Il était une fois le climat : contribution de l'intérieur des institutions scientifiques

Médiapart convie ses lecteurs à contribuer à une édition participative sur le thème "Il était une fois le climat". Je préfère poster ici, n'ayant pas bien compris comment contribuer autrement que par de courts commentaires.

Je suis universitaire, et mon domaine de recherche concerne l'environnement. Je précise : en tant que chercheur en sciences sociales, je cherche à comprendre comment certains groupes construisent leurs relations avec leur environnement naturel. Et comme on ne peut pas mener sérieusement de recherche sans se donner des objets précis et des démarches empiriques, ni sans les accompagner d'élaborations conceptuelles, j'ai choisi de travailler sur les espaces naturels protégés : parcs nationaux, etc. Je vous épargne les aspects conceptuels, ça prendrait trop de place.

Ces dernières années, je me suis concentré sur des enquêtes de terrain, menées sur des bases ethnographiques, et concernant des parcs naturels inscrits au patrimoine mondial. C'est un objet intéressant, car s'y croisent des savoirs et des pratiques en confrontation (ceux des scientifiques, deux des habitants, etc.), des politiques publiques, et des initiatives plus "locales". Et aussi, comme ces territoires prétendent être gérés rationnellement, puisque des scientifiques y interviennent, on peut interroger cette rationalité à la mesure de ses résultats sociaux et environnementaux.

J'étudie, par exemple, les processus de mise en politique de la nature dans ces territoires, et les formes de la participation citoyenne. C'est important d'aller y voir de près, car au-delà des grand discours sur la participation, c'est toujours dans le détail des pratiques et des discours que l'on comprend ce qui se passe, ce qui fait sens pour les gens, ce qui fait qu'ils agissent ensemble. En particulier, les scientifiques et les populations locales qui sont amenés à se rencontrer (plus ou moins...) lors des démarches dites "participatives" en lien avec des politiques environnementales. J'ai mené plusieurs "terrains" ethnographiques, en particulier en Argentine et à La Réunion. Ils ont été publiés sous forme de livres ou d'articles : celles et ceux que ça intéresse peuvent les retrouver facilement en cherchant sur un moteur de recherche ou en cliquant ici ou . Voilà pour le traditionnel "d'où je parle".

Je précise qu'à l'origine, mon domaine de recherche n'était pas l'environnement, mais les sciences et leur communication. C'est à la suite de la lecture des rapports du GIEC, et de ma propre perception de la catastrophe environnementale qui vient (j'aurais préféré que cela soit l'insurrection qu'on nous promet depuis si longtemps, mais bon, on a les changements qu'on mérite...), que j'ai décidé de réorienter assez radicalement ma carrière. Avec tout ce que ça implique au plan professionnel : quasi changement de discipline, difficultés à faire accepter et financer des projets, nécessité de revoir mes stratégies de publications, etc. Je ne m'en plains pas : je le referai si c'était à refaire. Mais je signale ici qu'au plan institutionnel, rien n'est prévu pour une telle réorientation. On fait tout un flan des enjeux du changement climatique ou des problèmes environnementaux, on insiste sur le fait que le problème est d'origine anthropique, mais dans les institutions, je constate que les approches de l'environnement menées du point de vue de sciences sociales sont toujours aussi difficiles à faire accepter et ne sont pas soutenues par nos tutelles.

Or, si le problème est d'origine anthropique, on a au moins une certitude : on ne le résoudra pas par des approches en sciences de la nature. Aucune écologie scientifique ne peut prétendre résoudre un problème diagnostiqué comme anthropo-écologique. C'est par une interdisciplinarité accrue qu'on pourra avancer. Or, nouveau constat, cette interdisciplinarité n'est pas du tout soutenue par nos institutions, ou alors seulement à la marge. Et les problèmes de légitimité entre disciplines des sciences sociales et disciplines des sciences de la nature sont toujours aussi graves : en gros, dans les tours de tables des programmes de recherche, les sciences sociales sont considérées comme superflues, voire comme d'aimables décorations, sortes de cerises sur le gâteau des "vraies" sciences, et le cœur de l'affaire - des budgets et des postes - reste dans les mains des sciences de la nature. Inutile de dire qu'on n'avancera pas vers un quelconque règlement des problèmes environnementaux avec de tels partenariats dissymétriques entre disciplines. C'est, à mon sens, l'un des points important de blocage aujourd'hui, et il n'est pratiquement jamais désigné publiquement. D'où ma contribution ici.

Je ne sais pas trop ce que la rédaction de Médiapart attend d'une édition "participative" portant sur le changement climatique. C'est une sorte de mode, dans les programmes de recherche nationaux ou européens, d'avoir un volet en sciences sociales qui propose d'interroger les perceptions des populations locales. On ne sait en général pas très bien pourquoi ce volet est ajouté, mais ça permet à des labos de se mettre sous des robinets à finances. Pour avoir été engagé dans un tel programme de recherche, après coup, je ne vois toujours pas bien l'enjeu, mais bon... c'est la mode. Donc, on demande aux gens, aux supposés "vrais gens", cette figure assez vague du "peuple", de la "population locale", ce qu'elle "ressent". C'est encore mieux, du point de vue des financeurs, si ces populations locales sont lointaines : plus on construit l'image d'une population proche d'un état supposé de nature (tribu amazonienne, société africaine, etc.), plus on est supposés avoir un échantillon de perceptions intéressantes. Je vous laisse imaginer tout ce que ces présupposés empaquettent de condescendance, sans oublier le bon vieux poncif de la "tradition" s'opposant à la "modernité", ou celui de l'état de "nature" supposé s'opposer à l'état de "culture". Avec de tels dualismes, on n'est pas rendus...

Qu'attend-on d'une telle démarche en termes de construction d'un savoir sur le problème du climat ? A priori, il n'y a pas la moindre controverse au niveau du GIEC sur la réalité du phénomène d'un changement planétaire, ni sur le caractère anthropique du changement global, dont le climat est l'une des facettes. Les débats portent plutôt sur les mécanismes de détail de ce processus de changement. Donc, à quoi bon interroger les perceptions des "gens", si on n'a besoin d'aucune confirmation empirique du phénomène ? J'avoue ne pas avoir de réponse. Dans le groupe de recherche auquel je participais, et qui travaillait entre autre sur les perceptions du sol par des agriculteurs Sénégalais, et sur ce qu'on pouvait en tirer du point de vue du développement durable appliquée à l'agriculture, cette interrogation n'a pas fait changer d'un iota les hypothèses de travail des biologistes du projet. Alors que cela aurait dû être le cas : à nouveau revenait le problème de légitimité entre disciplines que j'évoquais plus haut. L'idée aujourd'hui est souvent de pister les mécanismes d'adaptation au changement climatique : comme si on avait déjà naturalisé l'idée que l'on ne pouvait pas agir contre, mais seulement s'adapter. Déprimant, non ?

Autour de moi, dans le milieu des spécialistes en environnement, je ne vois guère de collègues qui penseraient encore qu'on peut changer les choses. Et comme on ne nous donne aucun moyen de travailler, comme les labos poursuivent leur descente aux enfers budgétaires (environ 13% de financements structurels en moins chaque année : merci Mme Fioraso ! Merci les traitres du P$ ! Ils auront réussi - incroyable ! - à nous faire regretter Valérie Pécresse : jamais je ne l'aurais imaginé avant...), comme la bureaucratie enfle et nous paralyse chaque jour un peu plus, comme nous n'avons plus guère de liberté d'initiative et d'innovation (merci la version française du libéralisme dogmatique appliquée à l'enseignement supérieur et à la recherche...), hé bien... hé bien... je suis devenu aussi pessimiste que mes collègues. La COP 21, dont on nous rebat les oreilles, aurait pu être une fenêtre d'opportunité pour engager un plan ambitieux de soutien aux recherches sur l'environnement, pour décloisonner les disciplines, pour créer des postes, pour flécher des budgets. Mais rien de tout cela ne se passe. Et comme ni l'université, ni la recherche, n'ont été soutenues dans leurs luttes, ni par les médias, ni par la population, hé bien... hé bien... rien n’avance. Ah si : des chaires d'excellences financées par Total commencent à apparaître, en environnement, si vous voyez où je veux en venir...

On ne résoudra pas les problèmes environnementaux en se penchant sur les perceptions des "gens". On aurait une petite chance d'avancer en redonnant des marges de liberté et des financements à des projets interdisciplinaires pensés de manière plus audacieuse qu'une simple (et simpliste) juxtaposition de disciplines reliées par des dissymétries de légitimités. Mais pour cela, il faudrait revenir radicalement sur les réformes de l'enseignement supérieur, abroger la loi LRU, financer des créations de postes, restaurer une démocratie académique qui a disparu, réduire les mandarinats qui ont été recréés par la LRU, etc. Inutile de dire qu'on n'en prend pas le chemin, et que sans un soutien bien plus actif de la population et des médias, cela n'arrivera pas.

Voilà, je vous laisse sur cette note crépusculaire. Je suis loin d'avoir fait le tour de la question, mais ça peut donner tout de même quelques pistes de réflexion.

EDIT (3.10.2015) : suite aux attaques incessantes que subissent les universitaires et les intellectuels sur Médiapart, et en raison de l'absence de réaction des modérateurs, j'ai décidé de mettre fin à mon abonnement et de fermer les commentaires de ce blog. Les forums de ce média n'ont, de fait, rien de véritablement "participatif" puisqu'aucune règle de discussion n'y est respectée ni appliquée, et puisque la mauvaise foi, le sexime, je poujadisme anti-intellectuel et l'agressivité gratuite semblent parfaitement légitimes. Un certain nombre d'attaques violentes et ad hominem m'ont par ailleurs décidé à mettre fin à mes tentatives d'expliquer ici en quoi consiste le métier de chercheur.

Je remercie celle et ceux avec qui j'ai eu des contacts intéressants, et je prie celles et ceux qui souhaiteraient poursuivre les discussions dans un climat apaisé de me rejoindre sur mon blog personnel (http://igorbabou.fr) où mes articles sur Médiapart seront repris, ou de ne plus perdre leur temps dans d'inutiles discussions en ligne : la vraie vie est ailleurs.

 Edit (24.11.2015) : j'ai remis en route le site Indiscipline! (http://indiscipline.fr) en le transformant en une sorte de Club Médiapart où les blogs sont modérés par leurs auteurs. Indiscipline comporte également une partie "réseau social" et des forums. Si la logitique informatique est en place, et fonctionne correctement, ce qui compte c'est la manière dont on réussira (ou non) à élaborer des manières de faire collectives pour éviter les dérives trollesques et les aigreurs médiapartiennes. Toutes et tous les abonnés de bonne volonté sont invité.e.s à y participer. Et rien n'interdit de poster sur Médiapart, avec en plus une reprise du post et un lien vers Indiscipline, de manière à bénéficier de l'exposition de Médiapart, tout en gagnant la possibilité de modérer soi-même vos blogs et commentaires. A vous lire !

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