Seconde Guerre mondiale : rétablir la vérité des morts soviétiques confisquée par le Kremlin
Depuis plusieurs années, le pouvoir russe instrumentalise la mémoire de la Seconde Guerre mondiale afin de légitimer une vision impériale de l’histoire, dans laquelle la Russie s’arrogerait à elle seule le statut de peuple martyr et de peuple libérateur. Cette réécriture n’est pas seulement une falsification historique : elle constitue une violence faite aux morts, en particulier à ceux d’Ukraine et de Biélorussie, dont le sacrifice est systématiquement dilué ou effacé.
La stratégie du Kremlin repose sur une confusion volontaire entre « soviétique » et « russe ». Or, l’Union soviétique n’était pas un État-nation russe mais un empire multinational, et les pertes humaines de la guerre furent très inégalement réparties entre ses républiques.
L’Ukraine, champ de bataille total
L’Ukraine fut l’un des principaux théâtres de la guerre à l’Est. Occupée presque entièrement par l’Allemagne nazie entre 1941 et 1944, elle subit destructions massives, famines, massacres de civils, déportations et extermination systématique des Juifs.
Les travaux historiques convergent vers 7 à 8 millions de morts ukrainiens, soit environ un habitant sur six. Parmi eux, près de 1,5 million de Juifs assassinés lors de la Shoah par balles, et plusieurs millions de civils non juifs morts de violences directes ou des conditions imposées par l’occupation. Ces morts sont trop souvent absorbés dans la formule abstraite des « pertes soviétiques », ce qui revient à les russifier a posteriori.
La Biélorussie, pays rayé de la carte
La Biélorussie est sans doute le pays européen qui a payé le tribut humain proportionnellement le plus lourd : 2,2 à 2,5 millions de morts, soit près de 25 % de la population d’avant-guerre. Villages incendiés avec leurs habitants, représailles systématiques, guerre anti-partisans d’une brutalité extrême : le pays fut méthodiquement anéanti. Là encore, environ 800 000 Juifs biélorusses furent exterminés. Réduire cette hécatombe à une ligne du bilan « russe » relève d’une négation historique.
La Russie, des pertes réelles mais non exclusives
La Russie soviétique a payé un lourd tribut — 13 à 14 millions de morts — chiffre immense et incontestable. Mais sur les 26 à 27 millions de morts soviétiques, moins de la moitié étaient russes. Ce fait, établi par l’historiographie internationale, est aujourd’hui systématiquement minimisé dans le discours officiel russe.
Une mémoire détournée à des fins politiques
Cette confiscation de la mémoire sert un objectif politique clair : justifier une domination contemporaine, en particulier sur l’Ukraine, présentée comme une entité secondaire, instable, voire illégitime. En niant l’ampleur du sacrifice ukrainien et biélorusse, le pouvoir russe nie implicitement leur droit à une histoire propre — donc à une souveraineté pleine.
Ce discours trouve des échos préoccupants en Occident, y compris chez des responsables politiques comme Jean-Luc Mélenchon. Lors de son discours du 4 décembre 2025 à Charleville-Mézières, celui-ci affirme que la perspective d’une adhésion de l’Ukraine et de la Géorgie à l’OTAN « mènerait à la guerre avec la Russie », car Moscou « ne pourrait pas l’accepter ».
Pour appuyer cette thèse, il invite son auditoire à une mise en scène anxiogène : « imaginez qu’en France, à nos frontières, il y ait des gens armés jusqu’aux dents ». Cette analogie n’est pas innocente. Elle fabrique une menace imaginaire, fait croire que l’Ukraine, la Géorgie ou l’OTAN constitueraient un danger militaire immédiat, et présente l’agression russe comme une réaction défensive légitime.
C’est précisément l’argumentaire du Kremlin.
Dans cette rhétorique, l’Ukraine n’est jamais un peuple souverain agressé, mais un territoire instable, un risque nucléaire, un problème stratégique posé aux autres. Les mots sont ceux de Moscou depuis 2014.
Dès lors, la plainte de Jean-Luc Mélenchon contre ceux qui le soupçonnent d’« accointance avec monsieur Poutine » devient politiquement intenable. On ne peut reprendre les peurs, les cadres mentaux et les justifications d’un pouvoir agresseur, puis s’indigner d’en être rapproché.
Rendre aux morts leur nom et leur pays
Rétablir la vérité historique n’est pas un exercice académique. C’est une exigence morale et politique. Les morts ukrainiens, biélorusses, baltes, caucasiens ou kazakhs ne sont pas des variables d’ajustement d’un récit impérial. Ils ont un lieu, une langue, une histoire.
Reconnaître cette pluralité des sacrifices, c’est refuser que la mémoire de la Seconde Guerre mondiale soit transformée en arme idéologique. Et rappeler une évidence trop souvent oubliée : la victoire sur le nazisme fut collective, mais la souffrance ne fut ni uniforme ni russe par essence.