre directeurs de magasins Darty et un directeur régional ont été mis en examen. Selon de nouveaux documents et témoignages, de nombreux cadres dirigeants du groupe auraient eu connaissance de ces opérations réalisées dans toute la France, au-dessus des seuils légaux. 
par Nicolas Vescovacci

La sélection du Club

Billet d’édition
La révolution, le martyr et l’avenir
Comme toute chose périssable, une Révolution peut-elle vieillir ? Au rendez-vous des célébrations décennales, elle est convoquée au gré des humeurs présentes. La Révolution se met à la table des incertitudes du moment, quand elle n’est pas mobilisée en morphine mémorielle afin d’endormir les espérances d’émancipation encore vivaces.
par Amine K.
Billet d’édition
Le purgatoire de grand-père
Dès les premiers instants au camp de Saint-Maurice-l’ardoise, grand-père s’isola. Près des barbelés, les yeux rivés vers l’horizon. Il se rappelait l’enfer. La barbarie dont il avait été témoin. Il avait vu le pire grand-père. La mort qui l’avait frôlé de si peu. Ils avaient tous survécu. Ses enfants, son épouse et lui étaient vivants. Ils étaient ensemble, réunis. C’était déjà un miracle.
par Sophia petite-fille de Harkis
Billet de blog
Glorification de la colonisation de l’Algérie et révisionnisme historique : le scandale continue… à Perpignan !
[Rediffusion] Louis Aliot, dirigeant bien connu du Rassemblement national et maire de Perpignan, a décidé de soutenir politiquement et financièrement la 43ème réunion hexagonale du Cercle algérianiste qui se tiendra au Palais des congrès de cette ville, du 24 au 26 juin 2022. Au menu : apologie de la colonisation, révisionnisme historique et glorification des généraux qui, pour défendre l’Algérie française, ont pris les armes contre la République, le 21 avril 1961.
par O. Le Cour Grandmaison
Billet d’édition
60 ans d’indépendance : nécessité d’un devoir d’inventaire avec la France
L’année 2022 marque les 60 ans de l’indépendance de l’Algérie. Soixante ans d’indépendance, un bail ! « Lorsqu'on voit ce que l'occupation allemande a fait comme ravage en quatre ans dans l'esprit français, on peut deviner ce que l'occupation française a pu faire en cent trente ans.» Jean Daniel  Le temps qui reste, éditions Plon, 1973.
par Semcheddine