J’ai peur: mémoires de la Shoah et victoires du Front National

En 2000, j’étais en sixième. Pour une émission de radio, une journaliste était venue interviewer des élèves de ma classe en leur demandant « De quoi avez-vous peur? » J’avais répondu « De la guerre ». Mais pour moi, fille et petite-fille de survivants de la Shoah, la guerre avait un sens très précis.

Ce soir, j’ai peur. Ca fait longtemps qu’on la sent monter la vague brune. Depuis le 21 avril 2002 au moins. On la sent monter, mais on a préféré s’aveugler et continuer à croire aux aménagements à la marge. On a préféré croire que les exclusions de notre République, la misère sociale de nos quartiers, étaient des conséquences malheureuses d’un modèle politique et culturel intouchable, et qu’il convenait de colmater les fissures pour que la formule magique ‘liberté-égalité-fraternité’ fonctionne à plein régime. Pourtant, ce ne sont pas là des conséquences dommageables, mais les effets les plus directs d’un logiciel politique complètement suranné.  Ce soir, j’ai peur.

En 2000, deux ans donc avant les résultats du premier tour des élections présidentielles de 2002, j’étais en sixième. Pour une émission de radio, une journaliste était venue interviewer des élèves de ma classe en leur demandant « De quoi avez-vous peur? » J’avais répondu « De la guerre ». Mais pour moi, fille et petite-fille de survivants de la Shoah, la guerre ce n’était pas un mot vague, qui désignait quelque chose de lointain et d’indéfini. Non, pour moi, la guerre avait un sens très précis. Trop précis, peut-être. La guerre, c’était bien évidemment la Seconde Guerre mondiale, avec ses hordes de nazis et de chiens aboyants, Hitler au pouvoir, Juden Raus, la collaboration, les wagons à bestiaux, la déportation, pour moi la guerre, petite fille de 12 ans, c’était Auschwitz. C’était l’extermination de masse, la persécution, les spoliations, l’étoile jaune qu’Anne Frank, au même âge que le mien, avait dû porter avant de se cacher, puis de mourir avec 6 millions d’autres Juifs, et des centaines de milliers d’homosexuels, lesbiennes, Roms, Noir-e-s, handicapé-e-s, juifs ou pas juifs.

Cette peur ne m’a jamais quittée. Et même si je me suis toujours persuadée que le passé était passé, les rêves que je faisais la nuit, presque toutes les nuits de ma longue adolescence, transportaient, systématiquement, dans mon présent nocturne, les sbires hitlériens. Alors, si le jour j’essayais d’oublier, la nuit, le passé était bien mon présent. Ils me traquaient dans la cour de mon lycée, dans les rues de ma ville, dans le jardin de ma maison, dans ma chambre d’étudiante, chez les voisins où j’essayais de m’enfuir en dernier recours pour échapper à l’arrestation. Cette peur ne m’a jamais quittée.

Et puis, j’ai fini par comprendre que les nazis ne reviendraient ni le jour, ni la nuit. Car s’ils revenaient, ce serait sous une autre forme. Il m’en a fallu du temps pour comprendre cela. Il m’a fallu ouvrir les yeux sur mon monde, sur les autres oppressions que je ne subissais pas personnellement et qui n’avaient pas touchées mon histoire familiale, lire Walter Benjamin et sa conception d’une histoire constellaire, l’Ecole de Francfort, et Agamben sur le camp comme paradigme de l’Occident. C’était dur mais j’ai fini par comprendre qu’Auschwitz ne fut pas une erreur de notre modernité, requérant la repentance perpétuelle et dont il faudrait se souvenir, – ce fameux devoir de mémoire – presque mécaniquement, comme une incantation, une prière, une lamentation. Pas une erreur, mais une potentialité. « Zakhor » dit-on en hébreu, « Souviens-toi ». Mais souviens-toi de quoi ? Souviens-toi de qui ? Souviens-toi pour quoi ? Pleurer nos morts sans s’interroger sérieusement sur le monde qui les a condamnés et sur les formes de rémanence de ce monde, c’est se souvenir dans l’aphasie, se souvenir dans l’ignorance, et donc, ne pas se souvenir du tout. Mémoire impotente contre mémoires vives. Et surtout ne pas voir l’évidence : que ce monde n’est pas mort avec la fin d’Auschwitz, mais qu’il lui a survécu, lui. Que cette civilisation, qu’on appelle du progrès ou des Lumières, a peut-être quelque chose de pourri en son for, et que c’est dans ce monde que nous vivons encore. Dans un monde qui a rendu Auschwitz possible. Dire cela, ce n’est pas simplifier à outrance ou se laisser aller à la paranoïa. Dire cela, c’est tout simplement garder en tête, comme principe politique, qu’à défaut de vigilance, la bête, encore bien féconde qui nous guette, emboitera le pas sans même que l’on s’en rende compte, comme ce fut le cas en 1933.

Alors, ce que j’ai retenu de tout cela, c’est qu’aujourd’hui comme demain, cette bête ne ressemblera ni aux bourreaux nazis, ni aux colons exterminateurs d'esclaves. Oh non, elle aura un autre visage. Car il y a là des processus de traduction à l’œuvre, qui imposent de penser, comme le disait Frantz Fanon, « à partir du temps ». Et il faudra le reconnaître, ce visage. Ce visage, c’est celui qui a raflé les voix des élections régionales, ce soir du 6 décembre 2015 en France. Mais c’est aussi celui de la droite sarkozyste qui a phagocyté le discours lepeniste ces quinze dernières années durant, préparant ainsi le chemin que le Front National emprunte avec tant d’aisance aujourd’hui, et celui de la gauche gouvernementale dans son daladiérisme pathétique. Et les conséquences ne seront pas celles de la déportation des Juifs dans des camps à l’Est de l’Europe. Car elles auront, elles aussi, un autre visage qui correspondra à celui de notre temps.

 Le 6 décembre 2015, c’est aussi cette année, le premier soir de Hanouka pour nous, juives et juifs. La fête des lumières (encore les lumières). C’est l’histoire d’une fiole d’huile retrouvée dans le temple de Jérusalem après sa profanation par les forces hellénistiques, et qui brûla, par miracle, huit jours, tout juste le temps nécessaire pour fabriquer une autre fiole sacrée, et permettre à la flamme de brûler sans interruption. J’espère que nous aussi, contemporains de la remontée du fascisme sous ses nouveaux oripeaux, saurons trouver cette fiole, porteuse de miracles.

Pour l’heure, les paroles de la chanson Notre village brûle du poète Yiddish Mordechai Gebirtig, écrite à la suite du pogrom de Przytyk en Pologne en 1936, et qui devint le cri de ralliement de la résistance du ghetto de Cracovie, tournent en boucle dans ma tête:

Tout brûle, frères ! Tout brûle !
Oh, notre pauvre village, frères, il brûle !
Vents diaboliques, pleins de colère,
Rage et ravage, destruction et débris ;
Plus forts maintenant que les flammes s'élèvent --
Tout brûle autour de nous maintenant !
Et nous sommes debout, là, à regarder
Avec nos bras croisés, futiles
Et nous sommes debout, là, à regarder --
Pendant que nos villages brûlent !

(…)

 

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