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Billet de blog 17 mai 2020

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Non M. Alain Duhamel, les Français ne sont pas ingrats avec l'Etat

Dans une défense désespérée du pouvoir en place, l'éditorialiste relativise les échecs et les mensonges de l'Etat pour dénoncer le pessimisme, le scepticisme et le manque de confiance des Français envers ceux qui les gouvernent [1].

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Dans sa chronique politique du 6 mai 20120 intitulée « le lourd malaise français », Alain Duhamel écrit qu’à l’aune de la pandémie de Covid-19, « les Français apparaissent bien comme les citoyens les plus critiques d’Europe, et probablement aussi les moins gouvernables ».

Il existerait selon lui « une exception française » qui ferait de notre pays « le plus pessimiste, le plus anxieux, le plus mécontent, le plus défiant, le plus incrédule vis-à-vis du pouvoir en place ».

Cette critique cinglante, acerbe et sans nuance de notre pays (ou plus précisément de son peuple) a de quoi nous interroger.

Alain Duhamel donne-t-il, de façon outrancière et outrageante, dans l’élitisme contre le Peuple ou fait-il tout simplement preuve dans sa chronique d’une certaine lucidité tout à fait légitime ?

A l’évidence, cet article est pour le moins inattendu voire incongru.

Incongru tout d’abord car il parait dans Libération, journal dont la tradition populicide nous avait jusque-là échappée…

Fondé en février 1973 par Jean-Paul Sartre, Serge July, Philippe Gavi, Bernard Lallement et Jean-Claude Vernier, Libération publie à son lancement un manifeste qui constituera pendant longtemps la charte politique du journal. La doctrine est alors claire et elle est de gauche : « Peuple, prends la parole et garde-la ».

La chronique d’Alain Duhamel n’est donc pas simplement une contorsion éditoriale, c’est bel et bien un reniement définitif de la charte politique originelle de Libé.

Certes, A. Duhamel n’a pas pour vocation d’être le dépositaire de la ligne éditoriale de Libération. Il n’est pas non l’unique responsable de la volte-face politique de ce journal.

Toutefois, en tant qu’icône du journalisme d’opinions, on attendait de lui qu’il respectât un peu plus la tradition journalistique de notre pays.

On attendait également qu’Alain Duhamel ne poussât pas le comble de l’ironie jusqu’à déclarer dans ce même journal de « gauche » que « la France est aussi le pays occidental le plus allergique au capitalisme, le plus réfractaire au libéralisme ».

Autant dire, un plaidoyer libéral dans un des temples de la presse de gauche. Pour un pays réfractaire au libéralisme, la tribune est pour le moins cocasse.

On attendait enfin de Duhamel qu’il se contentât simplement de faire son métier : celui de critiquer les politiques pour défendre le peuple et non pas de critiquer le peuple pour défendre les politiques.

Somme toute, les temps changent. Il faut bien s’habituer à ce que les milliardaires de ce pays dirigent les journaux du peuple et que les anciens éditorialistes du Point ou du Figaro écrivent des chroniques dans les journaux classés à gauche.

Le lourd malaise français peut-être ; mais le lourd malaise de la presse et des médias très certainement …

« Procès d’intentions ! » me direz-vous. Vous n’auriez probablement pas tout à fait tort. Car le lieu d’où parle Alain Duhamel n’est pas théoriquement suffisant pour invalider ses arguments.

Mais à les considérer de plus près, à la cruelle lumière des faits, ses arguments sont vains lorsque ses analyses ne sont pas partielles voire partiales.

Dans sa chronique, Duhamel écrit ainsi : « En Europe, devant la crise sanitaire, économique et sociale, on voit partout jouer un réflexe d’unité autour de l’exécutif, quelle que soit sa couleur, voire sa valeur. Ici, c’est au contraire un réflexe de division qui se déclenche irrésistiblement ».

M. Duhamel attendait-il réellement de la part des français qu’ils accordent un soutient franc et massif à un gouvernement qui a été le seul en Europe à mentir à ses concitoyens avec autant d’aplomb ?

Que M. Alain Duhamel ne décèle pas dans ce mensonge un lien de cause à effet très direct dans la défiance exceptionnelle des français dont il parle semble incompréhensible de sa part.

Certes, Duhamel admet que le gouvernement « a joué avec la vérité, (…), dissimulé la situation » mais de façon incompréhensible il n’en tire aucune conséquence incontestable sur le bien-fondé de l’incrédulité des français qui devrait être selon lui à relativiser.

Que la porte-parole du gouvernement Sibet Ndiaye ou que le secrétaire d’État auprès du ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez aient prétendu au début de l’épidémie qu’il n’y avait pas de pénurie de masques ne semble pas peser dans l’appréciation générale d’Alain Duhamel.

Que le Président ait menti dans son discours du 13 Avril 2020 (discours que le journaliste a d’ailleurs trouvé « excellent ») en prétendant que « l’hôpital avait tenu » ne semble pas émouvoir le moins du monde notre éternel éditorialiste politique.

Rappelons ici que le décompte des personnes mortes en EHPAD (plus de 10 000 à ce jour) procède en réalité d’une présentation comptable elliptique. Cette présentation elliptique révèle par contraste que ces personnes ne sont donc pas mortes à l’hôpital. Un tri a donc bien été fait : il n’y avait pas assez de lits dans les services de réanimation pour les personnes âgées. L’un des journalistes les mieux informés de France ne peut pas l’ignorer.

Et pourtant… « Il n’empêche que l’hôpital a tenu » a renchérit Duhamel !

Dans son indécence, ira-t-il jusqu’à proposer que cette formule soit inscrite en épitaphe sur la tombe de ces malheureux ?

Il y a quelque chose de stupéfiant quant à ce voile qui semble recouvrir les yeux du journaliste. Alain Duhamel semble ne pas avoir conscience qu’il a pourtant le même âge que les résidents des EHPAD. Pour autant, aurait-il eu le même sort qu’eux ? Chacun se fera son avis sur la question.

Dans son indulgence obstinée pour ceux qui nous gouvernent, Duhamel n’évoque ainsi les sujets qui fâchent que d’une façon elliptique.

Que le Ministre de la Santé ait prétendu que l’hydroxychloroquine était une molécule dangereuse sur le plan cardiaque ne semble pas avoir non plus retenu l’attention de l’éditorialiste. Pourtant, lorsque le gouvernement a fait classer sur la liste II des substances vénéneuses l’hydroxychloroquine sous toutes ses formes, il suffisait à Alain Duhamel de faire son travail de journaliste et de vérifier l’avis initial de l’Agence nationale de sécurité sanitaire du médicament et des produits de santé (ANSM) [1].

Il aurait ainsi constaté que l’argument retenu par l’Etat dans cette affaire relevait de la malhonnêteté intellectuelle car l’hydroxychloroquine a été reclassée sur la liste II dans l’attente de faire des tests relatifs à sa génotoxicité (et non pour sa supposée dangerosité cardiaque).

A force de côtoyer les politiques, Alain Duhamel doit peut-être être trop habitué à vivre dans leurs mensonges pour s’en étonner. En filigrane de sa chronique plane l’idée que les mensonges avoués devraient être rapidement pardonnés.

Qu’Alain Duhamel s’étonne de la colère des français en dit également beaucoup sur le niveau de permissivité de la presse politique française pour la classe politique. D’aucuns y verront même une certaine collusion à l’œuvre entre les journalistes et les politiques français, sorte d’exception française qui contraste avec la « Chinese Wall » (la Muraille de Chine) des pays anglo-saxons. Lourd malaise dans la presse…

Mais Alain Duhamel n’est pas à court d’arguments pour défendre le pouvoir en place : « Pourtant, la situation sanitaire n’est pas pire qu’en Italie, en Espagne ou au Royaume-Uni et les choix qui ont été faits ne sont pas plus mauvais ».

Il oublie ainsi que comparaison n’est pas raison.

Car les français pouvaient légitimement attendre mieux de notre Etat que nos voisins européens. En effet, il n’est un secret pour personne que le poids des dépenses publiques et que le poids de la santé dans le PIB de la France sont significativement plus élevés que tous nos voisins à l’exception du Danemark.

Or, lorsqu’on dépense beaucoup plus que nos voisins pendant des décennies, on se doit d’être mieux préparé. Faire simplement aussi bien est une contre-performance, faire moins bien une incurie.

Dire que l’Etat français a donc fait aussi bien que ses voisins italiens, espagnols ou anglo-saxons (en oubliant par ailleurs de dire qu’il a fait moins bien que tous les autres états européens dont la liste est trop longue pour être rappelée ici) est tout au plus un argument rhétorique. De la façon dont cela est présenté et argumenté, c’et même une contre-vérité.

Comment Alain Duhamel peut-il ainsi faire l’impasse sur cette mise en perspective ? C’est à tout le moins une erreur de jugement, au pire une collusion avec le pouvoir.

Et Alain Duhamel de conclure en dépit du bon sens que « nous ne sommes pas le pays de Descartes, nous sommes le pays d’Astérix », couronnant ainsi l’un de ses plus mauvaises chroniques.

Car qu’est-ce qu’être cartésien si ce n’est douter ? Dire que les français sont sceptiques ou incrédules envers l’Etat, c’est d’une certaine façon déjà les inscrire dans cette tradition cartésienne.

Descartes est certes la figure du rationalisme français mais on ne peut méconnaitre ce philosophe au point d’oublier que son rationalisme se fonde sur le scepticisme et sur le doute systématique.

Le doute c’est en quelque sorte le génie philosophique français. C’est donc précisément parce qu’ils sont très cartésiens que les français sont en droit de douter d’un Etat menteur dont l’inefficacité révèle plutôt un manque de rationalité.

[1] https://www.liberation.fr/debats/2020/05/06/le-lourd-malaise-francais_1787589

[2] https://www.anses.fr/fr/system/files/ANMV2019SA0175.pdf

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