Palestine: la dernière casserole de Michèle Alliot-Marie

Les partisans du boycott d'Israel peuvent dire un grand "merci" à la révolution tunisienne: poursuivis en vertu d'une circulaire Alliot-Marie taillée sur mesure pour certains groupes d'influence pro-israéliens et dénoncée par un responsable du syndicat de la magistrature comme un véritable "attentat juridique", ils devraient à la faveur du dernier remaniement ministériel connaître un répit dans le harcèlement judiciaire dont ils font l'objet depuis plus d'un an.
France arrests pro-Palestinians for anti-Israel campaign © Belkacem93
France arrests pro-Palestinians for anti-Israel campaign © Belkacem93

Les partisans du boycott d'Israel peuvent dire un grand "merci" à la révolution tunisienne: poursuivis en vertu d'une circulaire Alliot-Marie taillée sur mesure pour certains groupes d'influence pro-israéliens et dénoncée par un responsable du syndicat de la magistrature comme un véritable "attentat juridique", ils devraient à la faveur du dernier remaniement ministériel connaître un répit dans le harcèlement judiciaire dont ils font l'objet depuis plus d'un an. Mais le soupir de soulagement pourrait venir aussi des membres du gouvernement, qui s'épargneront des révélations sur leurs relations avec certains éléments particulièrement fanatisés de la nébuleuse pro-israélienne en France.

Une centaine de partisans du boycott d'Israel étaient réunis, ce jeudi 17 mars dans l'après-midi, devant le Tribunal d'Instance de Bobigny (93) pour soutenir quatre militant(e)s inculpé(e)s du "délit d'incitation à la haine nationale". Apprenant un nouveau report de leur procès au mois d'octobre, Olivia, Maha, Mohamed et Ulrich sont sortis du tribunal sous les applaudissements des militants. Il ne s'agit pas du premier report de ce procès, initialement prévu le 29 octobre 2010 à Paris.

Le motif d'"incitation à la haine nationale", véritable curiosité juridique, s'appuie sur une simple circulaire du 12 février 2010, publiée alors que Michèle Alliot-Marie occupait les fonctions de Garde des Sceaux. Dénoncée publiquement par un dirigeant du syndicat de la Magistrature, dans les colonnes de Libération du 19 novembre 2010, ainsi que par une myriade de partis, syndicats et associations, cette circulaire assimile le principe du boycott d'un Etat à une forme de discrimination, "provocation publique à la haine envers une nation", et appelle à une répression "ferme et cohérente" de ce "délit", pouvant aller jusqu'à un an de prison ferme et 45000 euros d'amende. A la faveur d'un contexte international marqué par les révélations sur les relations entre le gouvernement français et les régimes de Ben Ali, Moubarak ou Kadhafi, ce document pourrait bien dans les faits suivre le même chemin que son malheureux auteur.

Circonstance aggravante, Michèle Alliot-Marie, devenue entretemps ministre des Affaires Etrangères, n'a pas quitté ses fonctions avant de s'être elle-même placée sous le coup d'une inculpation pour délit de boycott, puisque les contorsions diplomatico-médiatiques de l'Elysée l'ont conduite à appeler elle-même au boycott d'un autre pays: le Mexique, suite au rejet du pourvoi en cassation de l'affaire Florence Cassez. Situation comique qui souligne l'incongruité du "délit" inventé par l'ancienne ministre, mais aussi l'implication du gouvernement, de l'UMP et de son principal dirigeant dans les décisions d'Alliot-Marie.

La circulaire incriminée a été publiée en réponse aux besoins d'une nébuleuse d'associations pro-israéliennes particulièrement radicales, à l'origine de dizaines de plaintes contre des militants prônant le boycott d'Israel: en particulier, le "Bureau National de Vigilance Contre l'Antisémitisme", la Chambre de Commerce France-Israel et l'association France-Israel.

Une circulaire en cohérence avec la politique gouvernementale

La publication de la circulaire du 12 février 2010 ne constituait pas une initiative personnelle de Michèle Alliot-Marie, mais plutôt une mesure cohérente avec les dispositions de l'ensemble de l'équipe gouvernementale conduite par François Fillon. Répondant à une question d'Eric Raoult à l'Assemblée Nationale, en juin 2009, à propos des actions de boycott effectuées dans des grandes surfaces, MAM reconnaissait d'ailleurs que ces actions ne visaient en rien les produits casher, mais uniquement les produits importés d'Israel. Elle ne fermait pas, pour autant, la porte à d'éventuelles actions en justice, faisant appel pour cela à l'initiative d'associations.

Sollicitation qui reçoit bientôt la réponse d'associations telles que le BNVCA et France-Israel, qui obtiennent même une première victoire avec la condamnation de Sakina Arnaud, militante de la Ligue des Droits de l'Homme, poursuivie pour "incitation à la haine raciale" et condamnée à 1000 euros d'amende pour avoir... collé un autocollant appelant au boycott des produits israéliens sur une bouteille de jus de fruits.

Le virage du gouvernement est annoncé par François Fillon le 4 février 2010, lors d'un dîner du CRIF où Nicolas Sarkozy fait également une apparition, et lors duquel le premier ministre annonce des mesures contre le "scandaleux mouvement de boycott des produits casher ou israéliens", en contradiction avec les déclarations antérieures de sa Garde des Sceaux. Ces déclarations vont de pair avec un "virage à droite chez les juifs de France", selon le JDD, qui s'est traduit par l'élection de Gilles-William Goldnadel, président de l'association France-Israel, au sein du CRIF.

Bévue sur bévue

Avec la publication de la circulaire Alliot-Marie, les adversaires du boycott des produits israéliens auraient dû avoir le vent en poupe, suffisamment pour démultiplier les procédures à l'encontre de quiconque ose proférer un appel au boycott des produits israéliens. Toutefois, ils sont allés trop loin et ont multiplié bévue sur bévue, embarrassanr leurs relais au pouvoir.

Le premier accroc intervient dès le lendemain des annonces de François Fillon, au congrès de la puissante Fédération Syndicale Unitaire, première fédération syndicale de fonctionnaires où il s'avère que des militants et syndicats sont poursuivis par la nébuleuse pro-israélienne, suite à l'adoption d'une motion appelant au boycott d'Israel par le syndicat des enseignants du second degré (SNES) de l'académie de Nice puis une résolution similaire votée par le congrès national du SNASUB. Quoique les partisans d'un "boycott d'Israel par le mouvement ouvrier" s'avèrent minoritaires au sein de la FSU, rassemblant 10% des exprimés sur leur proposition dans cette fédération qui revendique 160 000 adhérents, l'ouverture d'une enquête portant sur son fonctionnement interne soulève un tollé chez les délégués. Pour le gouvernement, c'est un trop gros morceau, pour un enjeu trop faible, et les poursuites contre des syndicalistes sont oubliées.

L'affaire Sakina Arnaud, pourvue en cassation, aboutit à la formation d'un impressionnant comité de soutien.

Ce sont ensuite d'autres personnalités publiques, telles Omar Slaouti, du NPA, ou la sénatrice verte Alima Boumediene-Thiery, qui font l'objet de poursuites et fournissent une publicité appréciable à une campagne que les associations pro-israéliennes avaient pour objectif de faire taire. Les deux militants sont relaxés. Le comble est sans doute atteint lorsque le très médiatique Stéphane Hessel, pape de l'indignation, connu comme ancien résistant (et accessoirement ancien haut-fonctionnaire promu par Valéry Giscard d'Estaing) est à son tour attaquépar le BNVCA, qui salue l'interdiction d'une conférence à l'ENS.

A vouloir frapper trop fort, les associations pro-israéliennes aboutissent à un échec d'autant plus cinglant que les magistrats, déjà en conflit avec le gouvernement, n'apprécient guère d'être saisis pour examiner des "délits" créés sur-mesure par l'ex-Garde des Sceaux.

Des associations aux relents de soufre

Adeptes inconditionnels de l'amalgame entre soutien à la cause palestinienne et antisémitisme, les animateurs du BNVCA et de France-Israel, peu connues du public, pourraient bien relever un jour des chefs d'inculpation qu'ils ne cessent de brandir contre leurs adversaires.

Sammy Ghozlan, président du BNVCA, ancien commissaire de police et ex-délégué du CRIF en Seine-Saint-Denis (93), a été fait chevalier de la Légion d'Honneur par Brice Hortefeux en juillet 2010. Son association privée a reçu de Nicolas Sarkozy, en 2003, le pouvoir d'établir les statistiques officielles relatives aux actes antisémites en France, régulièrement évoquées par la presse. Cet homme est pourtant l'auteur inquiétant, à l'orthographe et à la syntaxe problématique, d'un discours où l'ONU est dénoncée comme centre mondial de l'antisémitisme, qui plus est dominée par les "Etats musulmans". Il serait également, selon l'association Europalestine, le principal instigateur de l'"affaire du RER D" en 2004, fait divers largement véhiculé par les médias avant qu'il se fût avéré monté de toutes pièces. Un "coup" de trop - l'invention d'un meurtre antisémite en Tunisie, au lendemain de la chute de Ben Ali, semble lui avoir valu une mise à l'écart du CRIF récemment.

William Goldnadel, président de l'association France-Israel, vient d'être nommé chevalier de l'ordre national du mérité par Nicolas Sarkozy. Auteur d'un Nouveau bréviaire de la haine où l'amalgame entre antisémites et pro-palestiniens est allègrement pratiqué, il ne dédaigne pas de se faire l'apôtre du communautarisme. Prompt à traquer le racisme chez ses adversaires, il aurait à plusieurs reprises fait montre de sévères préjugés à l'encontre des arabes et musulmans, attitude qui lui a valu une condamnation pécuniaire. Dénonciateur de la "haine", il n'en a pas moins vivement soutenu Milosevic... au nom de la "détresse serbe" lors du conflit avec les bosniaques musulmans, les serbes étant qualifiés de "judéophiles". La devise de l'association France-Israel est tout un programme: "A son attitude envers Israel, on peut juger de la valeur spirituelle d'un peuple".

De solides relations avec le pouvoir

Un examen rapide des relations politiques revendiquées par ces associations douteuses révèle des connexions profondes avec les partis au pouvoir et avec le gouvernement. L'association France-Israel compte dans ses rangs, ou a compté, des dizaines d'élus et personnalités politiques de premier plan telles que Jean-François Copé, Christian Poncelet, Alain Devaquet, Claude Goasguen, ou encore feu Georges Frêche. On comprend dès lors la facilité avec laquelle la circulaire Alliot-Marie du 12 février 2010 a pu voir le jour.

Le zèle pro-israélien des membres de cette association leur a régulièrement valu de défrayer la chronique. Ainsi Georges Frêche n'a-t-il pas dédaigné d'évoquer en public son "amitié" avec Nicolas Sarkozy, précisant que "pour Israel, on est du même bord". Frêche compte également au nombre de ses réalisations l'ouverture d'un port à Sète, spécialement consacré à l'importation de produits israéliens importés en France par la firme Agrexco. Il a qualifié son adversaire socialiste Paul Alliès d'"antisémite" suite à la participation du candidat malheureux à une manifestation contre l'implantation de cette compagnie.

Claude Goasguen, en qualité de président du groupe parlementaire d'"amitié franco-israélienne", n'a pas dédaigné de qualifier le peuple palestinien de "peuple sauvage de terroristes épouvantables" .

Parmi les invités récents de l'association: le général israélien Moshe Yaalon, qui a comparé les palestiniens à un "cancer" contre lequel, en sioniste modéré, il se contenterait de pratiquer une chimiothérapie, là où d'autres préconisent d'extirper la "tumeur".

Mais les amitiés de cette nébuleuse ne se limitent pas à l'UMP, à en croire l'accueil tout récent offert par la socialiste Elisabeth Guigou à Sammy Ghozlan: l'entretien aboutissant... à une condamnation des actions de boycott "sauvages".

S'il connaît une période de pause en raisons des trop nombreuses casseroles accumulées par le gouvernement actuel et le président de la République en matière de politique internationale, l'acharnement judiciaire contre les partisans du boycott d'Israel ne peut donc pas être considéré comme un dossier classé. Peut-être sera-ce l'occasion d'instruire un autre procès: celui des relations douteuses de nombre de personnalités politiques françaises de premier plan avec des réseaux pro-israéliens particulièrement douteux.

 

 

 

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