TROP DE TOUT!

Aujourd’hui, nous vivons l’ère du « trop ». Il y a trop d’écologie et trop de pollution, trop de bonne volonté et trop d’hypocrisie, trop de savoir et trop de médiocres, trop de liberté et trop de répression.

Aujourd’hui, nous vivons l’ère du « trop ».
Il y a trop d’écologie et trop de pollution, trop de bonne volonté et trop d’hypocrisie, trop de savoir et trop de médiocres, trop de liberté et trop de répression. Il y a trop de religion et trop de violence, trop de nourriture et trop de famine, trop d’humanisme et trop de barbarie, trop d’ouverture et trop de frontières.
En somme, il y a trop de tout !

Dans le secteur de la santé aussi, il y a trop de médecins, trop de pharmaciens, trop de malades, trop de maladies, trop de médicaments, trop de génériques, trop de résistances, trop de lois, trop d’amendements, trop de congrès et trop de déceptions.

Même les épidémies n’ont pas pu s’extraire à cette tendance, et ont fini par épouser la mode du « trop ». Chaque nouvelle année nous livre son risque sanitaire majeur. Bientôt, comme les chinois, on désignera les années par les noms de probables épidémies. On parlera de l’année du SRASS, l’année d’Ebola, l’année de la grippe aviaire, etc.

À force de vouloir nous faire peur par l’exagération des risques encourus, les épidémies et les pandémies ont fini par perdre de leur charisme d’antan.
Par le passé, les épidémies étaient relativement rares, mais une fois qu’elles étaient bien en place, elles se révélaient redoutables et décimaient tout sur leur passage. Rien que leur nom donnait la chaire de poule : Peste noire, Typhus, Cholera, SIDA. Voilà des noms dignes de catastrophes sanitaires. La peste noire, qui a sévi entre 1347 et 1352, a fait à elle seule, entre 25 et 50 millions de victimes en Europe.
Mais, depuis le SIDA, les épidémies entrainent plus d’anxiété et d’angoissés que de vraies victimes. Même leurs appellations sont devenues lisses et sans contours. Corona ! Zika ! Comment peut-on prendre des virus aux noms si exotiques au sérieux ? Le virus Zika évoque la musique, la danse, la plage et le soleil. Quant au virus Corona, il évoque l’ivresse et la fête.
Voilà des virus, qui au lieu de faire peur, donnent plutôt envie.

Le plus grand danger de cette tendance du « trop » est qu’elle finit inévitablement par tout banaliser. Tout ce qui est en trop finit par rejoindre le temple de l’ordinaire. C’est ainsi qu’aujourd’hui à force d’être exposées à trop de violence, beaucoup de personnes regardent le plus naturellement du monde et sans même ciller, des vidéos de lapidation, de torture et de monstruosités diverses, intercalées entre une vidéo de The Voice et un sketch de Gad El Maleh. C’est dire que l’homme peut s’habituer à tout, y compris à l’horreur.
L’abondance et la redondance finissent par inhiber tout esprit critique et toute volonté de réaction.

Que faire alors pour échapper à ce fléau des temps modernes? Si nul ne peut prétendre avoir LA réponse à cette question existentielle, on peut néanmoins dire qu’il faut inévitablement commencer par apprendre à faire des pauses dans sa vie. Arrêter d’agir, de consommer, de subir et d’imiter les autres, pour s’interroger : « Au fond, qu’est-ce qui est vraiment essentiel pour nous? »
L’essentiel n’est pas quelque chose de monolithique et d’uniforme, il change selon l’histoire et la sensibilité de chacun.
Il n’est pas toujours dans les grandes réalisations, ni dans la réussite professionnelle, ni même dans l’excellence. Il est souvent le fruit d’actions toutes simples et à la portée de tous.
L’essentiel peut être le repos que nous ne prenons pas parce que nous avons des dossiers à terminer … et qui pourtant nous aurait inspiré de nouvelles idées. Il est le quart d’heure de jeu avec notre enfant qu’on néglige parce que nous sommes en retard le matin… et qui nous aurait propulsé dans une énergie joyeuse pour toute la journée. Il est le court moment de prière ou de méditation que nous reportons à plus tard … et qui nous aurait rappelé la futilité des tous les éléments anxiogènes de notre quotidien.

Le poète René Char disait : « l’essentiel est sans cesse menacé par l’insignifiant ». Pour atteindre l’essentiel, il faut donc lutter contre l’insignifiant. Dans le cas contraire, c’est toute notre existence qui risque de sombrer dans l’insignifiance et la médiocrité.

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