Maisons closes : Bardella, ou l’hypocrisie rhétorique au service d’un asservissement institutionnalisé
Il faut arrêter de se laisser hypnotiser par le ton lisse de Jordan Bardella. Sa défense des maisons closes n’a rien d’un pragmatisme moderne : c’est une entreprise de normalisation de la violence sociale, emballée dans un vocabulaire de “sécurité” destiné à endormir les consciences. Sous prétexte de “protéger”, Bardella propose de rendre officielle la mise à disposition marchande des corps, principalement ceux des femmes les plus pauvres, les plus isolées, les plus vulnérables.
Son argument pivot — « puisque la prostitution existe, autant l’encadrer pour qu’elle soit sécurisée et qu’elle ne se passe pas dans la rue » — n’est pas seulement discutable : il est moralement falsificateur. Il ne vise pas d’abord la protection des personnes prostituées ; il vise la protection du confort social de ceux qui ne veulent plus voir la misère. Ce n’est pas “sécuriser” : c’est déplacer, enfermer, invisibiliser, et appeler cela un progrès.
Le “pragmatisme” comme mensonge : faire passer l’abandon pour une politique
Le procédé rhétorique est simple : naturaliser la prostitution (“ça existe”), puis en faire un destin social (“donc organisons-la”), et enfin vendre cette capitulation comme une solution protectrice. C’est la vieille technique des pouvoirs conservateurs : administrer l’injustice au lieu de la combattre, et se donner l’air de la responsabilité.
En réalité, légaliser des maisons closes ne réduit pas la domination : cela la stabilise. Cela signifie : puisque certaines femmes n’ont pas d’autre choix que de survivre par tous les moyens, faisons de cette survie un service institutionnel. On ne les émancipe pas : on les assigne. On ne les protège pas : on les relègue. On ne leur ouvre pas des droits : on les enferme dans une fonction.
La tartufferie de la “sécurité” : sécurité pour qui ?
Bardella prononce le mot “sécurité” comme une formule magique, mais il évite soigneusement la question centrale : sécurité de qui ?
La sécurité du client, qui veut consommer sans risque ni visibilité.
La sécurité de l’ordre public, qui veut que la prostitution disparaisse des regards.
La sécurité de la “respectabilité”, qui refuse de voir ce qu’elle consomme.
Mais la sécurité des personnes prostituées ? C’est précisément ce que l’histoire dément. Car institutionnaliser l’exploitation sexuelle, ce n’est pas la rendre douce : c’est la rendre durable, rentable, et donc plus difficile à combattre.
L’histoire tranche : les maisons closes ne protègent pas, elles organisent l’exploitation
L’argument de Bardella s’écrase contre un mur de faits historiques.
En France, le système réglementariste des maisons closes (XIXᵉ – première moitié du XXᵉ) a reposé sur le fichage, l’enfermement, la surveillance médicale et policière des femmes, pendant que les clients restaient intouchables. Ce dispositif a été aboli par la loi Marthe Richard (1946), précisément parce qu’il avait montré sa nature : un système de contrôle des femmes au profit de la société masculine et bourgeoise (travaux d’Alain Corbin, Les Filles de noce).
En Italie, les case chiuse ont perduré jusqu’à la loi Merlin (1958) : même logique, même hypocrisie, même résultat — l’ordre pour les uns, la relégation pour les autres.
Dans l’Europe autoritaire, la prostitution a souvent été tolérée ou organisée comme instrument de discipline sociale :
en Allemagne nazie, elle a été maintenue et instrumentalisée, y compris via des bordels dans le système concentrationnaire (Lagerbordelle), documentés par l’historien Robert Sommer ;
en Espagne franquiste, elle a été tolérée jusqu’au milieu des années 1950.
Le point commun est brutal : les régimes qui prétendent défendre la morale finissent par administrer la disponibilité des corps.
Dans l’Europe contemporaine, la légalisation “pour encadrer” a montré ses impasses :
en Allemagne, la loi de 2002 a créé un vaste marché légal ; malgré des réformes ultérieures, les débats publics et rapports policiers ont souligné la difficulté persistante à endiguer la traite et les réseaux ;
aux Pays-Bas, la légalisation n’a pas supprimé l’exploitation ni la criminalité organisée autour du secteur.
La logique est structurelle : plus le marché est grand, plus il attire la traite, plus il exige une “offre” abondante, plus il recrute les plus précaires — et plus jeunes.
Autrement dit : croire qu’une maison close ne “hébergera” que des adultes libres et consentants est une fable. Historiquement, ces systèmes dérivent vers des pratiques plus dures, et vers des victimes plus vulnérables, parce que la demande solvable tire toujours l’exploitation vers le bas. L’argument de la protection devient alors ce qu’il est : un alibi.
Bardella ne “pragmatise” pas : il légitime un ordre machiste et ultralibéral
Le projet, au fond, est limpide. Bardella défend un ordre où le désir masculin devient un fait social à satisfaire, et où la précarité féminine devient une ressource. C’est un projet viriliste (les hommes paient, les femmes sont achetées) et ultralibéral (le corps devient marchandise). Et c’est précisément ce mélange qui est explosif : la morale affichée sert de rideau, pendant que le marché avance.
Voilà l’hypocrisie : parler de dignité tout en organisant l’indignité ; parler de civilisation tout en officialisant l’achat ; parler de protection tout en fabriquant un dispositif qui, par nature, attire la contrainte.
L’alternative existe : le modèle abolitionniste, pas le retour au réglementarisme
Il existe une politique cohérente et éprouvée : le modèle abolitionniste, inauguré en Suède (1999), qui refuse de faire du corps un marché. Il repose sur un principe clair :
ne jamais pénaliser les personnes prostituées,
pénaliser les clients,
emprisonner les proxénètes,
financer la sortie, l’accompagnement, la reconstruction.
Ce modèle cible le cœur du système : la demande et l’exploitation. Il dit ce que Bardella refuse de dire : la prostitution n’est pas un “service”, c’est un rapport social de domination.
Conclusion (plus frontale) : l’hypocrisie comme projet politique
Il faut donc être net : la proposition de Bardella est une régression civilisationnelle. Elle ne vise pas à protéger des femmes ; elle vise à protéger une société masculine de la gêne que lui cause la misère qu’elle consomme. Elle ne cherche pas à réduire l’exploitation ; elle cherche à la rendre plus propre, plus invisible, plus rentable.
Ce n’est pas une erreur d’analyse : c’est une stratégie. Et cette stratégie a un nom : faire passer, sous un langage de sécurité, la normalisation d’un asservissement.
Un corps humain ne se vend pas.
Quand un responsable politique affirme calmement le contraire, il ne “prend pas en compte la réalité”.
Il fabrique une réalité où la dignité devient négociable — et où les plus fragiles paient pour que les puissants aient bonne conscience.
Bibliographie courte (repères solides)
Alain Corbin, Les Filles de noce. Misère sexuelle et prostitution au XIXᵉ siècle (Flammarion, 1978)
Marthe Richard, loi du 13 avril 1946 (abolition des maisons de tolérance en France)
Lina Merlin, loi du 20 février 1958 (fermeture des case chiuse en Italie)
Robert Sommer, travaux sur les Lagerbordelle (bordels dans le système concentrationnaire nazi)
Parlement européen, résolution Honeyball (2014) sur prostitution et égalité
Suède, Sex Purchase Act (1999) et évaluations publiques associées (modèle abolitionniste)