Ecole des Beaux-Arts de Bordeaux - Bizutage

Ecole des Beaux-Arts de Bordeaux - Bizutage . Expression ... libre !

Ecole des Beaux-Arts de Bordeaux - Bizutage

Le cours de dessin documentaire s'était brusquement interrompu ce matin d'octobre.
Sans qu'aucun signe ne nous parvienne de l'extérieur, les Anciens avaient envahi les pré-fabriqués où nous nous appliquions, penchés au-dessus de nos planches.
Monsieur Parson, pourtant si austère, s'était éclipsé, cédant le terrain à ces nouveaux maîtres de cérémonie... L'Instituion était-elle complice ?
Trois grands gaillards en blouse blanche circulaient entre les élèves pétrifiés, s'esclaffant devant les productions picturales de débutants.
"C'est quoi, déjà, la section ?
- Expression libre ? Ah ouais, c'est ça ! Libre !
- Et alors, vous croyez que ça vous donne le droi de faire de la merde ? Sans doute, hein ? Morveux !"
Et, tour à tour, les Trois jetaient leur dévolu sur l'un d'entre nous.
Nous étions leur souffre-douleur le temps qu'ils auraient décidé car Ils décidaient de tout au ccours de ce rite qu'on nous avait annoncé : promesse ou menace...
Victimes de notables bourreaux, voilà ce qu'il était convenu que nous soyons. Humiliation, négation de l'être, sans doute pour mieux renaître, ou plutôt naître vraiment pour la deuxième fois, socialement, culturellement, venir à ce monde nouveau. La mise à nu en est une expression des plus symboliques.
Je crevais de peur, juchée sur mon tabouret, ostensiblement concentrée sur mon graphisme. Peut-être, me disais-je, forcerai-je le respect ? Le respect pour le dessin si ce n'était pour ma personne ?
Walter, le plus redouté du trio, était déjà sur moi, affichant son sourire sadiqu de prédateur :
"Alors ? On s'applique, à ce que je vois ? On s'exprime..."librement" ? Eh ! C'est pas mal !" ironisait-il, au-dessus de ma planche.
"Elle promet, la petite ! Venez voir !"
C'était bien ma veine ! Les deux autres rappliquaient et j'allais devoir supporter leurs surenchères.
"Alors, c'est vrai ?
- Quoi ?
-Ben, ce qui est écrit derrière ton dos !
- Quoi donc ? " feignis-je d'ignorer...
- Tout ! Quoi ! Que tu es une "obsédée sexuelle" !
Danger ! Que répondre à cette question qui puait le test.
Si je confirme, il voudra vérifier. Si je m'en défends, on s'empressera de me faire payer cette publicité mensongère.
Comprendrait-il qu'on est prêt à tout quand on a seize ans et qu'on est subitement plongée dans cette jungle. Que c'était pour crâner, un moyen de déstabiliser, en affichant cette provocation permanente, un moyen d'imposer une distance vitale autour de moi, le temps de comprendre, m'inventer absolument une singularité avant que l'on ne découvre mon absolue banalité.
Car on n'est pas ici par hasard. En entrant dans ce lieu, on s'engage à exhiber et à s'exhiber.
"Oh, ça ? C'est pour rire !" risquai-je.
- Alors, tu vas pleurer ! Je m'en charge.
- ...?...?...?...?
- Alors, ça vient ? Oui ou non ?
- Non ." murmurai-je, avisée : "...je ne vais pas faire couler mon mascara !
- Voyez-vous ça ! " rit-il. "Que voilà une pauvre petite fille à l'école de la vie !"
Sauvée ! Cette incursion était une fausse alerte, néanmoins fallait-il la prendre comme un avant-goût... On savait qu'ils reviendraient... Quand ? Une question de jours, pourquoi pas la même semaine ? Et un autre matin, des pas précipités, des portes qui claquent, des cris, des ricanements, Ils étaient là, de nouveau, déferlant sur nous, les "Nouveaux", les "Bizuths".
Les "préfa" résonnaient de courses-poursuites et l'on apercevait des visages peinturlurés, filles et garçons à moitié débraillés, sur fond de cuivres entrechoqués et de couplets obscènes.
L'assaut était donné, la rafle avait commencé, les classes systématiquement fouillées :
expulsés, les trouillards ! Extirpés, les planqués ! Badigeonné à la brosse, le moindre centimètre carré de chair ou de tignasse !
Sylvette et moi nous vîmes empognées par des brutes rigolardes, nous retrouvâmes accroupies à l'extérieur, bousculées par des danseurs en transes comme des Indiens autou de futurs scalps.
Nous nous regardâmes : méconnaissables ! Les joues et le front barrés d'ocre rouge, les cheveux raidis par des paquets verdâtres. Seuls, nos yeux affolés guettaient une trouée dans cette bousculade.
Nous nous faufilâmes entre un pan de mur et ce qu'il restait d'un appentis. Nous avions découvert cette issue au cours d'une escapade organisée par un groupe de "pub deuxième année" , aux catacombes de l'église Sainte-Croix, jouxtant les Beaux-Arts.
Du fond du parc où nous étions tapies, des cris de filles nous parvenaient. Les rires gras des "dernière année" ne laissaient aucun doute sur ce à quoi nous allions échapper.
Quand le tapage se fût éloigné, nous comprîmes que le scénario allait se poursuivre à l'intérieur de l'atelier sculpture, le plus spacieux, mais aussi le plus froid. J'eus une pensée pour toutes ces filles.
Mais je me ressaisis bien vite et dès que la voie fut libre, Sylvette et moi nous précipitâmes sur le trottoir d'en face, mettant au moins la rue entre Eux et nous.
Il ne nous restait plus qu'à remonter, jusqu'à la gare, cette rue de Tauzia qui n'en finissait pas.
Notre course nous déballa en sueur, haletantes, dans le wagon de chaque jour. Les abonnés voyageurs considéraient notre duo hirsute :
double viol en couleur : autant dire un bizutage !
Soulagée d'avoir préservé mon intime.
Pas sûr qu'il en fût autant pour Sylvette, Elle, délurée aux gros seins qui ont fait fantasmer tant de bozariens...
Car cette fugue ne révélait-elle pas que, tout comme moi, sa désinvolture sexuelle affichée, n'était qu'un rempart contre la peur de la banalité...

Corine Saint-Blancat alias Iconoclash

 

 

 

 

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