Conflit politique et fantasme de réconciliation

La récente élection d'Emmanuel Macron à la tête de la République française, censée réaliser une synthèse pragmatique de la gauche et de la droite, est l'occasion de reposer la question de la place du conflit en politique. Loin de la tendance moderne à la réconciliation, il convient de rappeler que c'est par la promotion de la division, de la lutte, que l'imaginaire démocratique s'est constitué.

 

Tour de force électoral, le mouvement En Marche ! a réussi en peu de temps à imposer sa ligne idéologique dans le champ politique, au point de l'avoir recomposé entièrement autour de lui au sortir des législatives. Ce succès spectaculaire peut trouver de nombreuses explications, beaucoup d'ailleurs ont été avancées. L'engouement médiatique, le fait que le candidat élu ait un programme fait sur mesure, et surtout dans sa forme, pour les milieux sociaux qui vont le plus voter, la minutie de sa communication, sont autant de facteurs avancés. Ces pistes permettent de penser une opposition, de faire chanceler l'assise de celui qui se rêve en président "jupitérien", en rappelant que son élection s'est faite d'abord sur l'image, sur des formules souvent consensuelles et creuses, et grâce à un fond de délitement institutionnel et d'affaires judiciaires.

Pour autant il ne faudrait pas penser ce succès comme insignifiant ou absurde, se dire qu'il suffit de quelques sourires sur BFMTV et de profiter de l'abstention pour être élu. Emmanuel Macron l'a emportée grâce à la sur-représentation dans le champ médiatique de journalistes favorables, grâce à des coups de communication, grâce à une imagerie mi cadre sup', mi bobo, mais pas seulement. Sa victoire a une signification très profonde : elle clarifie un glissement déjà entamé bien en amont, elle fait apparaître ce qui était là, contenu, d'où aussi la réceptivité du reste du corps politique à son discours (ralliement, succès du vocabulaire En Marche !, etc.). Elle explicite des significations imaginaires déjà présentes, comme écrirait Cornelius Castoriadis[1], elle montre ce qu'est devenu le contour imaginaire d'où émanent les formes du politique. C'est cela la légitimité, non pas démocratique, mais, pourrait-on dire, sémantique, d'Emmanuel Macron.

Ainsi, l'un des succès les plus remarquables d'En Marche ! est dans l'altération de la connotation du conflit politique en démocratie. La raison d'être première du mouvement : dépasser les vieilles oppositions. Si les antagonismes doivent ainsi être abandonnés, selon la vision macroniste, c'est qu'ils sont inopérants, inefficaces pour parer aux défis nouveaux. Ils sont d'hier. L'heure est donc à la réconciliation. Il faut faire face, et on fait face ensemble.[2] Cette vision a très vite rencontré le succès, au point d'avoir été reprise presque partout sans la moindre distance critique. Une influence notamment assez spectaculaire, et qui est bien loin d’être un cas isolé, est dans le nom du groupe LR pro-En Marche ! : Les "constructifs". L'idée est là, très claire : être constructif, c'est ne pas s'opposer. Le débat est dès lors, d'office, sémantiquement placé du côté de la stérilité. Il est vain, il gêne, il empêche de construire. La conflictualité, en somme, c'est le mal du politique. L'usage de l'ordonnance vient de là : ce qui est contesté fondamentalement, ce n'est pas l'Assemblée Nationale (elle a le pouvoir de rejeter ce que le gouvernement propose), c'est sa fonction délibérative (elle dit oui ou non, mais ne produit rien, ne crée pas dans sa délibération).

La raison d'être de ce blog est d'aider, à sa mesure, à une opposition la plus ferme possible contre cette altération imaginaire et symbolique en particulier, et tout ce qu'elle rend possible dans la société (ordonnances, dénonciation des mouvements sociaux, promotion de la sécurité et de la tranquillité, essor d'un consensus dit "pragmatique", etc.) Pour comprendre l'enjeu de cette problématique, il faut lui rendre son épaisseur historique. Car c'est par l'émergence au XVIIIe siècle d'une pensée du conflit comme absolument nécessaire à l'exercice politique que la démocratie va pouvoir être redécouverte en Europe. Reposer le problème de l'antagonisme politique, c'est permettre d'appréhender son importance.

 

LE CONFLIT CONTRE LA TRANQUILLITE, UN RENVERSEMENT DU XVIIIe SIECLE.

Après la chute de la démocratie grecque, sur laquelle nous reviendrons sans doute dans un autre billet, et à travers une longue tradition de monarchie chrétienne, la pensée politique occidentale pose l'absence de troubles comme critère de jugement de ce qu'est un bon gouvernement. Cette promotion de la tranquillité a plusieurs racines. Elle est d'une part légitimée théologiquement : si tout pouvoir vient de Dieu (ce qui est communément accepté aux XVIIe et XVIIIe siècles), alors il convient que son exercice se fasse le plus directement. Qui s'oppose crée une résistance envers ce qui doit être, commet presque une faute théologique. Qui gêne remet en cause le divin, l'ordre. Néanmoins l'argument religieux, déjà au XVIIe siècle, ne suffit plus. C'est pourquoi s'ajoute une autre légitimation, plus profonde, plus efficace, qui est cette fois d'ordre philosophique et anthropologique. Cette raison dessine tout un imaginaire social, explique ce pourquoi la société a été créée et ce qu'elle doit viser. Le philosophe anglais Thomas Hobbes est le plus illustre représentant de cette justification philosophique de la tranquillité : toute sa pensée vise à créer les assises d'un gouvernement impossible à renverser. La stabilité se fait, c'est le cas de le dire, le mot d'ordre.

Cette mise en avant de la tranquillité tient à un raisonnement d'ordre anthropologique. Pour Hobbes, l'homme, à l'état pré-social, connait un âge essentiellement violent. Les individus, disposant tous de forces comparables et ayant tous des besoins similaires, se livrent une guerre continuelle pour la possession des moyens de leur survie. Le passage à l'état social va dès lors avoir une motivation profonde : mettre fin au conflit. Le but du politique est d’instituer une stabilité. Il faut donc couronner un chef fort, si fort que, plus personne ne pouvant comparer sa puissance à la sienne, nul n'ose s'y opposer.[3] C'est là que le politique accomplit sa vocation. C'est là le fondement idéologique de la volonté de réconciliation autour d'un projet de gouvernement : l'action politique peut s'émanciper du débat, son rôle est même d'assurer que le conflit ne pollue pas ce pour quoi la société a été instituée originellement : l'ordre, le bon fonctionnement. Cette perspective exprime l'imaginaire social prédominant dans l'Europe de l'époque, imaginaire qui perdure par la suite à travers les chantres du libéralisme.[4] Elle n'offre aucun terreau à l'émergence d'une pensée démocratique, et elle revient toujours par la suite pour la limiter, jusque, sous une forme modernisée, dans la rhétorique d'En Marche !

A l'inverse au XVIIIe siècle commence à se constituer un autre imaginaire social, qui va réinvestir une forme politique considérée en Europe comme désuète, inadéquate aux enjeux modernes, depuis la disparition des cités grecques : la démocratie. Et c'est notamment autour de la question du conflit que cette nouvelle perspective s'ouvre, et, en France, c'est dans la pensée de Rousseau que le mouvement opère tout particulièrement. Pour ce renversement, le "citoyen de Genève" doit commencer par subvertir les assises anthropologiques du politique. 

Chez Rousseau, l'homme est avant tout un être historique : évoluant d'abord dans un état borné de solitude et d'indifférence à ses semblables, l'individu peu à peu commence à vivre en petites communautés, à posséder des terres. Les inégalités se creusent et les querelles commencent. A cet instant, par transformation historique, l'homme devient un être de conflits, il ne retrouvera jamais la paix solitaire de ses origines. Et plus il se rapproche des autres, plus les querelles s'établissent. Ainsi, lorsqu'il en vient à fonder la société, il est déjà historiquement, irrémédiablement pris dans la lutte. Dès lors, l'objectif du politique n'est plus d'annuler le conflit mais de le prendre en charge de manière non violente et non aliénante. Il s'agit en somme de reconduire la guerre dans la délibération. Et c'est ainsi qu'une pensée radicale de la démocratie, devant laquelle aucun de nos régimes ne peut prétendre être une république, ressurgit en Europe. Si c'est le conflit qui fonde le politique, en effet, il ne peut y avoir de souveraineté que populaire (l'auteur écrit "Souverain" pour désigner le peuple, et "Souveraineté" pour son pourvoir) : si il y a partout rapport de force, alors il y aura inévitablement tension entre le peuple et le gouvernement ; dès lors si le peuple ne détient pas le pouvoir de décider en dernier recours de la loi, le rapport tournera inévitablement au profit de l'exécutif, et l'usurpation du pouvoir aura lieu. Il écrit : « Comme la volonté particulière agit sans cesse contre la volonté générale, ainsi le Gouvernement fait un effort continuel contre la souveraineté » (Du contrat social, livre III, chapitre 10) : par pente naturelle le gouvernement est dans une lutte contre le peuple pour concentrer les pouvoirs. Il y a usurpation chez Rousseau non pas par calcul d’un prince machiavélique, mais par simple conséquence d’une nécessaire divergence d’intérêts. Le gouvernement, comme tout groupe, a d'abord pour intérêt un intérêt strictement particulier : perdurer, se renforcer. L'exécutif ne peut pas, par définition, représenter le peuple. Rien ne le peut, car pour qu'il y ait représentation il faudrait équivalence, harmonie, entre le représentant et le représenté. Or le politique ignore l'harmonie, ne connait que la tension. Désirer l’harmonie, c’est désirer une tranquillité impropre à l’exercice politique, c'est baisser les armes et laisser l'exécutif l'emporter, laisser se renforcer les institutions et s'affaiblir la souveraineté. « Le repos {c'est-à-dire laisser les "compétents" diriger} et la liberté {c'est-à-dire la souveraineté autonome du peuple} me paraissent incompatibles ; il faut opter. » (Considération sur le gouvernement de la Pologne) Opter pour être représenté, c'est opter pour le repos.

Ainsi, s'il y a partout conflit, il faut un pouvoir qui s'assure que le rapport de force n'aboutisse jamais à une usurpation politique par l'exécutif, pente nécessaire de tout régime. Mais si ce pouvoir se veut représentatif, le problème se reposera sans cesse : le petit nombre qui entend "parler au nom de" ne sera jamais en harmonie, concept anti-politique donc usurpateur, avec le corps qu'il croit défendre. L'intérêt particulier est toujours en tension avec la volonté générale. Une chambre de députés, groupe avec son intérêt propre, quelle que fût son bord, n'est donc en rien suffisant pour contrebalancer un gouvernement et assurer une démocratie. Penser que l'Assemblée Nationale suffit, c'est plaider l'harmonie, et donc saper l'imaginaire socio-politique de tension indispensable à la souveraineté populaire.[5] Le peuple est le seul à pouvoir juger de si la volonté générale est ou non respectée. Aucun contrat chez Rousseau n'oblige le peuple envers le gouvernement qu'il s'est donné. Le seul contrat, le contrat social, est celui qui engage les citoyens à délibérer ensemble, à établir une parole commune dans et par le débat, et non à donner leurs voix. 

Car le mode d'existence politique du peuple c'est la délibération souveraine. Bruno Bernardi, chercheur en philosophie politique, commentant le Contrat social, résume ainsi la pensée de Rousseau vis-à-vis de la notion de débat : « il y a politique parce qu'il y a nécessité de délibérer » (Du contrat social, Garnier Flammarion, 2001, p. 140). Le peuple existe comme peuple quand il respecte le contrat, c'est-à-dire quand il fait vivre la souveraineté, donc quand il use de ce droit « d'opiner, de proposer, de diviser, de discuter, que le Gouvernement a toujours grand soin de ne laisser qu'à ses membres » (Du contrat social, IV, 1). On en vient là à un point majeur de la pensée politique de Rousseau : le peuple se devant de ne jamais laisser toute latitude au gouvernement, l'exécutif sait que la souveraineté est le principal obstacle à son plein-pouvoir. C'est pourquoi il est dans un effort continuel de délégitimation du rôle du peuple. Car si le peuple ne se sent pas légitime à occuper la scène politique, il choisira le repos au nom de la foi en l'harmonie a-conflictuelle de la représentation, et à cet instant c'en est fait de la démocratie. C'est pourquoi « ces assemblées du peuple, qui sont l’égide du corps politique et le frein du Gouvernement, ont été de tous temps l’horreur des chefs : aussi n’épargnent-ils jamais ni soins, ni objections, ni difficultés, ni promesses, pour en rebuter les Citoyens » (Du contrat social, III, 14).[6] Si le peuple cède, reste dans son confort, oubliant qu’ « on vit tranquille aussi dans les cachots » (Du contrat social, I, 4) c'est, pour Rousseau, la dégénérescence morale qui s'enclenche, et pour Castoriadis ce sont les significations imaginaires de la démocratie qui s'évaporent. Ces deux constats renvoient à la même idée, ce que ce dernier penseur est le premier à reconnaître. Il écrit : « l'importance pour nous de Rousseau {...} c'est qu'il insiste non pas simplement sur l'aspect juridique et constitutionnel des institutions politiques mais aussi sur le fait qu’on ne peut séparer l’institution politique au sens étroit de ce que nous appellerions l'institution globale de la société, à laquelle il se réfère dans le langage de son époque, c'est-à-dire en parlant des mœurs » (La Cité et les lois, p. 28). Cette institution globale, c'est le contour de significations imaginaires qui légitime et rend possible un régime. 

Céder à la paresse politique, donner au gouvernement ce qu'il veut en lui laissant le pouvoir, le monopole de la politique, c'est aller à l'encontre du contour imaginaire (moral, dirait Rousseau) qui permet la démocratie, et qui n'est autre qu'une exigence du conflit, de la division, de la remise en cause collective des institutions de notre société. Avec l'abandon de ce contour, l'exécutif renforce son poids symbolique dans la représentation qu'on se fait du politique. Sans assise imaginaire, la démocratie dégénère et s'efface tandis que le gouvernement se renforce. Dans une lecture rousseauiste, il est évident que le mouvement En Marche !, qui, encore une fois, ne fait que condenser, expliciter et accélérer un processus à l'œuvre depuis des décennies, participe d'un appel à une harmonie a-conflictuelle, anti-politique, donc menaçante pour tout imaginaire démocratique. C'est pourquoi, en cette rentrée sociale, il convient d'écouter Rousseau : « on peut dire en général que plus le Gouvernement a de force, plus le Souverain doit se montrer fréquemment » (Du contrat social, III, 13). L'exigence politique première contre l'usurpation, se montrer. 

 

 

 

 

[1] Cornelius Castoriadi (1922-1997), philosophe franco-grec, auteur notamment de L’institution imaginaire de la société (1975). L’un de ses grands apports à la philosophie politique repose dans son travail sur le concept d’imaginaire : il conçoit tout fait politique comme expression institutionnelle de significations imaginaires qui parcourent la société, d'un imaginaire social en somme. Ces significations, souvent ignorées par la science politique et les commentateurs, sont en fait déterminantes : elles dessinent l'univers possible dans lequel la société va pouvoir ou non évoluer. Une démocratie, ainsi, ne peut être instituée que s'il existe un imaginaire qui la rend possible dans le corps social.

[2] Sur ce point, nous renvoyons au commentaire très juste d’Usul : l’idée de s’unir en mettant de côté ses différences idéologiques est proprement entrepreneurial, et non politique. Dans une entreprise travaillent des gens de tous les milieux sociaux, de tous bords politiques, et qui pourtant font front commun pour réaliser un objectif de production. Il y a là le prolongement d’une dynamique très puissante qui veut faire de l’entreprise un modèle pour toute la société. Cet idéal est redoutablement efficace : Un travailleur n’est pas libre de remettre en question les fondements de son entreprise au sein d’un processus collectif de délibération. Le modèle de l’entreprise privée exclue la politique (c’est-à-dire la démocratie) de son enceinte. Parler d’ « entreprise France », c’est étouffer la sphère du politique, noyer la possibilité du conflit démocratique.  

[3] Il y a bien sûr dans la création d’une imagerie jupitérienne une leçon tirée de cette pensée philosophique : lorsque le pouvoir s’exhibe dans sa force, il intimide, et dès lors délégitime symboliquement celui qui voudrait exprimer son désaccord.

[4] Chez Locke, Constant, ou d’autres, il y a ainsi l’idée que la politique ne doit en aucun cas questionner ce qui est perçu comme des droits individuels fondamentaux (la propriété, la sûreté, la possibilité de jouir de ses biens, etc). D’où le principe du laisser-faire capitaliste. C’est la version libérale de l’idéal du maintien de l’ordre, plus individualiste que la philosophie de Hobbes, mais tout aussi anti-politique : il s’agit de limiter l’activité explicite et commune de remise en cause des institutions de la société. Ce n’est plus un Etat fort qui interdit le trouble, c’est un Etat dont le rôle premier est d’assurer le fonctionnement tranquille du marché. Sur la volonté d’effacer le politique de la société, autoritarisme étatique et libéralisme se rejoignent sans mal.

[5] Rousseau déjà montrait la plus grande méfiance face à l’idée d’élire des députés du peuple. Il écrit : « La Loi n’étant que la déclaration de la volonté générale, il est clair que dans la puissance Législative, le Peuple ne peut être représenté {…}. A l’instant qu’un Peuple se donne des Représentants, il n’est plus libre ; il n’est plus » (Du contrat social, III, 15). Le danger des représentants, c’est qu’ils permettent au peuple de céder à la paresse, le dépossèdent du politique. Si l’Etat est grand et qu’il doit y avoir chambre de députés, du moins est-ce une exigence absolue au maintien de la démocratie que de garder cette assemblée sous le joug du peuple, seul siège légitime de la loi, que de rappeler qu’elle ne le représente pas. Elle est simple commissaire d’un souverain (le peuple) contre lequel elle n’a aucun pouvoir.

[6] Parmi la multitude de références contemporaines qui peuvent venir à l’esprit, il suffit par exemple de penser au mépris de la quasi-totalité de la classe politique à l’égard de Nuit Debout, au mal qui est pris pour éviter chaque manifestation d'ampleur, etc.

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