Comment Ekrem İmamoğlu a gagné les élections municipales à İstanbul ?

Ekrem İmamoğlu, jeune maire de 49 ans, a réussi à gagner à deux reprises les élections dans un contexte ouvertement injuste où les règles du jeu favorisaient le candidat du parti sortant. Comment cela a-t-il pu se produire ?

Depuis la prise du pouvoir de l’AKP (Parti de la justice et du développement) en 2002, les « discours du balcon » marquent généralement la fin des élections en Turquie : une grande foule se réunit devant le siège de l’AKP et entonne avec enthousiasme les chants de leur parti politique victorieux avant le discours lancé par Recep Tayyip Erdoğan, le « vrai auteur » de cette victoire. Or cette fois, rien ne s’est passé comme d’habitude. Le 23 juin dernier, les premières estimations des résultats de l’élection municipale d’Istanbul ont été reçus avec stupeur devant le siège du parti sortant.

Le même jour, les électeurs s’étaient rendus aux urnes pour élire le maire d’Istanbul pour la seconde fois suite à l’invalidation par le Conseil électoral supérieur (YSK) du premier scrutin qui avait été remporté le 31 mars dernier par le candidat de l’opposition, Ekrem İmamoğlu avec un écart de 13 800 voix devant le candidat de l’AKP et ancien Premier Ministre, Binali Yıldırım. Après un recours déposé par l’AKP, Ekrem İmamoğlu avait vu son mandat annulé en raison « d’irrégularités » par une décision du Conseil suprême des élections qui avait planifié la tenue d’un nouveau scrutin le 23 juin.

Pourquoi ces résultats ont-ils été reçus avec stupeur par les militants et les sympathisants de l’AKP ? Tout simplement parce que cette fois-ci, Ekrem İmamoğlu n’a pas seulement gagné les élections, mais il l’a emporté avec 800 000 voix de plus que son adversaire.

İstanbul, le cœur de la Turquie, était devenu une ville symbolique pour les islamo-conservateurs de l’AKP qui la gouvernent depuis l’élection à sa tête, en 1994, d’un jeune militant du Parti de la prospérité (Refah Partisi), Recep Tayyip Erdoğan. À cette époque-là, Erdoğan était parvenu à l’emporter en faisant campagne contre l’ordre établi, incarné par le système judiciaire, l’armée et les médias, et en débutant alors son parcours politique en se présentant comme le représentant de la « volonté du peuple » contre « une minorité d’élites républicaines » qu’il accusait d’avoir aliéné les valeurs authentiques du peuple.

Cette fois-ci, les rôles semblent s’être inversés. Le président Erdoğan, qui monopolise presque le pouvoir politique depuis les réformes constitutionnelles de 2017, représente l’ordre établi en raison de sa forte emprise sur les institutions étatiques, le système judiciaire et les médias. Face à lui, Ekrem İmamoğlu, candidat du Cumhuriyet Halk Partisi (CHP, le Parti républicain du peuple), soutenu officiellement par İYİ Parti (Le parti de la bonté) et de manière informelle par le Halkların Demokratik Partisi (HDP, Parti démocratique des peuples) donne l’image d’un candidat qui n’appartient ni à l’ordre établi présent, représenté par les élites islamo-conservatrices, ni à l’ordre établi passé, représenté par les élites kémalistes et anti-islamistes.

Face à Ekrem İmamoğlu, jeune maire du district périphérique de Beylikdüzü depuis 2014, le président Erdoğan avait choisi Binali Yıldırım comme candidat, une figure jouissant d’une renommée nationale grâce à son parcours politique qui l’avait amené dernièrement à la tête du Parlement turc. Cet homme politique d’expérience avait également pu bénéficier du soutien officiel du Milliyetçi Hareket Partisi (MHP, Parti d’action nationaliste) dans le cadre de l’alliance entre les deux partis.

Peu de gens croyaient à la possibilité qu’un maire d’un district périphérique dont la plupart des stambouliotes ignoraient le nom remporte l’élection face à un candidat expérimenté qui jouissait de l’appui d’un leader charismatique et disposant de ressources politiques, sociales et économiques considérables. Cependant, Ekrem İmamoğlu, jeune maire de 49 ans, a réussi à gagner à deux reprises les élections dans un contexte ouvertement injuste où les règles du jeu favorisaient le candidat du parti sortant. Comment cela a-t-il pu se produire ?

Par une stratégie « d’empathie radicale » contre le discours populiste diffamatoire. À la surprise de la plupart des électeurs du CHP, Ekrem İmamoğlu a rendu visite à Erdoğan dans le cadre d’une série de rencontres avec les anciens maires d’İstanbul. C’était un premier pas en direction de ceux qui n’avaient jamais voté pour le parti d’opposition malgré une atmosphère de forte polarisation politique. En effet, alors que Binali Yıldırım se faisait discret lors de la campagne, le Président Erdoğan accusait tous les jours le candidat İmamoğlu de coopérer avec les organisations terroristes en mettant en garde les électeurs de ne pas voter en faveur des terroristes. Dans le même temps, une majorité écrasante des médias, instrumentalisés par le pouvoir en place (y compris TRT, le groupe audiovisuel en charge des chaînes publiques), ne cessait de diffuser le même discours propagandiste consistant à diaboliser Ekrem İmamoğlu.

La crise économique a sans doute facilité la campagne d’Ekrem İmamoğlu qui a réussi à montrer son intérêt pour les tracas quotidiens des gens ordinaires lors de ses visites régulières des marchés. D’autre part, la stratégie d’Erdogan visait à faire du vote pour le parti au pouvoir un devoir de défense nationale contre ceux qui veulent diviser et détruire le pays. En adoptant une perspective manichéenne et populiste de la politique, Erdoğan accusait İmamoğlu de se ranger du côté des ennemis de la Turquie. Cette stratégie de polarisation visant à entretenir le repli identitaire des deux camps avait bien marché jusqu’ici. Erdoğan profitait du clivage établi entre la périphérie définie comme le représentant des valeurs authentiques du pays avec une référence marquée à la religion - et le centre défini comme un groupe hostile aux valeurs authentiques du pays et prêt à coopérer avec d’autres pays et organisations clandestines. Une fois ce clivage posé par Erdoğan, sa politique se réduisait à présenter l’AKP comme le garant des valeurs authentiques du peuple.

La stratégie d’Ekrem İmamoğlu qui visait à rompre avec ce clivage social et surtout culturel a bien marché. Contrairement à la position historiquement stricte de son parti par rapport au principe de laïcité, İmamoğlu n’a pas hésité à réciter publiquement le Coran au sein d’une mosquée pour les victimes de l’attentat de Christchurch en Nouvelle-Zélande. D’autres marques de religiosité montrant sa relation non-problématique à la religion ont réconforté les segments religieux de la société. Ces électeurs conservateurs étaient alors assurés que le candidat du CHP ne représentait pas les anciennes élites laïques qui envisageaient par exemple de retirer les avantages obtenus par les conservateurs lors du mandat d’Erdoğan.

Rester calme et serein par rapport au discours diffamatoire et complotiste, ne pas jouer le jeu identitaire en remettant en question la division entre un « eux » et un « nous », se confronter aux problèmes concrets et bien réels des gens ordinaires plutôt que de miser sur une propagande abstraite basée sur le « sort » du pays ; telles ont été les clés du succès d’Ekrem İmamoğlu dans sa lutte contre le discours populiste d’Erdoğan et surtout contre les moyens colossaux mis en œuvre par l’ordre établi pour fausser le jeu électoral en amont des élections.

Malgré un déséquilibre du terrain de jeu électoral, le vote s’est déroulé dans une atmosphère libre et sans truquage ; ce qui a permis la victoire électorale d’Ekrem İmamoğlu.

La stratégie consistant à s’attaquer non pas à l’adversaire mais au discours de polarisation a été le premier pas vers la victoire électorale : cela a conduit les sympathisants de l’AKP à prêter l’oreille au contenu du discours du candidat du CHP peut-être pour la première fois. Mais cette stratégie nécessaire n’était pas suffisante : Ekrem İmamoğlu a également critiqué la prodigalité de l’équipe municipale sortante et a promis d’utiliser le budget de la mairie pour le bien public. Pendant les 18 jours de son mandat, avant l’annulation du premier scrutin, il a diffusé sur Internet toutes les sessions parlementaires municipales afin de mettre l’accent sur la transparence. Et les mesures qu’il a prises pendant ces quelques jours, qui concernaient la baisse du prix des tickets de transports pour les jeunes ainsi que la réduction du prix de l’eau courante, ont séduit le cœur et l’esprit des électeurs, y compris certains électeurs proches de l’AKP.

Les fautes stratégiques d’Erdoğan et de l’AKP ont sans doute facilité la tâche d’Ekrem İmamoğlu. Ils ont pensé que la politique identitaire et le discours populiste qui stigmatisent l’adversaire et le réduisent à un ennemi de la nation auraient pu fonctionner. A la suite de la défaite du 31 mars, le candidat de l’AKP a changé radicalement de stratégie : Binali Yıldırım était plus présent qu’Erdoğan, et il a essayé de convaincre les électeurs que l’objet du vote n’était pas le « sort » du pays, mais bien la municipalité d’İstanbul, opérant une rupture totale avec la stratégie initialement mise en place. Mais cette rupture brusque dans le discours n’a pas été pas bien reçue dans l’opinion.

Nous pourrions parler de mille autres aspects de la victoire d’Ekrem İmamoğlu ; mais on peut retenir que sa campagne électorale nous donne des clefs pour apprendre à dépasser les discours de division : adopter un discours pacifique, ne pas jouer le jeu identitaire, infléchir les clivages culturels existants, présenter une politique qui profite aussi à la base du parti adverse, toucher aux problèmes de tous les jours des électeurs et ainsi faire entendre sa voix à tout le monde, au-delà du clivage entre « eux, les mécréants » et « nous, le peuple authentique ». Cela ne va pas faire de la Turquie du jour au lendemain une démocratie parfaite, mais ce que nous avons expérimenté au cours de 6 derniers mois aura sans doute des conséquences positives sur la reconstruction démocratique en Turquie. Et cette stratégie réussie pour lutter contre un pouvoir populiste pourrait même avoir des conséquences qui dépasseraient les frontières de notre pays.

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