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Billet de blog 2 févr. 2023

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L’extrême-droite bisontine refait son nid

Les identitaires n’ont jamais quitté les rues de Besançon. Ils n’osaient simplement plus parader au grand jour. Il semblerait toutefois que l’extrême-droite de la ville connaisse une nouvelle jeunesse. Elle s’est réactivée tout au long de l’année 2022, et, pendant le procès de deux des siens, elle est entrée en ébullition.

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Les membres du VDL BSK, avec Sanglier au premier rang. © Fafwatch

Giacone, le RN à l’ancienne

Ce pourrait être un bingo gagnant : un temps membre du Rassemblement National, fondateur de la Cocarde étudiante, proche de Génération Zemmour, du mouvement néo-nazi local, adepte des sports de combat et coupable de la dégradation raciste d’une statue de Victor Hugo. Un tel CV ne s’invente pas mais c’est pourtant bel et bien le profil de l’un des deux accusés du moment : Théo Giacone. Un personnage haut en couleur qui parvient à évoluer dans l’extrême-droite institutionnelle et, en parallèle, dans l’ultra-droite (extrême-droite susceptible d’avoir recours à l’action violente) bisontine. Pour Disjoncter, qui avait dressé le portrait du fervent lepéniste en janvier 2022, Giacone fait partie des « cadres » du RN. Il est engagé dans le mouvement jeune du parti, « Génération Nation », dirigé en 2018 par un certain Jordan Bardella, et en monte les échelons avec le soutien de Julien Odoul, aujourd’hui député et porte-parole Rassemblement National, ce qui lui permet de candidater sous l’étiquette de ce parti. En parallèle, il fonde à Besançon une antenne de la Cocarde étudiante, « syndicat » étudiant descendant spirituel du Groupe Union Défense (GUD). L’étudiant en histoire est actif, il tracte et colle sans compter ses heures. Sa route militante croise toutefois un obstacle de taille, la résistance antifasciste de Besançon, sortie soudée de grandes mobilisations dénonçant l’attaque d’une librairie en 2015. Les antifascistes ont la manie de décoller immédiatement la propagande nationaliste et xénophobe fraîchement apposée aux murs, ce qui irrite Giacone. Pour résoudre ce problème, il fait appel aux mêmes individus qui avait saccagé la libraire en 2015, les Vandal Besak.

Des hooligans néo-nazis en guise de service d’ordre

Les Vandal Besak (abrégé en VDL BSK) sont des hooligans jouant les gros bras pour casser de l’antifa et protéger les différentes organisations de Giacone. Ce-dernier a été épinglé arborant un de leurs stickers au dos de son téléphone. Or, les VDL BSK ne disposent pas de « vitrine » associative où l’on peut se procurer cette marchandise. Elle atteste donc des liens entretenus entre le militant et le groupuscule. Les membres de cette formation sont organisés de manière paramilitaire autour de Sébastien Favier, dit Sanglier. Ils suivent des entraînements au combat dans les bois et participent à des « rencontres sportives », des combats « amicaux » clandestins entre groupes identitaires. L’une de leurs participation est étayée par la publication d’une photographie où les membres de VDL BSK sont censés apparaître, aux côtés des identitaires de Dijon, d’Orléans, de Bourges. Le compte à l’origine du média, se revendiquant du hooliganisme, relaie régulièrement des initiatives de l’ultra-droite, liées soit aux compétitions de football soit aux combats clandestins. Il célèbre ainsi la ratonnade des Strasbourg Offender après le match France-Maroc, une action raciste de la KOB (Kop Of Boulogne, Jeunesse Boulogne) durant laquelle un militant effectue un salut à trois doigts ou encore fustige les drapeaux LGBT dans les tribunes de supporters. On peut donc affirmer sans craindre de se tromper que les VDL BSK sont reconnus par leurs pairs d’ultra-droite à l’internationale mais également à l’échelle locale. Si le groupe n’a effectivement aucun local officiel, il ne faut pas longtemps pour établir le lien entre Sanglier, le leader, et la famille Coursault, qui héberge le « Bunker », repère néo-nazi à Besançon. Si les deux entités ne travaillent pas ensemble sur le papier, certains clichés laissent apparaître Sanglier auprès de membres de la famille Coursault, comme Jonathan Coursault, fils du fondateur du Bunker. A Besançon, extrême-droite et ultra-droite s’imbriquent profondément, ce qui mène à une coopération poussée entre les deux mouvements et à une efficacité redoutable.

Illustration 2
Sanglier (à gauche) en compagnie de Jonathan Coursault (quatrième en partant de la gauche). © Fafwatch

2022, une année charnière

Voici les acteurs, qu’en est-il de la scène ? Si l’année 2022 a été vécue par les antifascistes locaux comme celle de la résurgence de l’extrême-droite, la tension monte depuis novembre 2021. Pour rappel, la marie de Besançon est tenue depuis 2020 par une majorité de gauche chapeautée par Anne Vignot (Europe Ecologie Les Verts). Le 20 novembre 2021, la municipalité inaugure un buste en hommage à Henriette de Crans, qui fut la première femme de Besançon brûlée vive car soupçonnée de pacte avec le diable en 1434. Il faut préciser que cette figure historique n’est pas connue pour son engagement politique, mais est emblématique de la chasse aux sorcières. Chasse dont l’extrême-droite est manifestement nostalgique. Il lui faut moins de dix jours pour vandaliser la sculpture et décorer les arbres environnants de croix gammées. Pendant toute la première moitié de 2022, des tags et des stickers fleurissent en ville : croix gammées, celtiques, « zone faf », vandalisme de collages féministes entre autres joyeusetés. La marche du 1er mai 2022 est infiltrée par les identitaires qui la perturbent en scandant des slogans royalistes. En juin, Stéphane Ravacley est candidat aux élections législatives. Le boulanger avait notamment ému le pays en menant une grève de la faim pour dénoncer le traitement administratif de son apprenti guinéen, menacé d’expulsion. Une initiative admirable qui a été, on le devine, mal reçue par les milieux identitaires. Sans autre forme de procès, ils apposent à son affiche électorale une croix gammée surplombant le mot « nègre ». Les évènements s’accélèrent encore en août. Le 24, Théo Giacone, accompagné de trois comparses, agresse un journaliste à la sortie d’un procès. Celui-ci, travaillant sous le pseudonyme de Toufik de Planoise, s’est spécialisé dans l’extrême-droite bisontine et est régulièrement l’objet de menaces. Trois jours plus tard, dans la nuit du 27 au 28, les militant de VDL BSK font monter la pression en paradant dans la ville au rythme de chants hitlériens, en effectuant des saluts nazis et en collant de la propagande. Le 19 novembre, journée de mobilisation nationale contre les violences faites aux femmes, Giacone et plusieurs membres de la Cocarde infiltrent à nouveau la marche à Besançon, avant de s’en faire éjecter. Ne tenant visiblement plus en place, Giacone vandalise une statue de Victor Hugo un jour après, dans la nuit du 20 au 21. Le militant ne reproche rien à l’écrivain, mais a un grief contre la couleur, jugée trop marron, de la statue. Derrière ce geste, il y a une polémique nationale, à laquelle Pascal Praud a contribué, instruisant un procès en wokisme contre la mairie de Besançon, accusée de vouloir donner une image « noire » de Victor Hugo. Evidemment, il n’en est rien, ce qui n’a pas empêché le chef de la Cocarde de badigeonner le visage de la statue d’une peinture blanche afin qu’elle « arbore désormais une belle couleur blanche, bien française, bien bisontine, bien 19e siècle » selon la publicité qui en est faite sur le canal Ouest Casual. Cerise sur le gâteau, on fait tenir à l’auteur une pancarte « White power » agrémentée de croix celtiques. Giacone et son compagnon sont jugés depuis le 27 janvier pour ce dernier fait d’arme, et encourent 12 mois de prison avec sursis.

Qu’en retenir ?

Il s’agit sans doute du point culminant de la tension qui règne depuis maintenant plus d’un an à Besançon. La ville est le théâtre de l’intensification des actions d’extrême-droite plus que de la massification de ses effectifs, et au vu de la collaboration entre la frange électoraliste et l’ultra-droite, il est à parier que cette tendance mortifère s’inscrit dans une dynamique nationale de la libération de la parole raciste, nationaliste, xénophobe, voire du discours anticommuniste. Ces actions, quand bien même elles peuvent sembler anodines, ne sont pas à prendre à la légère. L’exemple de Besançon, de manière sans doute particulièrement flagrante par rapport à d’autres situations locales, montrent qu’elles constituent une continuité violente et dangereuse.

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