La solitude de l’œil militaire dans «Il n'y aura plus de nuit», au cinéma le 16 juin

Elodie Lemaire et Christel Coton donnent dans ce texte leur regard de sociologue sur le documentaire d'Éléonore Weber. Composé d'images d'hélicoptères de guerre, le film nous montre la réalité des conflits contemporains, leur asymétrie et leurs problématiques.

Il ne suffit pas de voir pour juger ! Le spectateur le comprend rapidement en passant derrière la caméra des militaires, censée augmenter leurs capacités visuelles pour identifier « l’ennemi » et dépister les comportements suspects, lors d’opérations aériennes au Moyen-Orient.

Si l’on peine à voir et encore plus à comprendre ce qui se joue dans la ligne de mire, c’est parce que les images ne parlent pas d’elles-mêmes selon l’expression consacrée. L’œil profane et celui des militaires ne voient pas la même chose et ne sont pas convaincus de la même manière par ce qu’ils voient. Ce que les images donnent à voir est construit, en l’occurrence par ce que les militaires y voient et pensent devoir y voir.

Cette interprétation de la réalité repose toutefois sur une vision partielle : certains éléments des scènes observées subissent un effet de loupe et ce qui se passe hors champ des caméras n’est pas interrogé.  La thèse d’une substitution progressive du contrôle humain par le recours aux technologies de pointe, censées régler les failles humaines, est ici sérieusement remise en cause : c’est l’humain qui actionne la caméra et fait « parler » les images. Le film d’Éléonore Weber nous rappelle que la technologie est (encore) peu autonome. Elle dépend de celui qui l’utilise et suppose toujours d’activer des savoir-voir, reconnaître, convaincre. Malgré tout, la croyance commune dans la « vérité » des images, dont on ne pourrait plus se passer, semble solidement ancrée. Il n’y aura plus de nuit écorne un peu plus ce mythe

 L’œil civil ne saurait comprendre ce que l’œil militaire entrevoit avant d’engager le feu.

Cette solitude de l’œil militaire, incompris, nous rappelle combien l’institution militaire n’a de cesse, aujourd’hui comme hier, de se draper dans les plis d’une autonomie et d’une spécificité radicale dont nul autre qu’un militaire ne pourrait rendre compte. Seuls pourraient « voir » ceux qui, à terre ou dans le cockpit, travaillent à collectivement construire et légitimer la suspicion qui ici arme le regard. Le temps de l’action ne semble pas autoriser de doutes ou de remises en cause.

Mais on entrevoit aussi, dans ces échanges entre le militaire et la cinéaste que, à distance du théâtre des opérations, d’autres grilles de lecture laissent filtrer des doutes. C’est bien en aval des tirs et des images chancelantes que se dessine une certaine solitude du soldat. Quand l’institution, les pairs et leurs échanges ne sont plus en mesure de fabriquer les sous-titres qui justifient les tirs et les éliminations, le salon familial devient le théâtre de doutes.

Le « raffinement des tirs » dont peuvent s’enorgueillir, en situation, les soldats professionnels semble difficilement pouvoir être exporté hors du théâtre des opérations extérieures. Restent le doute et les silences de ce militaire que l’on sent ponctuellement travaillé par une absence de reconnaissance tout à la fois sociale et institutionnelle : « ne plus être accueillis nulle part comme des héros ».

Trailer de Il n'y aura plus de nuit (HD) © Cine maldito

Elodie Lemaire, maîtresse de conférences en sociologie à l’Université de Picardie Jules Verne, et chercheure au CURAPP-ESS, a notamment publié L’œil sécuritaire, mythes et réalités de la vidéosurveillance, Paris, La Découverte (coll. L’envers des faits), 2019.

Christel Coton, maîtresse de conférences en sociologie à l’université Paris 1 Panthéon Sorbonne, et chercheure au CESSP, a notamment publié Officiers. Des classes en luttes sous l’uniforme, Marseille, Agone (coll. L’ordre des choses), 2017.

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