Traquer les corps dans « Il n'y aura plus de nuit »

En collectant des données sur différentes populations de corps, les caméras thermiques agissent comme des instruments de contrôle biopolitique. Alice Leroy, chercheuse en études cinématographiques, s'intéresse au contrôle des corps permis par les nouvelles technologies, dans le film, mais aussi dans notre société. « Il n'y aura plus de nuit » en ce moment au cinéma.

capture-d-e-cran-2021-06-16-a-18-03-58
À la lisière du visible, le réel et la fiction se dissolvent l’un dans l’autre comme la perception et l’hallucination. La question n’est plus alors de tracer une ligne de partage entre le visible et l’invisible, puisque le visible ne connaît virtuellement plus de limites. 

Découverte en 1800 par Sir William Herschel, la thermographie mesure le rayonnement invisible du spectre électromagnétique, dont nos yeux ne perçoivent qu’une faible part. Ce rayonnement invisible s’appelle énergie thermique ou infrarouge. Ce que nos sens captent faiblement, la caméra infrarouge, elle, le traduit en données et le reproduit sous forme d’images.

Les premières caméras sensibles aux infrarouges ont été conçues au début des années 1940. Équipées de capteurs électroniques, elles étaient alors utilisées, sans grand succès, pour la défense antiaérienne. Ce n'est qu'au début des années 1970 que ces systèmes de vision nocturne ont réussi à produire des images thermiques en temps réel.

capture-d-e-cran-2021-06-16-a-18-04-12

À cette époque, l'armée américaine invente les systèmes infrarouges prospectifs (FLIR), des technologies de repérage et de navigation capables de détecter des objets jusqu'à 3 km. Ces caméras déjouent tous les obstacles visuels, nuit, brouillard, fumée, et seront logiquement utilisées pour des opérations de surveillance et d’intervention – en langage militaire, on dit « find, fix, and finish ».

Au cours des années 1990, les premiers drones à vision infrarouge de l’armée américaine survolent l’Afghanistan et l’Irak.

L’un d’entre eux est ironiquement baptisé « Predator », en hommage au film de John McTiernan (1987), dans lequel il utilisait une caméra thermique pour reproduire la vision subjective dune créature décimant des soldats d’élite. L’étrangeté de ce regard, incommensurable avec celui des humains, ne pouvait le rattacher qu’à une perception non-humaine, alien ou machinique.

Les caméras qui devaient suppléer à nos sens les ont finalement supplantés pour traquer des corps semblables aux nôtres, piégés par leur propre chaleur. En collectant des données sur différentes populations de corps, les caméras thermiques agissent comme des instruments de contrôle biopolitique.

capture-d-e-cran-2021-06-16-a-18-04-24

La pandémie de COVID-19 a accéléré ce processus et autorisé son déploiement hors de l’espace-temps de la guerre au nom d’un principe sanitaire. Plus aucune profondeur ou surface narrête ou ne reflète cet œil sans regard.

Étrange paradoxe que celui de cet œil omnipotent de la caméra thermique auquel rien n’échappe : ces silhouettes lumineuses qu’il matérialise à la surface des écrans rappellent à leur spectateur sa propre vulnérabilité.

Alice Leroy

***

Il n'y aura plus de nuit en ce moment au cinéma

Il n'y aura plus de nuit - Eléonore Weber (Bande annonce) © PERSPECTIVE FILMS

La scène se déroule en pleine campagne, dans un paysage montagneux ou sur le toit d’un immeuble. Au fond du plan, on aperçoit de fines silhouettes, suffisamment distinctes malgré l’éloignement. Parfois, des hommes à l’allure fantomatique se mettent à fuir, on en déduit qu’ils se savent observés. Mais le plus souvent, ceux qui sont visés ignorent qu’ils sont visés, ils n’ont pas repéré d’où venait la menace, aussi ont-ils l’air complètement désorienté. Ces images proviennent d’hélicoptères. Nous sommes en Afghanistan, en Irak, en Syrie… On voit l’intervention en train d’avoir lieu. Celui qui filme est également celui qui tue, ou peut-être est-ce l’inverse. Il n’y aura plus de nuit fait face à ces exercices de cruauté en détournant les vidéos du discours de propagande dans lequel elles sont généralement prises. Le film s’attache à montrer où peut mener le désir de voir, lorsqu’il s’exerce sans limites.

Texte dit par Nathalie Richard / Montage Charlotte Tourrès, Fred Piet et Eléonore Weber / Montage son Carole Verner / Mixage Ivan Gariel

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.