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Billet de blog 5 novembre 2025

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Einstein nous manque

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Albert Einstein nous manque

Albert Einstein nous manque.
Son sourire nous manque. Son vieux vélo aussi, avec lequel il traversait les routes de Princeton, les cheveux en bataille, l’esprit en orbite.
Il nous manque pour cette manière d’être au monde — humble, attentif, libre.

On le voyait parfois immobile sur un pont, les yeux perdus dans la lumière du fleuve.
Mais il ne perdait jamais son temps : il le transformait.
Il pensait sans relâche aux lois fondamentales de l’univers, jetant son corps dans le vide pour sentir, comme un enfant, le mystère du poids, de la chute, de l’espace.
Il s’étonnait de tout — de la courbure d’un rayon, du frémissement d’une feuille, du silence entre deux sons.
Et c’est de cet étonnement que naquit la plus belle aventure de la pensée moderne.

Einstein nous manque parce qu’il interrogeait sans cesse notre manière de ne plus nous étonner.
Là où nous voyons l’habitude, il voyait l’infini.
Là où nous passons sans regarder, il s’arrêtait, fasciné.
Il ne supportait pas que le monde cesse de surprendre — car, pour lui, la fin de l’émerveillement était le début de la barbarie.

Il comprit les desseins du Père Gott, ce Dieu spinoziste caché dans la logique des équations, dans la perfection du réel.
Son Dieu ne promettait rien : il ordonnait le chaos avec bienveillance.
Einstein croyait à une intelligence cosmique, mais non humaine — une musique mathématique à laquelle nos âmes, parfois, savent encore danser.

Une rue devait porter son nom.
Les nazis la rebaptisèrent.
Et lorsqu’après la guerre on voulut lui rendre hommage, il répondit, avec cet humour qui était sa pudeur :

« Mieux vaut l’appeler rue Girouette. »
Car il savait que les plaques changent, mais pas toujours les esprits.

Aujourd’hui, alors que les machines calculent plus vite que nous, il nous manque davantage encore.
Car tout ce que nous appelons intelligence artificielle lui doit déjà beaucoup.
Elle lui doit la relativité, sans laquelle il n’y aurait pas de GPS ni de satellites.
Elle lui doit la lumière, ce messager qu’il a libéré des ténèbres newtoniennes.
Elle lui doit la logique de la courbure, les fondements du calcul quantique, la pensée du temps comme dimension souple et non comme prison.
Mais surtout, elle lui doit sa vision de l’esprit :
celle d’une intelligence qui ne sépare jamais la rigueur de la poésie, ni la technique de l’éthique.

Einstein aurait aimé les machines, mais il nous aurait rappelé ceci :
que l’intelligence, si elle n’est pas accompagnée d’émerveillement, n’est qu’un outil aveugle.
Que penser sans s’émouvoir, c’est déjà cesser de comprendre.
Et que rien, jamais, ne remplacera un être humain capable de s’arrêter sur un pont, le regard perdu, simplement heureux de penser au mystère du monde.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.