Une avancée dans la lutte contre l’impunité au Cameroun?

En février 2020, les forces de sécurité et des civils armés ont massacré 21 civils, dont 13 enfants, à Ngarbuh, au Cameroun. Pour les habitants, la lutte contre l’impunité est particulièrement urgente. Mais les avancées vers la justice entamées par le gouvernement doivent conduire à des poursuites dans le cadre de procès équitables et publics. Par Ilaria Allegrozzi, chercheuse sur l’Afrique centrale pour Human Rights Watch.

Il y a un peu plus de quatre mois, les forces de sécurité et des civils armés d’ethnie peule ont massacré 21 civils, dont 13 enfants, à Ngarbuh, un village isolé au nord-ouest du Cameroun. La plupart des corps des victimes ont été retrouvés calcinés. S’ils demeurent l’exemple le plus flagrant des abus perpétrés par les forces de sécurité nationales dans les régions anglophones du pays, ces meurtres pourraient servir de catalyseur à l’établissement des responsabilités et, à terme, à une véritable avancée dans la lutte contre l’impunité.

Dans un premier temps, le gouvernement a nié la responsabilité de l’armée dans la tuerie, préférant se lancer dans une campagne de diffamation contre les organisations de défense des droits humains et les médias qui avaient dénoncé le massacre. Mais, le 1ermars, sous la pression de la communauté internationale, le président camerounais Paul Biya a accepté de créer une commission d’enquête. On pouvait craindre une fausse promesse, dans un contexte où la pandémie de Covid-19 semblait de plus accaparer l’attention du monde entier. Mais le 21 avril, le gouvernement camerounais a admis que ses forces de sécurité portaient une part de responsabilité dans ces meurtres.

Certains points clés de l’enquête gouvernementale soulèvent bien sûr des inquiétudes, notamment s’agissant de la chronologie de l’attaque et du nombre de victimes. La commission conclut en outre à des responsabilités insuffisantes, les militaires de rang inférieur étant mis en cause, tandis qu’un silence assourdissant de la part du gouvernement entoure le rôle joué par le Bataillon d’intervention rapide (BIR), une unité militaire d’élite, dans la tuerie. Mais l’enquête a abouti à l’arrestation de deux militaires et d’un gendarme la semaine dernière, l’une des rares fois où le gouvernement camerounais a manifesté sa volonté de tenir ses propres forces pour responsables de crimes graves.

L’impunité est l’un des principaux moteurs de la crise qui sévit dans les régions anglophones, et très peu d’auteurs de crimes graves ont eu à rendre des comptes pour leurs exactions depuis qu’elle a éclaté fin 2016.

Bien qu’une enquête plus approfondie soit nécessaire pour établir une chronologie claire des événements et identifier tous les responsables, y compris tout individu haut placé dans la chaîne de commandement, ne sous-estimons pas le fait que, depuis la tuerie il y a à peine quatre mois, nous sommes passés d’un déni pur et simple à une enquête, à une déclaration présidentielle et, maintenant, à des arrestations. Ces mesures vont dans le bon sens - suggérant la volonté du gouvernement d’envisager d’établir les responsabilités pour les crimes graves commis par ses propres troupes.

Pour les habitants de Ngarbuh, la lutte contre l’impunité est particulièrement urgente. Le mois dernier, l’armée et les gendarmes ont établi une base dans le village, soulevant des appréhensions parmi la population locale. « Les images des tueries sont encore dans tous les esprits », m’a récemment confié un habitant. « Je ne comprends pas comment les militaires peuvent nous protéger alors qu’ils sont venus nous tuer. »

Loin d’être un cas isolé, le massacre de Ngarbuh s’inscrit dans un long cycle d’abus perpétrés par les militaires dans les régions anglophones, qui doivent eux aussi faire l’objet d’enquêtes véritables. À cet égard, les partenaires internationaux du Cameroun peuvent aider le gouvernement à établir une commission d’enquête indépendante, ou un mécanisme similaire, pour faire avancer la lutte contre l’impunité s’agissant des graves violations des droits humains commises par les forces gouvernementales ainsi que par les séparatistes armés dans les régions anglophones depuis 2016. Ils devraient également encourager les autorités camerounaises à permettre aux organisations de défense des droits humains et aux journalistes de travailler sans entrave et sans crainte de représailles. 

Ces avancées vers la justice pour le massacre de Ngarbuh devraient conduire à des poursuites dans le cadre de procès équitables et publics et constituer le début d’un long processus de réponse à l’impunité, et non une fin en soi. C’est en voyant si le gouvernement s’engage sur cette voie pour la justice que l’on mesurera le sérieux avec lequel il demandera réellement des comptes à ses propres hommes.

 

Ilaria Allegrozzi est chercheuse sur l’Afrique centrale pour Human Rights Watch.

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