On devrait se souvenir du 1er juillet 1916 avant de prononcer un seul mot sur la grandeur des nations.
Ce matin-là, sur les berges de la Somme, l’état-major britannique, persuadé que sept jours de bombardements avaient pulvérisé les lignes allemandes, ordonne à des milliers de jeunes soldats de marcher au pas, en ligne, sac au dos, comme lors d’un exercice.
Ils avancent dans la lumière pâle du matin, convaincus qu’ils trouveront devant eux un champ de ruines déserté.
Mais les mitrailleuses, intactes, les attendaient.
En six minutes, près de 20 000 jeunes Britanniques tombent, fauchés comme du blé vert avant même d’avoir vécu.
Six minutes pour effacer une génération.
Six minutes pour rappeler que les certitudes des états-majors valent rarement la vie des hommes qu’ils envoient au front.
Une offensive aussi insensée que mal préparée, ordonnée par une hiérarchie aveugle, sûre de son génie stratégique, incapable d’imaginer que l’ennemi ait pu survivre.
Une journée de massacre qui n’a rien changé sinon le nombre de croix blanches.
On les a envoyés mourir pour rien.
Pour un kilomètre de boue.
Pour satisfaire des états-majors obstinés.
Pour sauver des alliances fragiles.
Pour défendre des intérêts économiques dissimulés derrière des drapeaux.
Ce 1er juillet n’a pas été une bataille : ce fut une immolation de masse, une offrande de chair fraîche à une logique guerrière qui ne supporte jamais d’être contredite.
Jacques Brel l’avait chanté mieux que personne dans Pourquoi ont-ils tué Jaurès ? :
« Aux ordres de quelques sabreurs
Leurs vingt ans qui n’avaient pu naître…
Et ils mouraient à pleine peur
Tout miséreux oui notre bon Maître… »
Les sabreurs ont changé de moustache et de costume, mais la mécanique est restée : faire mourir les pauvres pour les ambitions des puissants.
Leur jeunesse sacrifiée pour des rêves d’empire, des idéologies en chambre, des frontières dessinées par des mains qui ne tiendront jamais un fusil.
On raconte qu’en tendant l’oreille, dans la voix rocailleuse et les borborygmes d’Hitler, on pouvait encore entendre le sifflement des obus, les hurlements d’hommes fauchés, les crissements métalliques de la mitraille.
Comme si la boue de la Somme, la fureur d’Ypres et les éclats d’obus étaient restés logés dans son cerveau.
Comme si la guerre l’avait dévoré avant qu’il ne dévore le monde.
Ce chaos intérieur — ces chocs de métal, ces matières en fusion, ce tonnerre de mort — s’est mêlé peu à peu à ses vociférations antisémites, à ses obsessions xénophobes, à ses délires de purification.
Il a infusé dans ses discours comme un poison sonore.
La Seconde Guerre mondiale n’a pas surgi du néant : elle est née du vacarme intérieur d’une génération fracturée.
La haine chez Hitler n’était pas une idée : c’était un bruit de guerre qui parlait.
Et pourtant, un siècle plus tard, nous continuons de tomber des nues — comme le 24 février 2022 — quand le cycle recommence.
Comme si l’humanité refusait d’apprendre de ses propres traumatismes.
Comme si, inexorablement, l’homme n’était jamais que repli identitaire, rancœur, vengeance, prêt à replonger dans la violence dès que la peur l’y pousse.
La guerre de tranchées en Ukraine, avec ses corps gelés, ses cavernes de boue, ses drones tournoyant comme les corbeaux d’autrefois, nous renvoie à 1916 :
même absurdité, même cruauté, même gâchis.
Encore plus stupide peut-être, puisque nous avons lu Barbusse, Dorgelès, Remarque, vu La Chambre des officiers, entendu les survivants raconter.
Tout était écrit, tout était su, tout était déjà trop clair.
Et pendant que des enfants meurent dans la steppe comme hier dans les plaines du nord de la France, une autre menace avance.
Partout, la culture de la force brute, du MMA triomphant, de la virilité hurlante, de la masculinité revancharde regagne du terrain.
Elle porte les visages sinistres de Trump, Xi Jinping, Poutine — ces épouvantails du malheur qui prospèrent sur la peur, le ressentiment et la fermeture.
Face à eux, l’intelligence chancelle, la subtilité recule, le tact paraît presque déplacé.
Nous vivons une nouvelle ère d’hubris, de certitudes gonflées, de gestes martiaux et de menaces brandies comme des drapeaux.
Il y a là une défaite de la pensée, une défaite de l’éducation, une régression de civilisation qu’on croyait enterrée sous les tranchées de 1918.
Et pourtant — malgré la noirceur — il reste quelque chose.
Quelque chose de fragile, de minuscule, presque dérisoire : l’éducation.
L’art.
Ces remèdes faibles mais essentiels, ces premiers et derniers remparts contre la barbarie.
Quand un enfant lit Le Feu de Barbusse, quand un adulte écoute Brel demander pourquoi on a tué Jaurès, quand un visage mutilé dans La Chambre des officiers nous fixe, une part de violence recule en nous.
Une part seulement — mais c’est déjà une victoire.
On devrait donc se souvenir du 1er juillet 1916, vraiment.
Car lorsque la mémoire se délite, lorsque l’art se tait et que l’éducation recule, ce ne sont pas seulement les morts qui s’effacent :
ce sont les vivants qui se préparent à mourir à leur tour.