Pour une déconnexion/reconnexion des intellectuels

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Le climat de haine des intellectuels suinte sa bêtise crasse sur tous les forums de discussion.

Sur Médiapart, cette bêtise tend vers le sublime, faute d'une modération digne de ce nom. Les attaques ad hominem sont constantes, de même que l'essentialisation des universitaires catégorisés à l'aide d'énoncés du type "vous autres", "vos semblables", etc., et suivis d'épithètes peu flatteurs, allant du procès d'intention idéologique à l'attaque sexiste. Ces formes d'essentialisation ne diffèrent en rien de propos racistes : remplacez, dans de nombreuses phrases écrites sur les forums de Médiapart le mot "intellecuel" ou le mot "universitaire", par le mot "juif" ou "arabe", et vous verrez que la rhétorique de l'exclusion et de la disqualification fonctionne de manière comparable. Au racisme classique s'ajoute donc, ici-même et sur la plupart des réseaux sociaux, un nouveau racisme qu'on pourrait qualifier de "culturel", ou de "professionnel", se parant des atours d'une pensée "critique" mal maîtrisée, et de considérations vagues sur la "domination symbolique", "l'accès au langage", les "privilèges" du professorat, et autres banalités des vulgates marxiste ou bourdieusienne. En réalité, ces attaques devenues systématiques cachent mal les frustrations personnelles, le manque de culture du débat argumenté, et les préjugés sommaires qui fondent leurs prétentions à la radicalité critique.

Ainsi, peut-on lire fréquemment que les universitaires ne seraient que des valets soumis à un Appareil Idéologique d'Etat, l'université : nul besoin d'apporter la moindre preuve dans ce procès en sorcellerie, car l'énoncé de banalités poujadistes enrobées d'un lexique "critique" et "radical", supposé de gauche suffit. Althusser l'ayant écrit, cela serait nécessairement vrai : au "vu à la télé" du consumérisme se substitue ainsi l'argument d'autorité, celui du "dit par le philosophe". La complexité du social ? Les contradictions inhérentes à tout système ? Les preuves empiriques d'une réelle activité critique contemporaine menée au sein des institutions, et qui évite les facilités des fausses impertinences ? Tout cela est balayé d'un revers de main au profit de la pensée "ne... que" et du fanatique idéologique de la critique à prétention philosophique : "vous et vos semblables n'êtes que des suppôts de l'université qui n'est qu'un Appareil Idéologique d'Etat".

Ce type de commentateur veut avant tout avoir raison, au sens d’"avoir raison de...", de "river son clou", et non raisonner. Se payer publiquement l’intellectuel ou l’universitaire de service est devenu le sport national, et cela se développe sur fond de confusion généralisée soigneusement entretenue par les journalistes autour de la notion d’"intellectuel", et surtout autour des pratiques de connaissance qui légitiment les discours savants et rendent possible l’exercice d’une authentique pensée critique. Celle-ci ne se résume évidemment pas à de plates réduction de la complexité sociale à des conflits de classe, conflits pas plus observés empiriquement que décrits par ceux qui prétendent les dénoncer. Pour les poujadistes de gauche, le racisme culturel se fonde sur la méconnaissance totale des métiers intellectuels et de leurs reconfigurations contemporaines, notamment à l’université, mais également dans le secteur de la culture, dans celui de la santé, et dans celui du droit. Il se fonde également sur une connaissance très superficielle - doux euphémisme…- des avancées des sciences humaines et sociales réduites à quelques slogans et auteurs fétichisés. Pour les poujadistes de droite, qui ont au moins le mérite de la cohérence, la haine des intellectuels est consubstantielle de leur discours depuis près d’un siècle : eux savent que le questionnement critique, qui est mené tant bien que mal dans les institutions du savoir, est subversif. Que ces poujadismes se rejoignent sur Médiapart, et dans tant d'espaces de débat en ligne, est révélateur de l’immense confusion qui règne dans ces supports de discussion où aucune modération digne de ce nom n’est organisée, ni même pensée, sur des bases éthiques.

Voulez-vous des exemples de ce racisme culturel anti-intellectuels et des réductionnismes de cette pensée "ne... que" ? Il suffit d'observer les commentaires de certains de ces billets :

http://blogs.mediapart.fr/blog/geoffroy-de-lagasnerie/260915/manifeste-pour-une-contre-offensive-intellectuelle-et-politique

http://blogs.mediapart.fr/blog/pascal-maillard/200815/universite-et-crise-de-la-critique-reponse-geoffroy-de-lagasnerie

http://blogs.mediapart.fr/blog/philippe-corcuff/071015/je-conchie-l-air-du-temps-neoreac

On y lit des propos qu'aucun être humain normalement constitué n'accepterait dans une discussion en face à face, et la plupart du temps on ne peut même pas parler d'argumentation tant les liens causaux entre les prémisses présentées (quand il y en a...) et leurs conséquences ne font l'objet d'aucun examen logique, pas plus que d'un étayage empirique, même minimal. Les critiques adressées aux talk shows télévisés les plus rances peuvent sans aucun problème s'appliquer à ces forums de discussion : tout peut y être dit, aucune rationalité ne s'y exerce, et le ton est à la violence verbale. Tout se passe comme si la médiocrité télévisuelle avait été naturalisée et s'exprimait à son plus bas niveau, y compris dans la critique de ce média. Quant aux modérateurs, ils sont aux abonnées absents. Mais qui ne dit mot consent. Quelle image lamentable de la "participation" citoyenne est alors diffusée ! L'Agora athénienne, aussi mythifiée soit-elle, n'a jamais été le café du commerce que constituent ces forums ou ces blogs.

Et c'est sur ces bases d'un aveuglement total face aux réalités et à la complexité du monde contemporain, aux transformations des métiers et pratiques des intellectuels, et à l’éthique du débat public, que l'on devrait penser un monde plus juste et des modes de pensée et d'action politique renouvelés et fondés théoriquement ?

Cela ne vaut plus la peine de tenter d'argumenter dans de telles conditions : nous, intellectuels et universitaires, ferions mieux de garder notre énergie pour nos étudiants ou pour nos partenaires des milieux de la culture ou du monde du travail, qui, parce qu'ils sont en contact régulier avec les institutions du savoir et de la culture, comprennent bien ce que nous y faisons au quotidien et ne confondent pas le débat public avec la polémique poujadiste. Ils partagent nos questionnements, et constatent nos tentatives de ranimer les rares espoirs d'émancipation que les tutelles de nos institutions se sont ingéniées à éteindre. Ils ne se contentent pas de tirer sur nos corbillards en dénonçant une pseudo-domination professorale (comme si rien n'avait changé dans les institutions depuis la critique du champ académique par Bourdieu...), pas plus qu'ils ne nous accusent - sans peur du ridicule ! - d'être des grands bourgeois (avec les salaires de merde et les horaires de travail démentiels qui sont les notres, c'est tout simplement une critique obscène).

J'en ai assez des positions surplombantes des "radicaux" de la critique et des frustrés que Médiapart laisse depuis des années pourrir tous les fils de discussion dès qu'un universitaire s'y pointe. J'ai décidé de quitter ce cloaque, de me désabonner (je profite ici de mes derniers jours d'abonnement) et de mettre mon énergie dans des choses plus constructives, que je souhaite partager dans la convivialité avec de vrais gens, et pas avec des zombies de clavier engagés dans des combats virtuels d'arrière-garde. Quel monde crépusculaire de tels « théoriciens » de la critique nous prépareraient si jamais - oh malheur ! - ces Robespierre de rézosociaux avaient des responsabilités politiques !

J'appelle tous les universitaires et tous les intellectuels insultés quotidiennement sur les forums de "discussion", ou simplement dégoûtés de ce qu'ils y lisent, à quitter ce mode de communication aussi inutile que vulgaire, et à ne plus cautionner par leurs contributions les médias qui laissent leurs sites se peupler d'invectives au lieu de favoriser l’argumentation, l'intercompréhension, et le tact. Nos énergies ne peuvent que s'épuiser dans d'inutiles polémiques quand les conditions d'un débat éclairé, humain, respectueux des autres et de la diversité des formes d’expression, ne sont pas réunies.

Reprenons plutôt le chemin de la parole vivante car engagée dans des interactions authentiques, pensées à partir d’attachements et non de distances "critiques", et laissons le cloaque mortifère des rézosociaux et des médias à ceux qui s'y ébattent : ils s’y épuiseront inutilement tandis que nous nous épanouirons intelligemment ailleurs, dans la vraie vie. Là seulement un véritable travail d’émancipation pourra être mené, loin des illusions de la critique surplombante, et des fausses impertinences.

Déconnectons-nous pour mieux nous reconnecter à la vraie vie.

 Edit (24.11.2015) : j'ai remis en route le site Indiscipline! (http://indiscipline.fr) en le transformant en une sorte de Club Médiapart où les blogs sont modérés par leurs auteurs. Indiscipline comporte également une partie "réseau social" et des forums. Si la logitique informatique est en place, et fonctionne correctement, ce qui compte c'est la manière dont on réussira (ou non) à élaborer des manières de faire collectives pour éviter les dérives trollesques et les aigreurs médiapartiennes. Toutes et tous les abonnés de bonne volonté sont invité.e.s à y participer. Et rien n'interdit de poster sur Médiapart, avec en plus une reprise du post et un lien vers Indiscipline, de manière à bénéficier de l'exposition de Médiapart, tout en gagnant la possibilité de modérer soi-même vos blogs et commentaires. A vous lire !

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