Quand la guerre se joue dans les esprits : la responsabilité des récits en temps de conflit
Les guerres contemporaines ne se gagnent plus seulement par les armes.
Elles se gagnent — ou se perdent — dans les esprits, dans les récits par lesquels les sociétés comprennent, justifient ou relativisent la violence. À ce titre, l’Europe est aujourd’hui engagée dans une guerre informationnelle dont l’enjeu principal n’est pas la conviction totale, mais l’érosion morale, le doute, la fragmentation des consciences démocratiques.
Les régimes autoritaires l’ont compris depuis longtemps : il n’est pas nécessaire d’obtenir l’adhésion. Il suffit de désorienter, de culpabiliser, de déplacer la responsabilité, jusqu’à ce que les démocraties cessent de nommer l’agression et commencent à l’expliquer à la place de l’agresseur.
La stratégie des empires : rendre la domination « compréhensible »
La Russie et la Chine ne cherchent pas prioritairement à se faire aimer.
Leur stratégie repose sur un mécanisme plus subtil : rendre leurs actes intelligibles, « contextualisables », « défendables », au nom d’une histoire douloureuse, d’une sécurité menacée, ou d’un ordre international présenté comme fondamentalement hypocrite.
Ce travail ne s’effectue pas seulement par leurs médias officiels.
Il progresse surtout lorsque leurs cadres d’analyse sont repris, sans distance critique, au cœur même des démocraties — sous couvert de pacifisme, de réalisme géopolitique ou de non-alignement.
Quand un discours de LFI adopte la grammaire des puissances autoritaires
Le problème posé par certains discours de Jean-Luc Mélenchon sur la guerre en Ukraine n’est pas celui d’un soutien explicite à la Russie.
Il est plus profond : il concerne la convergence des cadres interprétatifs.
Lorsque l’annexion de la Crimée ou la guerre dans le Donbass sont reformulées comme des questions de « choix des populations », le rapport de force militaire, l’occupation, la répression et l’absence de libertés politiques disparaissent du tableau. La violence devient abstraite ; le fait accompli est transformé en débat théorique.
Lorsque la mémoire de la Seconde Guerre mondiale est invoquée en parlant indistinctement de « 20 millions de Russes morts », on opère un glissement historique majeur, loin d’être anodin.
D’où vient la formule des « 20 millions de Russes » ?
Cette formule ne relève pas de l’histoire, mais d’une construction politique.
Les estimations de 20 à 27 millions de morts concernent l’Union soviétique, un État multinational composé notamment de Russes, d’Ukrainiens, de Biélorusses, de Baltes, de peuples caucasiens et d’Asie centrale. Or, l’Ukraine et la Biélorussie figurent parmi les territoires proportionnellement les plus ravagés par la guerre, avec des pertes humaines et matérielles massives.
L’expression « 20 millions de Russes » apparaît dans le discours officiel soviétique à partir de la fin du stalinisme, puis se fige sous Brejnev, lorsque la mémoire de la « Grande Guerre patriotique » est progressivement nationalisée et recentrée sur la Russie comme cœur sacrificiel de l’URSS.
Cette russification mémorielle s’accentue encore après 1991, lorsque la Fédération de Russie se présente comme l’unique héritière morale et historique de la victoire sur le nazisme.
Aujourd’hui, ce chiffre constitue un pilier central du récit mémoriel du Kremlin : il permet de transformer un sacrifice soviétique collectif en capital moral exclusivement russe, mobilisé pour justifier une posture géopolitique fondée sur l’idée d’une dette éternelle de l’Europe envers la Russie.
Employer cette formule sans précaution — comme cela a été fait par Mélenchon lors du meeting de Charleville-Mézières du 5 décembre 2025 (≈ 58e minute) — revient donc, consciemment ou non, à valider un récit historique construit par le pouvoir russe, qui efface les Ukrainiens de leur propre tragédie et transforme la mémoire des morts en argument politique contemporain.
Une mémoire instrumentalisée pour déplacer le débat
Lorsque la question est reformulée ainsi — « on ne va tout de même pas attaquer la Russie » (meeting de Charleville-Mézières, ≈ 59e minute) — le débat est déplacé.
Personne ne propose une telle attaque.
La véritable question — comment résister à une agression sans capituler — est escamotée au profit d’un faux dilemme anxiogène. La mémoire des morts devient alors un interdit moral, non pas contre la guerre d’agression, mais contre toute résistance à celle-ci.
Une mécanique connue : déplacer le centre moral du débat
Ce type de rhétorique n’est pas inédit.
Avant la Seconde Guerre mondiale, des intellectuels et responsables politiques français, dont Marcel Déat, n’avaient pas glorifié Hitler. Ils avaient fait autre chose : déplacer le centre de gravité moral du débat.
En 1939, avec Mourir pour Dantzig ?, Déat ne nie pas l’agression allemande. Il la relativise. Il transforme la résistance en irrationalité, la fermeté en folie, la concession en sagesse. La paix devient la valeur suprême, même au prix de l’abandon d’un peuple agressé.
Comparer n’est pas assimiler.
Mais ignorer cette continuité des mécanismes discursifs serait une faute intellectuelle.
Déplacer la responsabilité : du fait vers le « contexte »
Chez Déat, la responsabilité de la guerre est déplacée vers les « rigidités », les « provocations », les « refus de discussion » de la Pologne, tandis que l’agression allemande devient secondaire.
Chez Mélenchon, lorsqu’il affirme que « l’agresseur, c’est l’OTAN » ou que les États-Unis chercheraient à « annexer l’Ukraine à l’OTAN », la causalité est également déplacée vers l’Occident, tandis que le choix fondamental de l’agresseur est relativisé.
Dans les deux cas, un récit de causalité externe s’impose : ils ont provoqué, ils ont durci, ils ont enclenché.
Ce récit réduit la place du choix moral central : celui d’agresser ou non.
« Droit des peuples » et dépolitisation de la contrainte
Chez Déat, il ne s’agit pas de référendums, mais de relativiser la légitimité même du casus belli : « on peut attendre », « ce n’est pas une raison de faire la guerre ».
Chez Mélenchon, l’argument selon lequel « ce sont les populations du Donbass et de la Crimée qui doivent décider » opère un déplacement analogue : il transforme une situation de contrainte militaire en principe abstrait de souveraineté populaire, validant implicitement le fait accompli.
➡️ Dans les deux cas, la violence disparaît derrière une fiction procédurale.
La première défaite est toujours linguistique
Ce que ces discours ont en commun, hier comme aujourd’hui, ce n’est pas l’idéologie, mais la structure argumentative :
l’agresseur est replacé dans un « contexte » explicatif ;
la mémoire des morts est utilisée comme interdit moral à la résistance ;
la peur de l’escalade devient plus importante que le droit ;
la souveraineté des peuples est invoquée hors de toute réalité coercitive.
Comme l’avait compris Václav Havel, les régimes autoritaires ne commencent pas par vaincre militairement.
Ils gagnent d’abord quand les mots de leurs adversaires cessent de nommer clairement la violence.
Une responsabilité démocratique
Dans une guerre informationnelle, les responsables politiques ne sont jamais de simples commentateurs.
Leurs mots structurent le champ du pensable. Ils peuvent soit renforcer la cohésion morale des démocraties, soit introduire un doute corrosif qui prépare l’acceptation de l’inacceptable.
La question n’est donc pas :
« Êtes-vous pour ou contre tel dirigeant autoritaire ? »
La vraie question est plus exigeante :
Quel récit contribuez-vous à installer ?
À qui profite-t-il objectivement ?
Et que devient la démocratie lorsqu’elle commence à expliquer l’agression au lieu de la nommer ?
L’histoire a déjà répondu une fois.
Elle rappelle que les capitulations morales précèdent toujours les capitulations politiques.