Le temps libre n’est pas un mot d’ordre — c’est une construction sociale que Jean-Luc Mélenchon oublie
Les sociétés ne se définissent pas seulement par leurs lois, leurs institutions ou leurs richesses, mais aussi par leur rapport au temps. Le « temps libre » n’est pas un concept léger ou marginal : il structure notre vision de la liberté, de la culture, de l’identité.
Et pourtant, le discours de Jean-Luc Mélenchon, en faisant du temps libre une promesse immédiate, semble ignorer une évidence philosophique vieille de trois siècles : le temps libéré n’existe que si les conditions matérielles de la vie sont assurées.
Rousseau : le loisir comme privilège social
Rousseau, dans sa Lettre à d’Alembert, avertissait que les sociétés fondées sur les divertissements et l’oisiveté ne créent pas des hommes libres, mais des castes : certains jouiront du temps, d’autres le leur fourniront.
Il écrivait que, dans une société de loisir illimité, « quelques privilégiés survivraient sur la dépouille des hommes illustres ».
Ce n’est pas une critique du loisir en soi, mais la constatation que sans justice matérielle, le loisir devient un privilège aristocratique.
Mélenchon reprend l’idéal du loisir, mais omet d’en poser les fondations.
Marx : la liberté commence là où cesse le règne de la nécessité
Pour Marx, la société n’est véritablement humaine que là où le temps social ne sert pas uniquement à produire. Mais il ajoutait une phrase essentielle :
« Le royaume de la liberté commence là où cesse le travail imposé par la nécessité. »
Autrement dit : on ne sort du travail contraint qu’une fois la nécessité vaincue.
Mélenchon inverse l’équation : il propose la liberté avant l'abolition de la nécessité.
C’est séduisant, mais irréel.
Simone Weil : on ne pense qu’une fois délivré du besoin
Simone Weil rappelait que le temps libre n’est libérateur que s’il s’accompagne d’une sécurité matérielle. Si le corps souffre, l’esprit ne peut être stable. Si la survie est menacée, l’attention profonde devient impossible.
Le temps libre n’est pas la simple absence d’activité :
c’est la présence d’une paix intérieure rendue possible par la justice matérielle.
Arendt : le temps libre n’est pas la liberté politique
Hannah Arendt distinguait soigneusement le loisir (qui peut être rempli ou vide) de la liberté (qui est engagement, action, monde commun).
Mélenchon confond loisir et liberté.
Le loisir n’est pas un substitut à la citoyenneté.
Et la liberté ne consiste pas à disposer de journées vides, mais à pouvoir agir, à participer à la vie du monde.
Gorz : oui au temps libéré — mais pas sans un socle social solide
André Gorz, philosophe de l’écologie politique, plaidait pour un temps libéré, mais insistait : celui-ci n’a de sens que s’il s’appuie sur un modèle économique juste, soutenable, égalitaire.
Sans cela, le temps libre devient ce qu’il est déjà dans nos sociétés : une ressource rare, concentrée chez les plus aisés.
Le paradoxe social : le temps libre, luxe des protégés, fardeau des fragiles
En l’état actuel, une politique du « temps libre » pur favorise mécaniquement :
les cadres,
les fonctionnaires sûrs de leurs revenus,
les classes intellectuelles,
ceux qui disposent d’un capital économique, culturel ou statutaire.
Ceux-là peuvent s’arrêter sans tomber.
Mais pour les ouvriers, les employés précaires, les aides-soignantes, les travailleurs pauvres, le temps libre forcé se traduit immédiatement par une perte de revenu, donc de sécurité.
La même mesure produit deux effets contraires :
du repos pour les privilégiés ; de l’angoisse pour les fragiles.
Ce n’est pas une égalité : c’est une fracture nouvelle.
Notre époque ne permet plus la naïveté
Nous ne sommes plus au XIXᵉ siècle, ni même dans les Trente Glorieuses.
Nous vivons un moment où les crises se cumulent :
réchauffement climatique,
effondrement de la biodiversité,
tensions géopolitiques,
endettement colossal des États,
inflation,
fracture énergétique,
crise du logement,
fragilisation des classes populaires.
Bien sûr, moins consommer et moins bouger réduit les dégâts — mais ce n’est pas suffisant.
Les défis devant nous exigent un effort : effort d’intelligence, d’invention, de coopération, d’organisation collective.
Le temps libre est précieux, mais il ne doit pas devenir un prétexte à l’immobilisme.
Face aux crises majeures, l’enjeu n’est pas de se retirer du monde, mais de le réparer.
Chute politique : la liberté du temps n’est pas un slogan, c’est un projet de société
La question n’est donc pas :
Faut-il davantage de temps libre ?
Oui. Bien sûr. C’est une aspiration humaine, culturelle, démocratique.
La vraie question est :
Comment garantir que ce temps libre soit réellement universel, et non le privilège de quelques-uns ?
Cela exige :
une économie soutenable,
une justice sociale réelle,
un financement clair,
une répartition équitable des efforts,
et un engagement collectif à vivre autrement.
Mais certainement pas des promesses de loisir détachées des conditions qui les rendent possibles.
Le droit au temps libre ne peut pas être le miroir aux alouettes d’une gauche qui confond l’idéal et le réel.
Il doit être l’horizon d’une politique du travail digne, du partage équitable, et de l’effort commun.
Le temps libre est une conquête.
Mais les conquêtes ne se font ni par incantation, ni par paresse proclamée —
elles se font par la justice, par le courage, et par le travail de tous.